Que sont les réformes devenues ? (Daniel Auverlot)
« Il n’y a pas de projet politique sur l’éducation faisant l’objet d’un vaste consensus, susceptible de se traduire dans une loi de programmation avec une visibilité sur les financements nécessaires. Ce serait pourtant le seul moyen de pouvoir travailler sur du temps long et avec davantage de sérénité », écrit Daniel Auverlot
Président du comité de suivi de la réforme de la voie professionnelle @ Ministère de l’Éducation nationale (MEN) • Administrateur de l’Etat @ Ministère de l’Éducation nationale (MEN)
, administrateur de l’État, inspecteur général honoraire et ancien recteur, dans une nouvelle chronique pour News Tank, le 16/01/2026.
Il revient sur la difficulté à faire perdurer des réformes politiques, et prend pour exemples récents le dispositif « notre école, faisons-la ensemble » annoncé par le président de la République à la rentrée 2022, ou encore le Pacte enseignant lancé à la rentrée 2023.
Si les moyens sont d’abord mis sur la table - parfois dans une logique « d’open bar » comme ce fut le cas en 2007 sur l’accompagnement éducatif, rappelle Daniel Auverlot - ils se raréfient avec le temps, tout comme le portage politique, entraînant une forme de découragement du terrain.
Et d’interroger : « Les élections présidentielles de 2027 vont-elles permettre d’engager un vrai débat sur l’éducation, à un moment où la baisse démographique va redessiner le paysage de l’école dans les territoires, à un moment où les résultats des élèves montrent que les écarts se renforcent en fonction du milieu d’origine, au risque de mettre à mal la cohésion sociale ? »
Des réformes abandonnées en cours de route
« Que sont les réformes devenues […]
Je crois le vent les a ôtées »
On me pardonnera de mal transposer la complainte de Rutebeuf à la situation de notre système éducatif.
Depuis 2022 les ministres se sont succédé, ont tous fait des annonces ou n’ont pas eu le temps d’en faire, et les acteurs de terrain, inspecteurs, personnels de directions, professeurs, CPE Conseiller principal d’éducation ont pu avoir l’impression qu’on leur demandait beaucoup d’efforts, mais avec un manque de lisibilité et de sens qui pouvait amener à un certain découragement.
Nous allons rappeler ici ce qui s’est passé entre la rentrée 2022 et la rentrée 2025 pour deux dispositifs présentés comme emblématiques à leur création.
« Notre école, faisons-la ensemble » : une parenthèse de trois ans
À la rentrée 2022, le président de la République prononce à la Sorbonne devant les responsables de l’éducation nationale un discours dans lequel il propose un nouveau mode de gouvernance, partant du terrain, fondé sur la responsabilisation des acteurs, avec des crédits considérables et même le droit à l’erreur. Il s’agit d’étendre au niveau national le dispositif “Marseille en Grand” et de décliner pour l’éducation nationale les objectifs du Conseil national de la refondation.
Deux mois plus tard le nom donné à ce dispositif est « notre école, faisons-la ensemble ». Il s’agit d’une petite révolution : les écoles et les établissements peuvent à leur libre initiative, à partir d’un diagnostic, proposer des projets répondant aux besoins des élèves et susceptibles de donner droit à des montants financiers élevés.
L’administration centrale, rectorale, départementale a pour fonction d’aider à la maturation des projets portés par les équipes. Les débuts sont timides, la méfiance des personnels, qui ont peur de devoir se réunir et travailler davantage encore pour peu de résultats, est importante. Par ailleurs pour le premier degré, les écoles n’étant pas des établissements publics, le montage financier est complexe à construire. La crainte du cabinet de l’époque est que les crédits ne soient pas dépensés.
Au bout de quelques mois, cependant, le bouche à oreille dans les académies fonctionne : certains établissements ont reçu des sommes importantes pour faire fonctionner des projets intéressants. J’ai le souvenir dans l’académie de Créteil de ce magasin pédagogique créé à l’époque dans un lycée professionnel du tertiaire avec pour objectif de rendre plus concrets les enseignements pour des élèves toujours en risque de décrochage.
À la rentrée 2023, le ministre a changé. Par ailleurs le portage politique qui se faisait directement à l’Élysée est maintenant à la charge de la délégation interministérielle à la transformation publique. La conférence de presse de rentrée du ministre Attal ne dit pas un mot de “notre école, faisons-la ensemble”. La préoccupation du moment est le collège. Mais les crédits restent importants et les académies font donc fonctionner un dispositif qui finalement a trouvé son public, avec souvent du très bon et parfois du plus discutable (la végétalisation des cours de récréation a-t-elle vraiment un impact sur la réussite des élèves ? Les crédits de l’État sont-ils là pour suppléer les collectivités ?).
À la rentrée 2024, deux ans après, nous sommes déjà deux ministres plus loin et pratiquement trois, puisque Nicole Belloubet tient sa conférence de presse de rentrée dans une situation inédite : elle présente ses orientations alors que le Gouvernement est démissionnaire déjà depuis près de deux mois. Le dispositif n’est pas cité, et par ailleurs les crédits qui lui sont affectés n’apparaissent pas de façon lisible. Par ailleurs, aucune évaluation des résultats des deux premières années n’est entamée. Un rapport d’inspection générale est commandé, mais à ma connaissance, il n’a fait l’objet d’aucune publication.
Le Pacte, un dispositif confronté à la baisse de ses financements
À la rentrée 2023 se met en place un dispositif, le Pacte, qui a une double fonction : donner la possibilité aux professeurs d’obtenir un supplément de rémunération, et proposer une formule de remplacement qui puisse diminuer le mécontentement des parents lassés par l’accumulation des absences de courte durée des professeurs.
Mais le Pacte peut servir aussi à rémunérer d’autres missions, par exemple l’intervention des professeurs des écoles en collège dans le cadre du nouveau dispositif mis en place par le ministre de l’époque : la suppression d’une heure de technologie permet de mieux accompagner les élèves en proposant une heure d’approfondissement ou de consolidation.
La pression mise sur les personnels de direction est importante, qui vivent mal de devoir rendre compte régulièrement des résultats obtenus, les syndicats d’enseignants sont naturellement contre. Le dispositif se met en place dans la douleur, mais enfin il se met en place.
À la rentrée 2024, les crédits baissent, le Pacte se resserre sur le remplacement de courte durée. Les groupes de besoin ont succédé à l’heure de consolidation et d’approfondissement et donc les professeurs des écoles cessent de trouver un supplément de rémunération dans une possible intervention au collège.
À la rentrée 2025, Élisabeth Borne, alors ministre, fait du remplacement une priorité, mais les difficultés budgétaires s’imposant, les crédits sont en diminution drastique.
Ces deux exemples sont-ils l’expression d’une difficulté conjoncturelle liée à l’instabilité politique ? On aimerait le croire. Pourtant deux exemples parmi d’autres semblent renvoyer à une réalité beaucoup plus structurelle : l’accompagnement éducatif et les rythmes scolaires.
L’accompagnement éducatif : « l’open bar »
En 2007, dans le programme du candidat Nicolas Sarkozy à la présidence de la République figurent en bonne place “les orphelins de 16 heures”, ces enfants de milieux défavorisés qui se retrouvent livrés à eux-mêmes après la classe. Il s’agit de leur proposer des activités sur le temps extrascolaire en mobilisant des crédits très importants. Le ministre Xavier Darcos crée donc l’accompagnement éducatif.
Le directeur de cabinet de l’époque, s’adressant aux recteurs et aux Dasen Directeur académique des services de l’éducation nationale prononce cette formule devenue célèbre : “c’est open bar”. La première année, effectivement des crédits considérables sont dégagés, il s’agit de faire vite, de recruter, de convaincre les associations de s’impliquer, de montrer des résultats. Trois ans après, le ministre Luc Chatel dans sa conférence de rentrée n’y fait aucune allusion. Le dispositif, certes, continue à vivre, mais sans faire l’objet d’un portage politique ou d’une évaluation de ses résultats. Quant à l’open bar, il n’en est plus question.
Les rythmes scolaires : permanence du sujet, mise en œuvre dans la douleur
Quand Vincent Peillon devient ministre en 2012, il souhaite réformer les rythmes scolaires du premier degré sans toucher aux vacances. Il s’agit d’étaler le temps scolaire sur neuf demi-journées et non plus huit, la journée de classe est donc réduite, et c’est aux collectivités de prendre le relais en proposant des activités.
Cette fois, la pression est mise sur les Dasen et inspecteurs de l’éducation nationale qui doivent en faire une priorité et assurer le dialogue avec les collectivités. Ils se heurtent à des conseils départementaux grognons à l’idée de financer des transports scolaires supplémentaires, à des maires qui expliquent leurs difficultés à la fois à financer et à recruter des animateurs, à des directeurs d’école qui considèrent comme un supplément de charge l’organisation des groupes sur le temps extrascolaire. Ils se heurtent aussi aux réticences des organisations syndicales, car les enseignants sont massivement pour une semaine de quatre jours.
Mais, cahin-caha, à la rentrée 2013 le dispositif se met en place dans beaucoup de communes. Assoupli par Benoît Hamon en 2014, il n’est jamais vraiment supprimé, mais presque la totalité des communes repasse en quelques années à une semaine de quatre jours. Et en 2025 la convention citoyenne, créée pour le même sujet, formule des propositions qui ne sont guère si éloignées du projet de 2012.
L’impossibilité de tenir un cap à moyen terme
On pourrait proposer une sorte de grille de lecture et voir quels dispositifs y ont échappé.
- Dans la première phase, la volonté politique est forte, les crédits sont là, le terrain est contre.
- Dans la deuxième phase, la volonté politique est moins forte, les crédits diminuent, le terrain commence à trouver du sens.
- Dans la troisième phase, il n’y a plus de volonté politique, les crédits ont été réaffectés, le terrain est déçu, et pire, désabusé.
On ne peut pas reprocher aux ministres successifs de vouloir mettre en place des dispositifs qui sont toujours élaborés dans l’intérêt des élèves. Le problème vient d’ailleurs : il n’y a pas de projet politique sur l’éducation faisant l’objet d’un vaste consensus, susceptible de se traduire dans une loi de programmation avec une visibilité sur les financements nécessaires. Ce serait pourtant le seul moyen de pouvoir travailler sur du temps long et avec davantage de sérénité.
Les élections présidentielles de 2027 vont-elles permettre d’engager un vrai débat sur l’éducation, à un moment où la baisse démographique va redessiner le paysage de l’école dans les territoires, à un moment où les résultats des élèves montrent que les écarts se renforcent en fonction du milieu d’origine, au risque de mettre à mal la cohésion sociale ?
Daniel Auverlot
Président du comité de suivi de la réforme de la voie professionnelle @ Ministère de l’Éducation nationale (MEN)
Administrateur de l’Etat @ Ministère de l’Éducation nationale (MEN)
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Parcours
Président du comité de suivi de la réforme de la voie professionnelle
Administrateur de l’Etat
Recteur
Recteur
Sous-directeur évaluations et performance scolaire
Inspecteur général de l’éducation nationale
Inspecteur d’académie - directeur académique des services de l’Éducation nationale de la Mayenne, du Maine et Loire et de Créteil
Inspecteur d’académie adjoint du Val-de-Marne
IA-IPR
Directeur de cabinet du recteur
Détaché au ministère de la Défense, d’abord à l’École militaire de Strasbourg puis à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan,
Établissement & diplôme
Agrégation de lettres classiques
DEA de sociologie
Fiche n° 21903, créée le 15/03/2017 à 15:21 - MàJ le 28/05/2026 à 12:19

