Le travail en équipe : entre immobilisme et incantation (Daniel Auverlot sur l’enquête Talis)

News Tank Éducation & Recherche - Paris - Analyse n°418811 - Publié le
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« L’enquête Talis Teaching and learning international survey vient opportunément de rappeler le faible travail en équipe dans les établissements français. Ce n’est pas une surprise : la France se distingue, comme en 2018, par un faible niveau de coopération entre les enseignants. C’est un vieux sujet dans lequel l’incantation se dispute à l’immobilisme », écrit Daniel Auverlot Président du comité de suivi de la réforme de la voie professionnelle @ Ministère de l’Éducation nationale (MEN) • Administrateur de l’Etat @ Ministère de l’Éducation nationale (MEN)
, administrateur de l’État, inspecteur général honoraire et ancien recteur, dans une nouvelle chronique pour News Tank, le 12/11/2025.

Alors que le décret statutaire de 1950 des enseignants du second degré définit un service en heures hebdomadaires, plusieurs tentatives ont eu lieu — notamment sous le ministère de Claude Allègre en 1998 — pour y ajouter une dimension collaborative. Sans succès.

« Peut-être que la baisse démographique pourrait être une occasion de repenser le service des enseignants. Mais au-delà du statut qui ne pourra rester indéfiniment celui de 1950, le travail en équipe ne se décrète pas : il s’apprend », ajoute Daniel Auverlot, qui dresse plusieurs pistes de réflexion.


Un immense décalage entre le texte et le vécu des professeurs

Il faut rappeler que le décret 50-581 du 25/05/1950 sur le service des enseignants du second degré, simplement retouché à la marge par la suite est toujours en vigueur avec ce paragraphe :

« Maxima de service hebdomadaire du personnel enseignant des établissements d’enseignement du second degré.

- Les membres du personnel enseignant dans les établissements du second degré sont tenus de fournir, sans rémunération supplémentaire, dans l’ensemble de l’année scolaire les maxima de service hebdomadaire suivants :

A) Enseignements littéraires, scientifiques, technologiques et artistiques

1° Agrégés : 15 heures ;

2° Non-agrégés : 18 heures. »

Les enseignants du second degré sont donc régis par un texte de 1950 qui définit un service en heures hebdomadaires. Mais à l’époque, il y avait 10 % d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat, et la journée du collégien ou du lycéen était fondée sur une succession de cours donnés par des professeurs, sans lien entre eux. Il faut attendre la circulaire du 08/11/1988 et la loi d’orientation de 1989 pour que la dimension collective de l’enseignement apparaisse avec le projet d’établissement.

Aujourd’hui, un peu moins de 80 % des élèves arrive au niveau du baccalauréat et le statut des professeurs est inchangé. Ce qui était possible avec un pourcentage d’élèves restreint et trié ne l’est plus aujourd’hui. D’ailleurs aucun enseignant ne dirait que sa mission s’arrête une fois que ses 15 ou 18 heures de cours sont terminées.

L’incitation au travail en équipe

Le référentiel des compétences des métiers du professorat et d’éducation de 2013 insiste donc logiquement sur la nécessité de coopérer en instaurant des compétences communes et transversales liées au travail d’équipe : « coopérer au sein d’une équipe », « coopérer avec les parents d’élèves », « coopérer avec les partenaires de l’école ». Il y a donc bien un décalage entre le statut et les missions qui amène à trouver des solutions « bricolées ».

Comme le statut est incontournable, nécessité faisant loi, les chefs d’établissement ont souvent recours à des solutions maison quand ils veulent inciter à la concertation : ce sont alors des demi-journées banalisées, souvent de manière clandestine, à la fin d’un trimestre, ou après 15 heures, en ne supprimant qu’une ou deux heures de cours, avec une hiérarchie qui n’est pas informée ou ferme les yeux.

Deux dispositifs contradictoires instaurés par le ministère en 2022-2023

Mais le plus amusant vient de la position même du ministère que le décret de 1950 ne peut satisfaire. Ainsi deux mesures contradictoires sont prises durant l’année scolaire 2022-2023.

Le décret n° 2023-732 du 08/08/2023 relatif au remplacement de courte durée dans les établissements d’enseignement du second degré prévoit « l’élaboration d’un plan annuel par le chef d’établissement en concertation avec les équipes pédagogiques et éducatives afin d’assurer la continuité pédagogique au sein de son établissement et assurer effectivement les heures prévues par l’emploi du temps des élèves en cas d’absence de courte durée des personnels enseignants. Les enseignants volontaires pour assurer un volume horaire de remplacement de courte durée durant l’année scolaire sont prioritairement sollicités pour effectuer ces remplacements sous la forme d’heures d’enseignement. » Cela répond à l’agacement de plus en plus perceptible des parents d’élèves qui comptent pour certains le nombre d’heures de cours perdues dans une année scolaire.

Mais la même année se met en place le dispositif voulu par le Président de la République « notre école, faisons-la ensemble », qui repose sur une logique de projet à partir d’un travail collectif de la communauté enseignante, avec des financements pouvant être importants. Le guide pour les écoles, les collèges et les lycées qui lui est consacré, publié par le ministère à l’automne de cette même année, dans un paragraphe intitulé « quels temps et quels moyens pour organiser la concertation ? » rappelle « que les concertations locales nécessitent du temps, du temps pour réfléchir, du temps pour se rencontrer, échanger, discuter  ». Les équipes éducatives se voient donc octroyer deux journées banalisées, fractionnables selon l’organisation voulue par le chef d’établissement.

Ainsi donc, au moment même où se met en place, à grands frais, un remplacement de courte durée de façon très incitative, « notre école faisons-là ensemble » accorde la possibilité de supprimer quatre demi-journées de cours. Pour un collège de 40 professeurs certifiés à 18 heures hebdomadaires, qui travaillent en général sur huit demi-journées, cela représente à peu près neuf heures par professeur, soit 360 heures de cours qui disparaissent.

L’immobilisme triomphant

Or il y a eu des tentatives pour faire bouger le décret de 1950.

En 1998, Claude Allègre, alors ministre, fait organiser une grande consultation par Philippe Meirieu auprès de tous les lycéens, dont le thème est « quels savoirs enseigner au lycée ?  ». À partir du rapport qui lui est remis, il propose un certain nombre de mesures et souhaite en particulier moderniser le métier d’enseignant en passant d’une logique individuelle à une approche plus collective et collaborative.

Il veut intégrer la concertation dans le service des professeurs et reconnaître ainsi le travail d’équipe. Les professeurs certifiés devraient 16 heures de cours et trois heures de travail au profit de l’accompagnement des élèves et du travail collectif. Il se heurte à deux forces qui conjuguent leurs intérêts : les organisations syndicales sont vent debout et le ministère des finances considère que le coût d’une telle réforme serait astronomique.

Une nouvelle tentative a lieu en 2008 avec le rapport Pochard, intitulé « Livre vert sur l’évolution du métier d’enseignant » :

« La contribution des enseignants au travail collectif pour la réussite des élèves, à côté de celle de l’enseignant seul dans sa classe, est-elle aujourd’hui suffisante ? Il n’est pas question de dissoudre l’œuvre de la transmission des connaissances dans un ensemble de tâches aux contours indéterminés, ni de réduire le rôle personnel de l’enseignant, mais de créer les conditions collectives d’une plus grande efficacité et équité de l’école en intégrant la mission de l’enseignant dans une dynamique collective. »

Nouvelle tentative avec le rapport Igen Inspection générale de l’éducation nationale -Igaenr Inspection générale de l’administration de l’éducation nationale et de la recherche 2012-070, intitulé « Les composantes de l’activité professionnelle des enseignants outre l’enseignement dans les classes  ». Il propose de tenir compte à la fois du service hebdomadaire et des missions supplémentaires et conclut :

« Ce scénario conduirait à arbitrer entre deux hypothèses :

  • soit réduire le nombre d’heures d’enseignement stricto sensu au profit d’autres activités en faveur des élèves ou de l’établissement, avec les conséquences financières qu’entraînerait une telle solution (une heure d’enseignement en moins pour chaque enseignant suppose le recrutement de 25 000 enseignants à volumes et contenus d’enseignement identiques à ce qu’ils sont aujourd’hui) ;
  • soit augmenter l’actuel maximum de services des enseignants en ajoutant d’autres activités que l’enseignement stricto sensu, ce qui ne pourrait raisonnablement être rendu acceptable qu’avec une contrepartie en termes de rémunération. » (page 106).

On comprend bien pourquoi les inspections générales proposent de ne pas toucher au service des professeurs du secondaire : un enseignant est libre d’organiser sa vie personnelle en fonction d’un emploi du temps déterminé au début d’année, que remettrait en cause toute tentative, même partielle, d’annualisation. Il protège donc l’horaire hebdomadaire et insiste sur le coût d’une mesure visant à intégrer des missions supplémentaires.

Le travail en équipe ne se décrète pas, il s’apprend

L’insatisfaction générée par le décret de 1950 est manifeste, mais aucun gouvernement n’ose donc le remettre en cause pour deux raisons essentielles : le coût que cela entraîne et la peur des réactions syndicales. Peut-être que la baisse démographique pourrait être une occasion de repenser le service des enseignants. Mais au-delà du statut qui ne pourra rester indéfiniment celui de 1950, le travail en équipe ne se décrète pas : il s’apprend.

Des conditions matérielles nécessaires

On reviendra un instant sur les conditions matérielles du travail en équipe dans un collège ou un lycée. La conception d’un service des enseignants entièrement fondé sur des seules heures de cours a eu des conséquences sur l’architecture des établissements : pendant très longtemps l’espace pour se rencontrer était la salle des professeurs, souvent aussi chaleureuse qu’un hall de gare, ou les machines à café. Les réunions en équipe se déroulaient dans des salles de classe dont on mettait les tables en carré, dans le réfectoire, ou au CDI centre de documentation et d’information .

Nos enseignants ont-ils envie de rester dans leur établissement après leurs cours si les locaux et le mobilier ne leur apportent pas un minimum de confort et de sentiment d’appartenance ? L’aménagement d’espaces susceptibles de créer des liens est-il une priorité pour toutes les collectivités au moment d’une construction ou d’une rénovation ? De grands efforts ont été réalisés ces dernières années pour que les nouveaux établissements en particulier soient de vrais lieux de vie et pas simplement de passage.

Recruter des enseignants déjà ouverts au travail en équipe

On notera que les concours de recrutement continuent à être fondés sur des épreuves qui jugent des connaissances et de compétences individuelles. L’exemple emblématique en est la leçon à l’agrégation de lettres, épreuve sur un sujet avec six heures de préparation et un exposé de 45 minutes devant le jury, dont le déroulement est le même que lorsque j’ai passé le concours il y a 45 ans.

Or, d’autres institutions ont fait le choix de concevoir des épreuves qui apprécient la capacité d’un candidat à travailler en équipe. C’est le cas de l’INSP Institut national du service public  :

« L’épreuve de mise en situation collective permet d’apprécier, dans un contexte professionnel, les compétences relationnelles des candidat(e)s, et plus particulièrement leur capacité à coopérer pour rechercher collectivement une solution à un problème concret d’action publique. L’épreuve comporte deux temps.

  • Le premier consiste à donner à un groupe de candidat(e)s — constitué d’au moins trois personnes — des éléments d’une situation concrète à caractère professionnel ainsi qu’une directive précise nécessitant une prise de décision ou le choix d’une orientation durant au moins 20 minutes. Le jury n’intervient pas et laisse les candidats organiser librement leurs travaux et échanges.
  • Le second temps prend la forme d’un entretien individuel de chaque candidat par un membre du jury durant dix minutes. Chacune des parties de l’épreuve fait l’objet d’une évaluation individuelle.  »

Est-ce que l’éducation nationale à travers ses concours de recrutement va s’adapter aux nouvelles missions ou va-t-elle continuer à considérer la performance individuelle comme le seul passeport d’accès au métier ?

Apprendre à travailler en équipe

Le travail en équipe est-il appris à travers la formation initiale et continue ? La définition des compétences nécessaires qu’en donne l’OMS Organisation mondiale de la santé pour le domaine de la santé est la suivante :

« Un groupe de compétences psychosociales et interpersonnelles qui aident les personnes à prendre des décisions éclairées, à résoudre des problèmes, à penser de façon critique et créative, à communiquer de façon efficace, à construire des relations saines, à entrer en empathie avec les autres, à faire face aux difficultés et à gérer leur vie de manière saine et productive ».

Cette définition valable pour le monde médical ne me semble guère éloignée de ce que l’on peut attendre des enseignants qui ont besoin de compétences sociales, cognitives, émotionnelles, en plus de la maîtrise d’une discipline et de la façon de l’enseigner. Est-ce que la nouvelle formation initiale des enseignants va prendre en compte la nécessité de les préparer à s’inscrire dans un collectif et à développer un sentiment d’appartenance non pas à une discipline, mais à un établissement ?

Les EAFC Écoles académiques de formation continue (écoles académiques de la formation continue) se penchent sur les compétences psycho-sociales, surtout pour améliorer le climat scolaire : pour l’instant il me semble que c’est surtout Réseau Canopée qui a développé des outils pour le travail en équipe, notamment à l’occasion de « Notre École, faisons-là ensemble  ». Est-ce que dans le cadre des rendez-vous de carrière ce sujet est abordé par les corps d’inspection ?

Au moment de conclure, on se dit que le malaise des enseignants si soucieux de bien faire trouve aussi son origine dans le décalage entre le statut et le référentiel, on se dit que la complexité du sujet est telle qu’aucun ministère n’a su jusqu’à présent la résoudre, et on s’inquiète de cette incantation à travailler en équipe, sans que les personnels concernés n’aient appris à le faire. Les résultats de Talis en 2024 sont à peu près identiques à ceux de 2018 : peut-on encore éviter qu’en 2030 rien n’ait vraiment changé ?