L’abonnement à News Tank Éducation & Recherche est payant, merci de respecter la propriété intellectuelle et de ne pas transférer cet article sans autorisation préalable de News Tank Éducation & Recherche.

Il y a six ans, le confinement : quels enseignements ? (Daniel Auverlot)

News Tank Éducation & Recherche - Paris - Analyse n°435133 - Publié le
- +
©  Rectorat de Créteil
Daniel Auverlot - ©  Rectorat de Créteil

« Le confinement a été un moment inédit, prolongé par deux années où il a fallu s’adapter en permanence. L’éducation nationale a fait preuve de sa robustesse dans son fonctionnement. La nature des relations entre les personnels en a été profondément transformée. Mais six ans après que se passerait-il si une situation semblable se reproduisait ? L’expérience acquise a-t-elle été vraiment capitalisée ? Il est permis d’en douter. » C’est ce qu’écrit Daniel Auverlot Président du comité de suivi de la réforme de la voie professionnelle @ Ministère de l’Éducation nationale (MEN) • Administrateur de l’Etat @ Ministère de l’Éducation nationale (MEN)
, dans une chronique pour News Tank, le 23/03/2026.

Il revient sur les moments marquants de cette période, et comment l’éducation nationale a cherché à s’adapter, tant l’administration que les enseignants pour assurer la continuité pédagogique. Et ce qu’il en reste six ans après, tant dans les pratiques, que l’impact sur les élèves et leur scolarité.

Daniel Auverlot est administrateur de l’État, inspecteur général honoraire. Au moment de la crise sanitaire, il était recteur de l’académie de Créteil.


Les moments marquants de cette période

Le jeudi 12/03/2020, le président de la République annonce le confinement qui débute le lundi 16. La stupéfaction est totale. Le lundi matin les rues sont désertes, les magasins fermés sauf les commerces d’alimentation. Six ans après, il n’est pas inutile de retourner visiter cette période. Quels ont été les sujets les plus marquants ? Aujourd’hui que reste-t-il de ce moment inédit pour nos écoles et nos établissements ?

Dès le 13/03, le ministre réunit les recteurs en visioconférence et les sujets sont nombreux : garantir la continuité pédagogique bien sûr, préparer la rentrée 2020, mais aussi assurer le fonctionnement quand les personnels ne sont plus sur place, proposer une sorte de servie minimum d’enseignement pour les enfants de soignants, afin que les services de santé puissent fonctionner. Le ministre réunit pendant deux mois ensuite les recteurs environ toutes les 48 heures pour adapter la réponse du système éducatif à l’évolution de la crise sanitaire.

La capacité de l’éducation nationale à gérer une crise majeure

On l’a sans doute oublié, la première mesure à prendre a été de sécuriser la fonction paye. Au 15/03, les opérations pour abonder les traitements du mois étaient terminées, mais le sujet n’allait pas de soi pour le mois d’avril, et sans entrer dans la technique, les mesures nécessaires pour garantir le traitement des personnels ont été prises.

Par ailleurs, pendant les mois de mars, avril, et mai toutes les opérations visant à assurer la rentrée ont été assurées parfois de façon dégradée, mais avec efficacité : mutations des personnels, opérations de recrutement, examens, affectation des élèves, ajustements de rentrée, ouverture en permanence d’un certain nombre d’écoles, voire de collèges à proximité des structures hospitalières. Cela n’aurait pas été possible sans une structuration particulièrement robuste de la machine administrative, qui a su s’adapter.

La continuité pédagogique : volontarisme, dispersion, hétérogénéité, lassitude

Après une phase de sidération, les enseignants dans le second degré ont voulu contacter et suivre les élèves avec des ENT Environnement numérique de travail qui n’étaient pas prévus pour une utilisation massive. Dès le lundi les serveurs ont été saturés et la connexion n’était plus possible. La plateforme du Cned, « ma classe à la maison », mettra quelques semaines pour monter en puissance. Professeurs et élèves ont donc migré vers d’autres canaux sans protéger les données personnelles.

Ce volontarisme dans la dispersion s’accompagne d’une hétérogénéité des pratiques en termes de durée des cours, de modalités d’enseignement : la plupart des enseignants n’ont jamais fait classe en visio. Ils en découvrent les difficultés : intrusion, micros ouverts de manière intempestive, difficulté de concentration des élèves si la visio dure trop longtemps. Les bonnes pratiques numériques reposent sur le tâtonnement et l’expérimentation.

Dans le premier degré, le suivi des élèves se passe souvent par téléphone. Par ailleurs, plus le temps passe, plus une certaine lassitude voit le jour : au lendemain des vacances de Pâques, en mai, l’assiduité des élèves diminue. Globalement, les enseignants se sont énormément investis : j’ai le souvenir par exemple de magnifiques cours d’EPS Education physique et sportive en visio pour que les élèves ne restent pas totalement sédentaires.

La fracture numérique révélée par la crise sanitaire

Tous les conseils régionaux et tous les conseils départementaux ne dotent pas les élèves d’un ordinateur portable. La situation se révèle extrêmement différente selon les établissements et peut favoriser le décrochage.

On découvre que toutes les familles ne sont pas équipées, et la recherche de solutions pour leur fournir un ordinateur a été une préoccupation majeure. Certaines familles n’ont qu’un ordinateur utilisé par les parents pour leur travail. Parfois le nombre d’enfants oblige à faire des choix ou la configuration du logement ne se prête guère à la concentration nécessaire.

On découvre qu’en particulier en REP Réseau d’éducation prioritaire + ou en lycée professionnel, bien souvent, le smartphone fait office d’ordinateur, mais avec la difficulté de lire des documents PDF, ou de suivre une classe virtuelle sur un tout petit écran.

À la sortie du confinement : une rescolarisation difficile

Après le confinement, la rescolarisation a été difficile dans le premier degré dans les milieux populaires : les écoles rouvrent le 11/05 avec un protocole sanitaire très précis ayant pour objectif de donner confiance aux familles. Or, dans les plus communes les plus favorisées de l’académie de Créteil, la demande est telle que tous les élèves ne peuvent être accueillis, alors que particulièrement en Seine-Saint-Denis, le nombre d’élèves présent reste souvent très faible, certains maires refusant même de rouvrir les écoles malgré les injonctions du préfet. Toutes les classes de la commune de La Courneuve sont équipées d’un outil de visioconférence et l’enseignement se déroule jusqu’aux vacances à la fois avec des élèves présents et des élèves que les familles ne souhaitent pas renvoyer à l’école.

Une autonomie réelle à laquelle les chefs d’établissement et les directeurs d’école n’avaient pas été préparés

La crise sanitaire a montré combien le statut des directeurs d’école se révélait obsolète : dès la première semaine du confinement c’est sur eux qu’a reposé la construction de la continuité pédagogique, le lien avec les familles, l’échange avec les professeurs des écoles vivant parfois des situations personnelles très difficiles, qu’ils ont accompagnées du mieux qu’ils pouvaient. J’ai le souvenir de ce directeur qui a instauré un système de dépôt et de récupération des devoirs avec le gérant du petit supermarché de quartier, seul commerce ouvert.

Au moment de la réouverture, les directeurs ont mis en place, à partir d’un cadre général, le protocole sanitaire en étant, en particulier en milieu rural, les interlocuteurs de la municipalité, l’IEN Inspecteur de l’éducation nationale ne pouvant répondre à toutes les sollicitations. Ils ont eu, durant cette époque, des responsabilités auxquelles rien ne les avait préparés.

Dans le second degré, le lien des chefs d’établissement avec les Dasen Directeur académique des services de l’éducation nationale ou le recteur s’est construit progressivement. Pendant les deux premières semaines, il a reposé sur l’échange téléphonique, le temps que les services informatiques mettent en place des outils fiables. Les chefs d’établissement ont eu la responsabilité de la mise en œuvre de la continuité pédagogique, mais aussi de toutes les procédures permettant de préparer la rentrée, alors qu’ils n’avaient pas de personnel sur la place. À la fin du confinement, ils ont complètement organisé la réouverture de leur établissement en mettant un œuvre un protocole sanitaire à partir du nombre d’agents disponibles, parfois très faible. Ils ont fait preuve de leur efficacité et ils en ont retenu la leçon : ils ont été de fait dans une situation d’autonomie que les textes ne leur donnaient pas forcément.

Aujourd’hui que reste-t-il de cette période ?

La visioconférence est devenue une habitude

La visioconférence balbutiante avant la crise sanitaire est aujourd’hui entrée dans les usages : le distanciel est devenu une modalité quotidienne de communication avec ses avantages et ses inconvénients. Cela est dû au progrès réalisé dans le domaine d’une part de la technique et à la maîtrise de l’outil par les acteurs. Évitant les trop longs déplacements, elle a sa contrepartie : dans les réunions en présentiel les échanges informels contribuent à l’efficacité collective. Mais ce que j’écris concerne la partie administrative de l’éducation nationale : la visio est utilisée très marginalement dans l’enseignement.

Que reste-t-il des plans de continuité pédagogiques ?

Sur le site Eduscol, on lit sous la rubrique « Préparer le plan de continuité pédagogique » :

« À chaque rentrée scolaire, toute école et tout établissement public et privé sous contrat actualise son plan de continuité pédagogique pour assurer la poursuite des apprentissages des élèves. Ce plan doit pouvoir être activé sans délai à tout moment de l’année selon l’apparition d’une situation obligeant à prendre des mesures collectives ciblées. Ce plan présente les hypothèses « hybride » et « à distance » et articule différentes dimensions, pédagogiques, numériques, matérielles ».

Cette page n’est pas réactualisée depuis 2022 et je ne connais guère d’établissement qui en fasse une préoccupation majeure à la rentrée. Par ailleurs, depuis la rentrée 2022, 2 800 personnels de direction ont été recrutés et n’ont pas été sensibilisés à ce sujet. Les aléas climatiques rencontrés dans certaines régions montrent que le passage au distanciel peut devenir une nécessité. Nos enseignants ont-ils conservé la mémoire de ce qui se faisait y a six ans ? Les bonnes pratiques numériques, les modalités de coordination entre enseignants, l’utilisation efficiente des ENT pour permettre une organisation optimale ont-elles été écrites et conservées ? Il y a un risque qu’à l’occasion d’une crise majeure on ne soit obligé de repartir pratiquement de zéro.

Une demande de sens de la part des personnels à tous les niveaux

Les deux années qui ont suivi le confinement, alors que l’on était encore dans le protocole sanitaire, le nombre de personnels de direction en difficulté a augmenté. Ils avaient tous un profil à peu près semblable, fondé sur un mode de pilotage descendant et un peu autoritaire. Ce qui était accepté avant la crise sanitaire ne l’était plus après. La communauté éducative avait besoin de sens, de compréhension et d’empathie.

Les personnels de direction qui avaient dirigé leur établissement avec une autonomie renforcée dans un contexte difficile (professeurs fragiles ne revenant pas, nombreux personnels TOS (techniciens, ouvriers et de service) absents) avaient parfois du mal à se retrouver dans un mode de gestion d’avant la crise sanitaire et attendaient des recteurs et des Dasen exactement la même approche que les personnels attendaient d’eux. Comprendre le sens et posséder une liberté de mise en œuvre sont devenus des demandes récurrentes.

Le confinement, cause du mal-être des adolescents ?

La dégradation de la santé mentale des adolescents est un constat objectivé. Certains en voient la cause dans le confinement. Sans être un spécialiste de la question, on peut quand même avancer que six ans après ce n’est pas la seule cause : l’augmentation du temps passé devant les écrans, la diminution de la socialisation qui en est la conséquence, le flot ininterrompu d’informations stressantes sont d’autres facteurs à prendre en compte. Il est difficile d’estimer la part réelle prise par le confinement

Le confinement, responsable de la baisse des résultats aux évaluations nationales ?

La baisse des résultats des élèves est-elle liée au confinement ? Présentant les résultats des évaluations en quatrième à la rentrée 2024, le ministère évoque une stagnation des résultats en français et une baisse en mathématiques. Le ministère l’explique ainsi :

« En quatrième, entre 2023 et 2024, les résultats sont stables en mathématiques et en recul en français. Les difficultés mesurées sont celles déjà repérées en sixième. Les performances en deçà des attentes peuvent en partie s’expliquer par les confinements liés au Covid-19 subis quand ces élèves étaient scolarisés en CM1 et CM2 ».

Cette explication me laisse dubitatif. On parle d’élèves qui étaient en sixième à la rentrée 2022. L’immense majorité d’entre eux étaient au CM1 cette année-là. On peut naturellement admettre que deux mois de confinement suivis d’une scolarité chaotique à partir du mois de mai avec une interruption de deux mois de vacances ensuite, soit plus de six mois au total, ont eu un effet tout à fait néfaste pour des élèves déjà en difficulté. Mais en 2024 les élèves ont derrière eux deux années de collège qui auraient pu permettre de combler les lacunes : l’explication par le Covid me semble nettement insuffisante. On connaît la difficulté intrinsèque du collège à permettre à des élèves en difficulté de rejoindre le niveau attendu.

Une interrogation

Le confinement a été un moment inédit, prolongé par deux années où il a fallu s’adapter en permanence. L’éducation nationale a fait preuve de sa robustesse dans son fonctionnement. La nature des relations entre les personnels en a été profondément transformée. Mais six ans après que se passerait-il si une situation semblable se reproduisait ? L’expérience acquise a-t-elle été vraiment capitalisée ? Il est permis d’en douter.

Daniel Auverlot


Consulter la fiche dans l‘annuaire

Parcours

Ministère de l’Éducation nationale (MEN)
Président du comité de suivi de la réforme de la voie professionnelle
Ministère de l’Éducation nationale (MEN)
Administrateur de l’Etat
Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (Depp)
Sous-directeur évaluations et performance scolaire
Académie de Nantes
Inspecteur d’académie - directeur académique des services de l’Éducation nationale de la Mayenne, du Maine et Loire et de Créteil
Académie de Créteil
Inspecteur d’académie adjoint du Val-de-Marne
Ecole supérieure des personnels du ministère de l’éducation nationale
IA-IPR
Académie de Rennes
Directeur de cabinet du recteur
Ministère de la défense (ONACVG)
Détaché au ministère de la Défense, d’abord à l’École militaire de Strasbourg puis à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan,

Établissement & diplôme


Fiche n° 21903, créée le 15/03/2017 à 15:21 - MàJ le 16/04/2026 à 18:32


© News Tank Éducation & Recherche - 2026 - Code de la propriété intellectuelle : « La contrefaçon (...) est punie de trois ans d'emprisonnement et de 300 000 euros d'amende. Est (...) un délit de contrefaçon toute reproduction, représentation ou diffusion, par quelque moyen que ce soit, d'une oeuvre de l'esprit en violation des droits de l'auteur. »

©  Rectorat de Créteil
Daniel Auverlot - ©  Rectorat de Créteil