L’abonnement à News Tank Éducation & Recherche est payant, merci de respecter la propriété intellectuelle et de ne pas transférer cet article sans autorisation préalable de News Tank Éducation & Recherche.

Un psychodrame annuel : la carte scolaire du premier degré (Daniel Auverlot)

News Tank Éducation & Recherche - Paris - Analyse n°430400 - Publié le
- +
©  Rectorat de Créteil
©  Rectorat de Créteil

« La baisse démographique peut être une chance, si tous les acteurs concernés par l’école travaillent ensemble : l’éducation nationale bien sûr, les services préfectoraux pour créer de la cohérence sur un territoire, les élus pour penser leur bâti scolaire à moyen terme », écrit Daniel Auverlot Président du comité de suivi de la réforme de la voie professionnelle @ Ministère de l’Éducation nationale (MEN) • Administrateur de l’Etat @ Ministère de l’Éducation nationale (MEN)
, dans une chronique pour News Tank, le 13/02/2026, où il revient sur ce « psychodrame » récurrent du mois de février contre des fermetures de classe.

« 2026 ne fait pas exception », dit-il avec la diminution prévue de 1891 postes. Associations de parents d’élèves, élus et syndicats dénoncent alors « une “logique comptable”, opposant par là le terrain animé des meilleurs sentiments et de l’amour des élèves à une structure bureaucratique sans âme, ayant une calculette à la place du cœur ».

Après un retour sur les raisons de cette réaction, Daniel Auverlot voit dans une récente circulaire du ministère, de janvier 2026, une piste intéressante, avec la systématisation d’observatoires des dynamiques rurales et territoriales à tous les territoires, ruraux comme urbains, afin de disposer d’un cadre commun d’analyse et de prospective.

« Cela suppose que tous les acteurs s’écoutent et travaillent ensemble, en acceptant que la raison l’emporte sur l’émotion, tous les partenaires ayant une approche rationnelle de l’objet école ; c’est peut-être le plus difficile. »

Daniel Auverlot est administrateur de l’État, inspecteur général honoraire et ancien recteur.


Une rhétorique bien prévisible

Chaque année au mois de février revient le temps des lamentations, des banderoles, des manifestations contre des fermetures de classe. 2026 ne fait pas exception. Tout commence avec la loi de finances qui définit les moyens par budget opérationnel de programme, pour le premier degré, le 140. La diminution est de 1 891 postes, dans un budget en augmentation, avec le financement pour la première fois des reçus au concours à bac + 3. On rappelle que les prévisions estiment à 150 000 élèves la diminution des effectifs. Une vision purement arithmétique entraînerait la diminution de 6 000 postes.

Aussitôt les réactions fusent : les organisations syndicales au niveau national protestent vigoureusement « Dans les jours qui viennent, la réalité va s’imposer dans les départements, avec les mesures de carte scolaire qui vont dégrader partout le service public d’éducation, pour les élèves comme pour les personnels. Cette année, ce sont déjà plus de 2 000 classes qui ont été fermées. Autant dire qu’en l’état, la rentrée scolaire 2026 va être catastrophique », déclare le Snuipp-FSU, le 30/10/2026.

Les mesures de carte scolaire sont repoussées après les élections municipales, mais dans les départements on s’agite. La rhétorique est toujours la même : tel syndicat dénonce une « logique comptable », opposant par là le terrain animé des meilleurs sentiments et de l’amour des élèves à une structure bureaucratique sans âme, ayant une calculette à la place du cœur.

D’autres syndicats parlent de saignée : outre son sens médical, ce terme appartient au vocabulaire de la guerre et évoque des pertes très importantes. Or, aucun enseignant ne se verra licencié et la diminution des postes représente moins de 1 % de l’effectif total.

« Qu’adviendra-t-il de nos villages ? »

Les arguments restent chaque année les mêmes. L’inspection académique met en avant la baisse démographique et donne un ratio élève par professeur qui s’améliore. Les syndicats contredisent cette situation, demandent des classes moins chargées, soulèvent des burn-out en série, et s’opposent au regroupement d’écoles : « Si cela se fait, ce doit être la volonté des mairies et non un chantage à la fermeture de classe. »

Dans les groupes de travail qui étudient la situation école par école les syndicats contestent les prévisions de l’inspection académique en annonçant des emménagements, des constructions, l’arrivée d’enfants du voyage.

Naturellement les élus s’en mêlent : une maire craignant la fermeture d’une classe de maternelle dans sa petite commune s’exprime ainsi : « L’école du village, c’est le poumon de notre village, les rires des enfants qui sortent de l’école, qui vont sur l’aire de jeux à côté, c’est la rencontre des enfants avec les habitants un peu plus âgés qui sont sur le village. Si demain Curzay (Vienne) n’a plus d’école maternelle, ou bien même des milliers de villages n’ont plus d’école maternelle, qu’adviendra-t-il de nos villages ? ».

Mais comment en est-on arrivé à ce psychodrame annuel ?

Il y a d’abord une raison structurelle : le réseau des écoles primaires en France est exceptionnellement dense quand on compare à l’Allemagne : nous avons 45 000 écoles contre 15 000 en Allemagne. Chez nous, le nombre d’écoles à deux ou trois classes est supérieur à 45 %, en Allemagne le nombre moyen d’élèves par école dépasse 200, c’est-à-dire huit ou neuf classes. Naturellement, en période de baisse démographique importante le tissu scolaire est fragilisé.

Mais cette explication ne suffit pas : dans les grandes villes, la fermeture d’une classe conduit aussi souvent au psychodrame. Et par ailleurs, les réactions contre les fermetures de classe ne datent pas de la baisse démographique : par exemple, en mai 1998, le Parisien se fait l’écho des manifestations devant l’inspection académique du Val-de-Marne pour des fermetures à Créteil et à Villejuif.

Le mythe d’une réussite des élèves directement liée au nombre d’élèves par classe

La deuxième raison naît de ce mythe que la réussite des élèves serait directement liée au nombre d’élèves par classe. Si cela était totalement vrai, le dédoublement des GS, CP Cours préparatoire et CE1 en éducation prioritaire aurait apporté des résultats spectaculaires, et la Lozère ou le Cantal obtiendraient des résultats très supérieurs aux autres départements français. La réduction des effectifs est efficace quand elle s’accompagne d’un renouvellement des pratiques pédagogiques.

Toujours est-il que les parents ont intériorisé cette représentation et la FCPE Fédération des conseils de parents d’élèves des écoles publiques d’un département commence ainsi un article : « La carte de France vire au rouge sang » ; elle reprend ainsi la rhétorique guerrière déjà évoquée avec l’implicite suivant : le ministère est l’ennemi des écoles.

Des annonces décalées du calendrier scolaire

La troisième raison réside dans le décalage entre l’annonce de fermetures de classe et la rentrée scolaire : les décisions de fermeture ou d’ouverture sont prises à partir de prévisions d’effectifs, ce qui ne parle absolument pas à l’opinion publique. Pourquoi, alors que la rentrée scolaire a lieu début septembre les ouvertures et fermetures de classes sont-elles préparées et officialisées au mois de février et les années d’élections municipales fin mars ou début avril ?

La raison essentielle est essentiellement interne à l’éducation nationale : quand il y a une fermeture de classe, si tous les enseignants de l’école sont titulaires, le dernier arrivé doit participer au mouvement dont les résultats sont connus fin mai, début juin, à partir d’un catalogue de postes vacants ou susceptibles d’être vacants publié en gros deux mois avant.

Cela oblige les inspections académiques à annoncer les ouvertures et les fermetures en se fondant uniquement sur des prévisions d’effectif qui font naturellement l’objet d’un débat sans fin, avec une dramaturgie donnant l’impression que tout est fini cinq mois avant la rentrée.

Pourtant il existe encore deux phases complémentaires de correction :

  • au mois de juin, on examine les inscriptions réelles, et si l’inspection académique s’est trompée, elle rouvre des classes qui ont fait l’objet d’une mesure de fermeture.
  • Une troisième phase a lieu juste après la rentrée : quand il y a des situations tangentes, on recense les élèves effectivement présents ou absents excusés et cela peut conduire à des réouvertures ou à des ouvertures sur des situations qui n’avaient pas été totalement anticipées.

En principe, donc, il n’y a pas de situation arbitraire, mais un ajustement en fonction de la réalité des effectifs. Pourtant ce discours ne passe pas.

Un acteur qui prend de l’importance : le préfet

Cette situation a fini par lasser les préfets. Les nouvelles modalités de la carte scolaire premier degré ont fait l’objet d’un décret en juillet 2025 qui précise :

« Le préfet rendra un avis sur la carte scolaire du premier degré […] et sur les projets ayant une incidence sur la répartition territoriale de services accueillant du public relevant […] des directions académiques des services de l’Éducation nationale. Si le préfet n’a pas vocation à traiter de la fiscalité, de l’action pédagogique ou de la gestion des hôpitaux, il a toute légitimité en matière d’organisation spatiale des services, afin de faire valoir un aménagement du territoire cohérent et équilibré ».

Il est trop tôt pour mesurer l’effet de ce décret, mais l’implication des préfets suffirait-elle à mettre un terme au psychodrame ? On peut en douter. Le rôle des préfets va être de regarder dans leur département la cohérence de l’offre de service public et d’arbitrer le cas échéant entre les différents secteurs ministériels. Cela dit, beaucoup de Dasen Directeur académique des services de l’éducation nationale présentaient au préfet leur carte scolaire et recueillaient leurs avis.

La situation pourrait se compliquer si des maires jouant le préfet contre le Dasen comprenaient que l’État ne parle pas d’une seule voix et obtenaient satisfaction.

La baisse démographique : l’occasion d’une approche raisonnée de la carte scolaire

Finalement, la baisse démographique peut être une chance, si tous les acteurs concernés par l’école travaillent ensemble : l’éducation nationale bien sûr, les services préfectoraux pour créer de la cohérence sur un territoire, les élus pour penser leur bâti scolaire à moyen terme. Dans le cas contraire, le risque est double : une fragilisation progressive des équipes pédagogiques s’accompagnera d’une brusque remise en cause du maillage territorial.

La circulaire du 15/01/2026 intitulée « Observatoires des dynamiques rurales et territoriales, Transformation des observatoires des dynamiques rurales en observatoires des dynamiques rurales et territoriales et extension de leur champ à l’ensemble du territoire national », esquisse des pistes intéressantes et systématise les observatoires à tous les territoires, ruraux comme urbains, afin de disposer d’un cadre commun d’analyse et de prospective.

Ces instances se réuniront plusieurs fois par an et seront coprésidées dans chaque département par le préfet et l’IA-Dasen Inspecteur d’académie - directeur académique des services de l’éducation nationale . Des déclinaisons infradépartementales, notamment à l’échelle des réseaux pédagogiques, des bassins de vie, des périmètres intercommunaux peuvent aussi être mises en place tout comme « des groupes de travail thématiques, définis localement ».

« Par une approche prospective au minimum à un, trois et cinq ans », ces instances ont pour mission de « partager un diagnostic commun et d’anticiper les évolutions, d’en mesurer les effets et de nourrir une réflexion pluriannuelle et partenariale sur l’organisation territoriale, l’offre scolaire et les services associés, notamment de transport ».

Anticipation, méthode et intérêt général

Le ministre, présentant ce dispositif, parle d’anticipation, méthode et intérêt général :

  • Anticipation : il est temps d’arrêter de penser uniquement la carte scolaire pour l’année qui vient, la baisse des effectifs doit apporter une vision pluriannuelle de la carte scolaire en évaluant toutes les conséquences de la baisse des effectifs.
  • Méthode : l’ensemble des acteurs concernés sur un territoire cohérent doit envisager à la fois l’offre pédagogique, la qualité du bâti et les services offerts aux élèves et à leur famille, en particulier en milieu rural le transport scolaire.
  • Intérêt général : cela suppose que tous les acteurs s’écoutent et travaillent ensemble, en acceptant que la raison l’emporte sur l’émotion, tous les partenaires ayant une approche rationnelle de l’objet école ; c’est peut-être le plus difficile.

Pour autant la circulaire ne répond pas à deux questions cruciales :

  • Comment on envisage la complémentarité de l’enseignement public et du privé sous contrat sans accentuer les effets de concurrence, et en ayant pour objectif de renforcer la mixité sociale ?
  • Comment réaliser les objectifs fixés quand l’annualité budgétaire continue de rendre fragile une programmation à trois ans du tissu scolaire sur un territoire donné ?

La conclusion est simple : la maturité collective peut-elle l’emporter sur le psychodrame annuel ?

Daniel Auverlot


Consulter la fiche dans l‘annuaire

Parcours

Ministère de l’Éducation nationale (MEN)
Président du comité de suivi de la réforme de la voie professionnelle
Ministère de l’Éducation nationale (MEN)
Administrateur de l’Etat
Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (Depp)
Sous-directeur évaluations et performance scolaire
Académie de Nantes
Inspecteur d’académie - directeur académique des services de l’Éducation nationale de la Mayenne, du Maine et Loire et de Créteil
Académie de Créteil
Inspecteur d’académie adjoint du Val-de-Marne
Ecole supérieure des personnels du ministère de l’éducation nationale
IA-IPR
Académie de Rennes
Directeur de cabinet du recteur
Ministère de la défense (ONACVG)
Détaché au ministère de la Défense, d’abord à l’École militaire de Strasbourg puis à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan,

Établissement & diplôme


Fiche n° 21903, créée le 15/03/2017 à 15:21 - MàJ le 28/05/2026 à 12:19


© News Tank Éducation & Recherche - 2026 - Code de la propriété intellectuelle : « La contrefaçon (...) est punie de trois ans d'emprisonnement et de 300 000 euros d'amende. Est (...) un délit de contrefaçon toute reproduction, représentation ou diffusion, par quelque moyen que ce soit, d'une oeuvre de l'esprit en violation des droits de l'auteur. »

©  Rectorat de Créteil
©  Rectorat de Créteil