Une éducation prioritaire pas si prioritaire (Daniel Auverlot)

News Tank Éducation & Recherche - Paris - Analyse n°454128 - Publié le
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Daniel Auverlot - ©  Rectorat de Créteil

« Quel que soit le gouvernement issu de l’élection présidentielle de 2027, le sujet de l’éducation prioritaire restera épineux », écrit Daniel Auverlot Président du comité de suivi de la réforme de la voie professionnelle @ Ministère de l’Éducation nationale (MEN) • Administrateur de l’Etat @ Ministère de l’Éducation nationale (MEN)
, administrateur de l’État, inspecteur général honoraire et ancien recteur, dans une nouvelle chronique pour News Tank, le 18/09/2026.

« Le statu quo n’est pas possible ; la sortie de l’éducation prioritaire est délicate si elle ne s’accompagne pas de mesures de sauvegarde sur les primes ou les classes dédoublées — ce qui, en réalité, revient au statu quo pendant plusieurs années ; et l’entrée de nouveaux établissements dans le dispositif dépend elle aussi des sorties, si l’on ne veut pas aller vers une inflation du nombre d’élèves en éducation prioritaire, ce qui n’aurait guère de sens ! ».

Il décide de revenir sur les origines de cette politique, ses évolutions ou absences d’évolutions, et ses résultats, à l’aune de la dernière enquête Pisa Programme international pour le suivi des acquis des élèves , alors que « les résultats décevants des évaluations internationales et nationales successives, curieusement, n’amènent pas de réflexion sur la politique d’éducation prioritaire et sa réussite ».


A-t-on conservé l’esprit initial de l’éducation prioritaire ?

L’éducation prioritaire fête sa 45ᵉ rentrée. Elle a été créée dans l’euphorie et la précipitation à la rentrée 1981, avec le recrutement exceptionnel qui a suivi l’élection présidentielle, et une circulaire du 01/12 suivant en définit les principes applicables pour la rentrée 1982, en insistant sur trois points :

  • des moyens spécifiques ;
  • un programme d’éducation prioritaire (le projet de zone) ;
  • l’articulation avec le dispositif local de la politique de la ville (plan local de développement social, puis contrat de ville).

Chaque ZEP Zones d’éducation prioritaire doit être « pilotée » par une équipe d’animation (ou groupe de pilotage).

La politique ZEP apparaît alors comme la première tentative, dans l’histoire de l’enseignement en France, d’associer une réforme scolaire et des dynamiques locales de changement social. Le pari repose sur la complémentarité de l’action de l’Éducation nationale et des opérations de développement social urbain, pour structurer une dynamique éducative.

Mais déjà les responsables du ministère voient les écueils possibles et la circulaire de décembre 1981 s’avère prémonitoire.

« S’il apparaît nécessaire de prévoir une action soutenue s’étendant sur plusieurs années, il serait peu souhaitable d’envisager une assistance permanente qui risquerait d’aboutir à la constitution de ghettos scolaires. »

La circulaire attirait par ailleurs l’attention sur le risque d’éparpillement des moyens. C’est en fait exactement ce qui va se passer : l’éducation prioritaire va s’étendre de façon successive, jusqu’à concerner aujourd’hui 20 % des élèves.

Un périmètre qui n’a pas cessé de s’élargir

La première relance de l’éducation prioritaire, en 1990, aboutit à un élargissement du périmètre : on passe de 350 à 558 ZEP. La réforme de 1998, à la suite du rapport Moisan-Simon, crée les contrats de réussite, et l’on passe de 558 à 1 189 ZEP et REP Réseau d’éducation prioritaire .

La réforme de 2005 crée les RAR (réseaux ambition réussite), avec un accompagnement renforcé par les corps d’inspection, et les RRS (réseaux de réussite scolaire), avec pour objectif de concentrer les moyens sur les RAR. Trois catégories sont alors distinguées : les EP1, les EP2, et surtout les EP3 — établissements dont la structure sociale devait permettre une sortie de l’éducation prioritaire en trois ans. Ils étaient 500. Mais les textes correspondants ne seront jamais publiés.

En 2014, la carte de l’éducation prioritaire est revue sur la base d’un indice social national, aboutissant à labelliser 1 093 réseaux, répartis en deux catégories : les REP + (concentration maximale de difficultés), formant un premier cercle, et les REP (difficultés significatives mais plus mixtes), formant un second cercle. Ainsi, entre 1982 et 2014, soit en 32 ans, le pourcentage d’élèves en éducation prioritaire aura été multiplié par deux, pour concerner aujourd’hui environ 20 % des élèves du premier degré et du collège.

Le plus étonnant est que chacune de ces réformes est portée par une volonté de rénovation pédagogique et de reconcentration des moyens — les contrats de réussite en 1998, l’accompagnement et les moyens renforcés en 2005, par exemple. Mais, à chaque fois, les pressions locales font que l’aspect pédagogique passe au second plan.

Une réforme ambitieuse et une bombe à retardement : les dédoublements

En juin 2018, le ministre Jean-Michel Blanquer Président @ Terra Academia • Professeur @ Université Paris 2 - Panthéon-Assas
, récemment nommé, décide de ne pas toucher à la carte de l’éducation prioritaire, mais part du constat que la France consacre beaucoup plus de moyens au second degré — aux lycées en particulier — que la moyenne des pays européens, et beaucoup moins au premier degré. Le dédoublement des CP, puis des CE1 et des grandes sections, répond à cette situation : le ministère renforce considérablement les moyens, mais toujours avec l’idée de donner plus à ceux qui ont moins, et organise, dans un premier temps, l’effort de formation nécessaire pour les enseignants des classes dédoublées.

Cette réforme est lourde de conséquences, car elle pose en réalité une véritable bombe à retardement : si les effectifs sont divisés par deux pendant trois ans, tous ceux qui affirment que la diminution du nombre d’élèves par classe entraîne mécaniquement la réussite scolaire seront attendus à l’épreuve des résultats.

Un fugace secrétariat d’État à l’éducation prioritaire

En 2021, un secrétariat d’État à l’éducation prioritaire est créé, avec pour objectif principal de retravailler la carte. Comme l’affirme Nathalie Élimas, la secrétaire d’État, au Sénat :

« Ma feuille de route repose sur trois piliers. Le premier, dont nous allons discuter aujourd’hui, a trait à la refonte de la carte de l’éducation prioritaire. »

C’est un échec, pour deux raisons : il n’y a pas de réelle volonté politique de s’attaquer à ce sujet à un an de l’élection présidentielle, et les difficultés personnelles de la titulaire du poste font que le secrétariat d’État connaît une fin brutale.

Une carte inadaptée

Le rapport de la Cour des comptes de 2024 est sévère : elle juge nécessaire de repenser le dispositif, estimant que la carte, non révisée depuis dix ans, ne reflète plus les réalités socio-économiques actuelles, et préconise une réforme sans délai.

Il est vrai que la carte de 2014 s’éloigne de plus en plus de la sociologie réelle des établissements. On peut comparer la liste des dix collèges de l’éducation prioritaire les plus favorisés à la liste des huit collèges hors éducation prioritaire les plus défavorisés de France métropolitaine :

Rang Collège Commune IPS
1 Francisco Goya Bordeaux 120,6
2 Edgar Varèse Paris 19e 118,5
3 Françoise Dolto Paris 20e 115,8
4 Lucie et Raymond Aubrac Paris 11e 113,7
5 La Grange aux Belles Paris 10e 111,4
6 Laetitia Bonaparte Ajaccio 109,3
7 Les Sicardières L’Île-d’Yeu 108,3
8 Fabre d’Églantine La Rochelle 107,6
9 Léon Blum Alfortville 107,0
10 Jean-Baptiste Clément Paris 20e 106,8

Rang Collège Commune IPS
1 Gérard Philipe Clermont-Ferrand 71,1
2 Waldeck Rousseau Firminy 74,6
3 Alphonse Daudet Alès 75,3
4 Lucie Aubrac Béziers 76,1
5 Montesquieu Évry-Courcouronnes 76,2
6 Jacques Callot Vandœuvre-lès-Nancy 76,4
7 La Dullague Béziers 76,6
8 Anne Frank Illzach 76,7

On notera la concentration des « REP favorisés » à Paris.

Des résultats qui ne sont pas à la hauteur des attentes

La conjugaison des dédoublements et des évaluations exhaustives à tous les niveaux donne des résultats douloureux à observer. Ils montrent que l’écart entre les élèves de REP et REP + et les élèves hors éducation prioritaire existe déjà à l’entrée en CP, se creuse à l’école primaire et ne se résorbe pas au collège.

Aux évaluations nationales de français, 55 % des élèves entrant en sixième en REP + sont dans les groupes les moins performants, contre 27 % dans les collèges publics hors éducation prioritaire. 25 % des collèges en REP + accueillent plus de 60 % d’élèves se situant dans les groupes les moins performants aux évaluations de français de début de sixième. Dans le public hors éducation prioritaire et le privé sous contrat, ces situations de concentration de difficultés sociales et scolaires ne concernent que 2 % des collèges, ou moins. La politique du dédoublement sur trois niveaux montre donc ses limites, essentiellement parce que le concept initial en a été dévoyé.

En cours de route, on a oublié que le dédoublement était un moyen, et non une fin en soi : le temps et les moyens consacrés à la formation spécifique des maîtres des classes dédoublées ont disparu au profit d’autres priorités (plan mathématiques, plan français, plan maternelle, plan harcèlement, plan laïcité). Dès lors que le dédoublement ne s’accompagne pas d’une manière spécifique de faire la classe, son effet est très faible.

Pourquoi la carte n’évolue pas ?

Deux raisons essentielles retardent sans cesse la décision de modifier le périmètre de l’éducation prioritaire.

D’abord, depuis la mise en place des dédoublements, toute école primaire en éducation prioritaire a reçu trois postes supplémentaires : un en grande section, un en CP, un en CE1. Toute sortie du dispositif s’accompagnerait donc de la perte de trois postes, et toute entrée, de trois postes supplémentaires. En collège, la sortie de l’éducation prioritaire s’accompagnerait d’une baisse de la DHG Dotation horaire globale (dotation horaire globale) et, dans certains endroits, entraînerait de sévères mesures de carte scolaire. On imagine déjà les réactions locales à l’annonce de la fermeture de trois postes et de la suppression des dédoublements.

La seconde raison est financière : c’est la différence de rémunération des professeurs des écoles — qui n’ont pas la possibilité de faire des heures supplémentaires comme les professeurs du second degré — entre le hors éducation prioritaire, le REP et le REP +. Le principal facteur de différence est l’indemnité de zone.

  • Hors éducation prioritaire : 0 € (pas d’indemnité de ce type).
  • En REP : environ 144,50 € bruts/mois, soit 1 734 € bruts/an.
  • En REP + : 426,17 € bruts/mois pour la part fixe, soit 5 114 € bruts/an, à laquelle s’ajoute une part modulable/variable, versée séparément (souvent en fin d’année civile), liée à l’engagement collectif de l’équipe et non chiffrée de façon uniforme au niveau national.

Entre un professeur des écoles hors éducation prioritaire et un professeur des écoles en REP +, l’écart minimal est donc d’environ 5 114 € brut par an (la part fixe seule), auquel s’ajoute la part modulable REP + — ce qui peut représenter, selon une estimation, un écart net de l’ordre de 400 € par mois.

La sortie d’un collège et de ses écoles du dispositif entraînerait donc la suppression de l’indemnité de zone, et aurait sans doute des conséquences sur la stabilité des équipes — à moins que ne se mette en place le vieux système du moratoire, qui consiste à proclamer la sortie du dispositif tout en en laissant les avantages pendant un certain nombre d’années. Mais, à ce moment-là, les sorties du dispositif ne peuvent plus servir à financer les entrées.

Une tentative pour contourner les pesanteurs de l’éducation prioritaire : collèges en progrès

La démarche Collèges en progrès cible environ 800 établissements en France connaissant de grandes difficultés scolaires. Dans ces établissements, au moins 4 élèves sur 10 obtiennent moins de 8/20 en français et en mathématiques au DNB Diplôme national du brevet . L’objectif est d’agir localement, en construisant des réponses adaptées en accompagnant les enseignants et les équipes de direction. Ces 800 collèges sont-ils en éducation prioritaire ? Le ministre lui-même aurait affirmé qu’un tiers d’entre eux n’en font pas partie.

En fait, le plan Collèges en progrès part d’une idée fondamentalement différente de celle de l’éducation prioritaire, qui repose sur des critères sociaux : il fait de la performance des élèves l’indicateur central. Cette approche différente prend bien garde de ne pas toucher à la carte existante de l’éducation prioritaire.

L’éducation prioritaire, un sujet épineux pour un nouveau gouvernement

Quel que soit le gouvernement issu des élections présidentielles, le sujet de l’éducation prioritaire restera épineux : le statu quo n’est pas possible ; la sortie de l’éducation prioritaire est délicate si elle ne s’accompagne pas de mesures de sauvegarde sur les primes ou les classes dédoublées — ce qui, en réalité, revient au statu quo pendant plusieurs années ; et l’entrée de nouveaux établissements dans le dispositif dépend elle aussi des sorties, si l’on ne veut pas aller vers une inflation du nombre d’élèves en éducation prioritaire, ce qui n’aurait guère de sens !

Dans un article rédigé en 1999¹, Gérard Chauveau écrivait :

« On estime qu’une ZEP sur trois a obtenu une amélioration sensible des résultats scolaires, tandis que dans d’autres aucune progression n’est visible (voir par exemple le rapport Moisan, Simon, septembre 1997). On relève de fortes disparités entre ZEP et au sein d’une même ZEP, tant sur le plan des performances des élèves que sur celui du fonctionnement pédagogique des classes et des établissements scolaires. Par exemple, à situation sociale comparable, la proportion d’enfants lecteurs à la fin du cours préparatoire et le taux de réussite au brevet des collèges peuvent varier de 20 % à 80 %. »

Vingt-sept ans plus tard, je ne suis pas très sûr que le bilan soit radicalement différent.

Daniel Auverlot


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Parcours

Ministère de l’Éducation nationale (MEN)
Président du comité de suivi de la réforme de la voie professionnelle
Ministère de l’Éducation nationale (MEN)
Administrateur de l’Etat
Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (Depp)
Sous-directeur évaluations et performance scolaire
Académie de Nantes
Inspecteur d’académie - directeur académique des services de l’Éducation nationale de la Mayenne, du Maine et Loire et de Créteil
Académie de Créteil
Inspecteur d’académie adjoint du Val-de-Marne
Ecole supérieure des personnels du ministère de l’éducation nationale
IA-IPR
Académie de Rennes
Directeur de cabinet du recteur
Ministère de la défense (ONACVG)
Détaché au ministère de la Défense, d’abord à l’École militaire de Strasbourg puis à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan,

Établissement & diplôme


Fiche n° 21903, créée le 15/03/2017 à 15:21 - MàJ le 22/10/2026 à 13:13


[1] « Éducation prioritaire : l’ambiguïté du “Donner plus à ceux qui ont moins” », par Gérard Chauveau, article paru dans Plein Droit (Gisti), 30 mars 1999.

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