
-1,7 million élèves d’ici à 2035 : la nécessité d’un cap politique et budgétaire clair (Daniel Auverlot)
« Quels choix budgétaires peuvent être faits dans un contexte de baisse très important du nombre d’élèves à la fois pour le premier degré et pour le deuxième degré ? La recomposition du tissu scolaire est inévitable, mais elle va dépendre de choix politiques qui auront des conséquences budgétaires », écrit Daniel Auverlot
Président du comité de suivi de la réforme de la voie professionnelle @ Ministère de l’Éducation nationale (MEN) • Administrateur de l’Etat @ Ministère de l’Éducation nationale (MEN)
, dans une chronique pour News Tank, le 16/04/2026.
Face à la nécessité du choix, il explore six scénarios possibles et leurs conséquences budgétaires. Trois scénarios « maximalistes » :
• la reprise de la totalité des postes liée à la baisse démographique ;
• la baisse démographique sert à financer totalement la diminution des effectifs par classe ;
• profiter de la baisse démographique pour mieux rémunérer les personnels.
À partir desquels « on peut concevoir des combinaisons jouant sur les curseurs : réduction du nombre de postes, diminution du nombre d’élèves par classe, augmentation des enseignants et peut-être renforcement de l’accompagnement pédagogique ».
Quel que soit le scénario retenu, il souligne l’importance de réussir à le décliner dans la durée.
Daniel Auverlot est administrateur de l’État, inspecteur général honoraire et ancien recteur.
Une baisse démographique « déjà largement commencée dans le premier degré »
La note d’information de la Depp Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance n° 26.09 parue en avril 2026 et intitulée « Projections d’effectifs scolaires à horizon 2035 » repose à la fois sur des prévisions et des scénarios de tendance.
- Dans le premier degré la baisse entre la rentrée 2025 et la rentrée 2035 pourrait être de 933 000 élèves.
- Dans le deuxième degré elle pourrait s’élever à 743 800 élèves.
Cette baisse a déjà largement commencé dans le premier degré : en particulier les moyens mis sur le dédoublement expliquent que pour la neuvième année consécutive le nombre d’élèves par classe diminue, comme le précise la note n° 26.01 de la Depp.
Quels choix budgétaires peuvent être faits dans un contexte de baisse très important du nombre d’élèves à la fois pour le premier degré et pour le deuxième degré ? La recomposition du tissu scolaire est inévitable, mais elle va dépendre de choix politiques qui auront des conséquences budgétaires. Cette chronique tente d’évoquer quelques scénarios.
Premier scénario maximaliste : la reprise de la totalité des postes liée à la baisse démographique
Dans le contexte bien connu où le remboursement des intérêts de la dette devient le premier budget de l’État, la tentation d’un gouvernement pourrait être de récupérer le maximum de moyens possible en fonction de la baisse démographique avec deux objectifs : la diminution de la dépense publique et le financement d’autres priorités liées en particulier au vieillissement de la population.
Le raisonnement est simple :
- dans le premier degré, 933 000 élèves avec une moyenne de 23 élèves par classe, c’est plus de 40 000 postes.
- Dans le second degré la perte de 733 000 élèves est plus difficile à quantifier, mais en prenant en compter une moyenne de 25 élèves par classe au collège et une moyenne de 31 élèves au lycée, on pourrait estimer à 25 000 environ le nombre de postes susceptibles d’être retirés.
- Soit pour les deux degrés réunis un retrait potentiel de 65 000 postes.
Ce scénario se heurte à des conséquences politiques et sociales puisque cela se traduirait par la fermeture d’établissements en milieu rural, par un renforcement de temps de déplacement des élèves, par des mesures de carte scolaire pour les personnels. Au-delà du techniquement possible, il y a le politiquement soutenable.
Deuxième scénario maximaliste : la baisse démographique sert à financer totalement la diminution des effectifs par classe
Une étude de l’Institut des Politiques Publiques [1] parue en 2025 préconise une diminution mécanique du nombre d’élèves par classe au nom de deux arguments essentiels : d’après des études réalisées aux États-Unis, les élèves ayant bénéficié de classes réduites ont une probabilité accrue d’accéder à l’enseignement supérieur et perçoivent, à l’âge adulte, des revenus plus élevés. Et comme ils ont des revenus plus élevés ils apportent davantage de recettes fiscales à l’État.
L’étude en conclut qu’à long terme, une réduction du nombre d’enseignants engendrerait un coût économique supérieur aux économies budgétaires réalisées. Les organisations syndicales sont naturellement favorables à un choix politique où la baisse démographique se traduirait par une baisse des effectifs par classe, avec un nombre de postes équivalents.
Il me paraît toutefois illusoire qu’un gouvernement sacrifie totalement des intérêts économiques du court terme à un effet à très long terme dont il ne verra de toute façon pas le bénéfice, alors qu’il est confronté à des urgences budgétaires.
Troisième scénario maximaliste : profiter de la baisse démographique pour mieux rémunérer les personnels
L’économie de postes permise par la baisse démographique sert à financer l’augmentation des salaires des enseignants, avec une contrepartie sur l’obligation de formation continue. La perte d’attractivité est en partie liée à des rémunérations jugées insuffisantes.
On pourrait envisager qu’une économie de 50 000 postes serve à financer une augmentation des 760 000 enseignants restants. En fait, le résultat n’est pas très spectaculaire puisque l’augmentation serait au maximum de 3 000 € par an.
Elle pourrait reposer sur deux modalités différentes :
- soit elle entre dans le salaire brut et compte ainsi pour la retraite,
- soit elle est versée sous forme d’une indemnité. L’augmentation pourrait s’accompagner d’une contrepartie : l’obligation pour les enseignants de se former hors temps scolaire avec une quotité d’heures qui serait à déterminer.
Quatrième scénario : privilégier l’accompagnement pédagogique des établissements et des enseignants
À partir des trois scénarios maximalistes, on peut concevoir des combinaisons jouant sur les curseurs : réduction du nombre de postes, diminution du nombre d’élèves par classe, augmentation des enseignants et peut-être renforcement de l’accompagnement pédagogique.
L’accompagnement des enseignants et leur formation continue sont aujourd’hui notoirement insuffisants. L’accompagnement par les corps d’inspection repose en particulier sur trois moments, les rendez-vous de carrière, mais les inspecteurs, malgré leur dévouement, n’ont pas le temps d’accompagner une équipe enseignante ou un professeur dans la durée. Par ailleurs le pilotage pédagogique à l’intérieur de l’établissement pâtit du manque de temps des équipes direction confrontées aux nécessités du quotidien et aux urgences.
Si on dote chaque inspecteur du premier degré d’un conseiller pédagogique supplémentaire, si dans le second degré chaque inspecteur est désormais assisté d’un aide-inspecteur, si on propose que par collège un demi-service d’enseignant soit consacré au pilotage pédagogique en renfort de l’équipe de direction, cela représente à peu près 7 400 emplois. Même si les nécessités budgétaires amènent à rendre 25 000 postes sur dix ans, cela permet de conserver 30 000 postes pour la diminution des effectifs par classe et la protection des écoles rurales.
Dans ce scénario, il n’y a aucune augmentation salariale des personnels.
Cinquième scénario : renforcer l’encadrement dans le premier degré, diminuer les moyens des lycées, renforcer l’accompagnement pédagogique des collèges
Toutes les évaluations des élèves montrent que les écarts se creusent dès le premier degré. La baisse démographique pourrait être l’occasion de se donner trois objectifs :
- diminuer le nombre d’élèves par classes en particulier hors éducation prioritaire,
- épargner le tissu rural toutes les fois que c’est possible,
- augmenter le nombre de conseillers pédagogiques dans les circonscriptions où les résultats des évaluations sont les plus faibles.
Le renforcement de l’accompagnement pédagogique dans les collèges pourrait s’accompagner d’une réflexion du nombre d’établissements là où c’est possible. Pour les lycées on rappellera que la France leur consacre 30 % de moyens en plus que la moyenne de l’OCDE
Organisation de coopération et de développement économiques
. La baisse du nombre d’élèves pourrait amener à revoir la très coûteuse carte des options.
Sixième scénario : un traitement différencié entre le milieu rural et les villes
Est-il bien raisonnable que cette ville du nord de la France compte sept collèges pour 2 300 élèves sur 32 km2 ? Concrètement cela signifie que chaque collège compte trois ou quatre divisions par niveau, avec des services partagés pour les enseignants, et des frais d’entretien et de fonctionnement importants pour le département.
Quand les déplacements sont faciles dans une ville moyenne, on peut rationaliser l’offre scolaire. Au contraire, en milieu rural, on ne peut pas envisager un service public d’éducation qui contraindrait des enfants à de très longs déplacements et il faudra maintenir de toute façon un service de proximité envisageant la totalité des services rendus aux familles et aux enfants sur le temps scolaire et périscolaire.
Le plus important : décliner un scénario dans la durée
Naturellement d’autres scénarios sont possibles et le ministre a annoncé son souhait de lancer une vaste concertation avec l’ensemble des acteurs concernés. À partir de là, on peut éprouver trois types de craintes :
- Faire émerger un consensus sur un scénario dans un moment politique troublé peut se révéler difficile : on voit bien que les positions des uns et des autres sont très tranchées et risquent de ne pas rendre possible l’émergence d’un scénario raisonnable.
- Le risque de l’instabilité politique sur les années qui viennent rend difficile la mise en œuvre dans la durée d’un scénario qui serait relativement partagé. Dans une autre chronique, je soulignais l’intérêt d’une loi de programmation sur l’école : elle permettrait de tenir un cap.
- Mais même avec une loi de programmation le principe de l’annualité budgétaire rend fragile la déclinaison effective d’objectifs programmatiques à dix ans.
Dans un ouvrage passionnant, L’argent de l’école, histoire du budget de l’éducation nationale depuis 1945 [2], Clémence Cardon-Quint montre comment l’augmentation démographique au lendemain de la guerre a conduit les gouvernements à instaurer une planification budgétaire visant à répondre aux besoins du baby-boom. Je cite la dernière phrase de son livre : « notre investissement dans l’éducation des jeunes générations mérite mieux qu’un bras de fer annuel sur 4 000 emplois en plus ou en moins ».
Daniel Auverlot
Président du comité de suivi de la réforme de la voie professionnelle @ Ministère de l’Éducation nationale (MEN)
Administrateur de l’Etat @ Ministère de l’Éducation nationale (MEN)
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Parcours
Président du comité de suivi de la réforme de la voie professionnelle
Administrateur de l’Etat
Recteur
Recteur
Sous-directeur évaluations et performance scolaire
Inspecteur général de l’éducation nationale
Inspecteur d’académie - directeur académique des services de l’Éducation nationale de la Mayenne, du Maine et Loire et de Créteil
Inspecteur d’académie adjoint du Val-de-Marne
IA-IPR
Directeur de cabinet du recteur
Détaché au ministère de la Défense, d’abord à l’École militaire de Strasbourg puis à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan,
Établissement & diplôme
Agrégation de lettres classiques
DEA de sociologie
Fiche n° 21903, créée le 15/03/2017 à 15:21 - MàJ le 28/05/2026 à 12:19
[1] Pauline Charousset, Julien Grenet, Nina Guyon, Youssef Souidi, Taille des classes et inégalités territoriales : quelle stratégie face à la baisse démographique ? p. 76-96, Perspectives budgétaires, juin 2025, La documentation française
[2] SciencesPo Les Presses, 2025
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