Trappes, un cas d’École ? (Jean-Pierre Bellier)

News Tank Éducation & Recherche - Paris - Analyse n°459574 - Publié le
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Jean-Pierre Bellier - ©       D.R.

« Le 23 octobre, un homme de 39 ans a tiré en rafales depuis sa voiture à Trappes puis à La Verrière. Pengo Bossio Wangi, 26 ans, a été tué. Le parquet national antiterroriste a retenu le mobile raciste ; le suspect serait soigné depuis des années pour schizophrénie. Il n’a pas fallu longtemps pour que revienne la question qui suit chaque drame : pouvait-on le voir venir ? Et de proche en proche, on finit toujours par frapper à la porte de l’École », écrit Jean-Pierre Bellier, psychologue et Igésr Inspecteur/inspectrice générale de l’éducation, du sport et de la recherche honoraire, dans une chronique pour News Tank, le 04/11/2026.

Si l’école n’est évidemment pas responsable, elle a un rôle à jouer, dit-il : « L’École n’a pas à prédire. Elle a à reconnaître, puis à transmettre. C’est pour cela qu’en 2017 nous avons voulu un corps unique de psychologues de l’Éducation nationale, de la maternelle au lycée. »

Reste que leur mission bute sur un obstacle : la difficulté à transmettre un dossier entre l’école et le collège, et qu’il appelle à lever de toute urgence, face à une santé mentale des jeunes toujours plus fragile.

Jean-Pierre Bellier est aussi ancien maire adjoint de Nanterre et conseiller scientifique de Futuribles.


Peut-on voir le drame venir ?

Le 23 octobre, un homme de 39 ans a tiré en rafales depuis sa voiture à Trappes puis à La Verrière. Pengo Bossio Wangi, 26 ans, a été tué. Le parquet national antiterroriste a retenu le mobile raciste ; le suspect serait soigné depuis des années pour schizophrénie. Il n’a pas fallu longtemps pour que revienne la question qui suit chaque drame : pouvait-on le voir venir ? Et de proche en proche, on finit toujours par frapper à la porte de l’École. Un médecin scolaire, un psychologue ou tout autre personnel de santé aurait-il pu repérer dans l’enfance ou l’adolescence du tireur un indice d’un futur passage à l’acte ? Un enseignant, un CPE Conseiller principal d’éducation ou un assistant d’éducation aurait-il dû s’inquiéter d’un élève atypique, quinze ou vingt ans plus tôt ?

Au risque de contrarier certains chroniqueurs avides de chercher dans l’École le responsable voire le coupable idéal, j’affirme que la question est mal posée. Parmi les jeunes jugés « à haut risque » de psychose par des équipes spécialisées, un quart seulement développe un trouble dans les trois ans. Quant à la maladie, l’essentiel de l’excès de risque de violence qui lui est associé passe par les addictions. Un repérage scolaire de la dangerosité ferait donc pire que se tromper : il désignerait des enfants qui n’ont rien fait et ne commettront jamais rien de tel. Howard Becker l’a montré dès 1963, une société fabrique ses déviants en les désignant. Elle oublie plus volontiers qu’elle entretient aussi les conditions de leur écart.

Ici, d’ailleurs, rien n’était caché. Entendu le 20 octobre à Levallois-Perret pour avoir frappé un automobiliste et l’avoir menacé de mort, l’homme était reconvoqué le 23 au matin, le jour même de l’attaque. Les enquêteurs savaient-ils qu’il était suivi en psychiatrie ? Ses soignants, qu’il venait de proférer des menaces de mort ? Rien n’organise ce genre de recoupement. Le secret médical protège, à juste titre, le patient, tandis que la procédure pénale suit sa propre route. Les conseils locaux de santé mentale, qui réunissent élus, psychiatrie et services sociaux autour des situations complexes, restent facultatifs. Chacun en connaissait sa part. Rien n’était prévu pour les réunir.

Ce morcellement n’a rien d’un accident de parcours. Il révèle un manquement de l’action publique qui traite chaque crise à part puis s’étonne ensuite qu’elles se répondent. À chaque drame, dans l’École ou à sa porte, on isole un malade, un coupable, le cas échéant un ou une commanditaire. Le déni a sa méthode. Edgar Morin a décrit depuis longtemps ce qu’il refuse de voir : la boucle récursive, ce processus où « les produits et les effets sont en même temps causes et producteurs de ce qui les produit ». Pauvreté, souffrance psychique des jeunes, échec scolaire et haine ne s’additionnent pas, au mieux ils s’auto-entretiennent, au pire ils s’engendrent.

Une santé mentale qui se dégrade fortement

L’École se trouve pourtant au cœur de ce cercle. Non qu’elle soit coupable, mais elle est le seul lieu où la société rencontre chaque enfant assez tôt pour corriger le hasard de sa naissance. Or, elle se délite, notre École. L’enseignement perd en qualité, les adultes disponibles pour écouter se raréfient, les murs s’effritent. Les élèves qui n’ont qu’elle pour s’en sortir en paient le prix, jusque dans leur santé mentale.

Les chiffres sont publics et nul ne les conteste. En 2022, 14 % des collégiens et 15 % des lycéens présentaient un risque important de dépression ; près d’un lycéen sur quatre avait eu des pensées suicidaires dans l’année, près d’une lycéenne sur trois. Santé publique France parle d’une « nette dégradation » depuis 2018. Entre 2023 et 2024, les hospitalisations pour geste auto-infligé des filles de 10 à 14 ans ont encore augmenté de 22 %.

Cette souffrance n’est pas également répartie. Parmi les pays riches, les plus inégalitaires sont aussi ceux où les troubles psychiques sont les plus fréquents. En France, le taux de pauvreté a atteint 15,4 % en 2023, son plus haut niveau depuis 1996 ; plus d’un enfant sur cinq vit sous ce seuil. La même année, le niveau de vie des plus modestes reculait quand celui des plus aisés progressait. Les échecs scolaires creusent des inégalités que la promesse trahie du « ruissellement » avait déjà amplifiées. Une sourde révolte en naît, terreau d’un racisme minoritaire mais décomplexé. La France n’est pas devenue plus raciste, l’indice de tolérance mesuré par la CNCDH Commission nationale consultative des droits de l’homme reste élevé. Elle est devenue plus clivée : les actes racistes recensés ont augmenté de 5 % en 2025, les faits antimusulmans de 88 %. Ce racisme désigne des coupables, les enferme dans la précarité puis la leur reproche. Leurs enfants héritent de cette précarité et des écoles les plus démunies. Et tout recommence.

Rien de cela n’excuse un meurtre, a fortiori s’il est de nature raciste. Rien ne permet non plus de dire que la misère dans l’enfance arme le bras d’un adulte au point d’en faire un tueur. Mais l’économiste suédois Gunnar Myrdal décrivait déjà, en 1944, la causalité circulaire et cumulative par laquelle le préjugé racial et la misère des Noirs américains s’entretenaient l’un l’autre. L’effet fait cause, la cause effet. Il n’y a pas de commencement à chercher, seulement des points où agir. L’École en est un, peut-être le plus précoce de tous.

Des mesures mises en place

L’Éducation nationale n’est pas restée inerte. Après le meurtre d’une surveillante par un collégien de 14 ans à Nogent, en juin 2025, chaque établissement a été invité à se doter d’un protocole de repérage de la souffrance psychologique, tandis que deux « personnels-repères » formés devaient être désignés dans chaque collège, chaque lycée et chaque circonscription avant la fin de l’année scolaire 2025-2026. Un psychologue de l’Éducation nationale a été nommé conseiller technique auprès de chaque directeur académique.

L’intention est juste, le vocabulaire l’est moins : on repère de plus en plus dans nos écoles, on transmet toujours aussi peu. Un adulte qui s’inquiète pour un élève doit savoir à qui le dire, ce quelqu’un doit avoir le temps de recevoir l’élève puis de passer le relais à un centre médico-psychologique qui ne le fera pas attendre des mois. Repérer sans pouvoir orienter, c’est seulement déplacer l’angoisse de l’élève vers l’adulte qui l’a vue.

Encore faut-il que l’École puisse agir. Pour avoir été instituteur puis psychologue scolaire, je sais ce que le regard d’un enfant peut livrer à qui prend le temps de l’écouter : une peur, un repli, une colère qui cherche son objet. Un destin, jamais.

L’École n’a pas à prédire. Elle a à reconnaître, puis à transmettre. C’est pour cela qu’en 2017 nous avons voulu un corps unique de psychologues de l’Éducation nationale, de la maternelle au lycée : pour que le suivi d’un enfant ne s’interrompe pas à la porte du collège, là où le psychologue de la spécialité éducation, développement et apprentissages, qui l’a connu à l’École, passe la main à son collègue de la spécialité éducation, développement et conseil en orientation.

J’ai présidé le jury du premier concours de ce corps ; je n’imaginais pas qu’il faudrait, quelques années plus tard, plaider pour qu’ils puissent simplement se transmettre un dossier. Sept ans après sa création, l’Inspection générale constatait qu’aucun outil n’assure la transmission des dossiers de suivi entre l’école et le collège. Les psychologues qui restent disent, selon le même rapport, courir après l’urgence, rarement en mesure de prévenir. La fragmentation que l’on découvre à Trappes, entre police, justice et psychiatrie, commence à onze ans, dans nos propres murs.

Penser l’enfant d’un seul tenant, de la maternelle au lycée

Deux décisions seraient à portée de main.

  • La première : un dossier de suivi qui accompagne l’élève de l’école au collège, partagé entre psychologues dans le respect du secret professionnel, pour que ce qui a été vu à huit ans n’ait pas à être redécouvert à douze.
  • La seconde : faire des psychologues de l’Éducation nationale des membres de droit des conseils locaux de santé mentale et rendre ces conseils obligatoires. L’École y apporterait ce qu’elle seule possède, la connaissance des enfants avant que leurs difficultés ne deviennent des dossiers.

Aucune des deux ne réclame une loi de programmation, seulement que l’on consente à penser l’enfant d’un seul tenant, de la maternelle au lycée.

Camus a refermé La Peste sur un avertissement : le bacille « ne meurt ni ne disparaît jamais », il attend son heure. La haine non plus. Contre elle, Rieux et Tarrou n’avaient ni remède miracle ni prophétie, seulement des formations sanitaires où chacun prenait sa part. Ce qui manque aujourd’hui à l’École, ce sont ces équipes : psychologues, médecins, infirmières, assistants sociaux qui se parlent et reprennent le travail là où d’autres l’ont laissé. Avant qu’il ne soit trop tard.

Parcours

Mairie de Nanterre
Maire adjoint
Education Nationale - P@irformance
Inspecteur général
Conseil général des Hauts-de-Seine
Directeur éducation et enseignement supérieur
Ministère de l’Éducation nationale (MEN)
Inspecteur de l’Education nationale - information et orientation -
Ministère du Travail et des Solidarités
Chef de la mission orientation-validation, expert délégué auprès de l’Organisation Internationale du Travail - Bureau international du travail, Genève et Budapest
Délégation générale à l’emploi et à la formation professionnelle (DGEFP)
Conseiller auprès de Jean-Pierre Soisson, chargé de mission
Ministère de l’Éducation nationale (MEN)
Instituteur, puis psychologue scolaire

Établissement & diplôme

Université de Dijon - CNAM
Master, organisation- économie - psychologie sociale
CNAM PARIS
Diplôme d’Etat de psychologie scolaire

Fiche n° 56464, créée le 26/05/2026 à 11:51 - MàJ le 04/11/2026 à 16:06

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