Ce printemps où les chefs d’établissement ont cru qu’ils pourraient évaluer les enseignants (D. Auverlot)
« La rupture entre l’ancien mode d’évaluation et le nouveau n’est pas si radicale », écrit Daniel Auverlot
Président du comité de suivi de la réforme de la voie professionnelle @ Ministère de l’Éducation nationale (MEN) • Administrateur de l’Etat @ Ministère de l’Éducation nationale (MEN)
, administrateur de l’État, inspecteur général honoraire et ancien recteur, dans une chronique pour News Tank, le 02/07/2026.
Il revient sur le projet d’évaluation des enseignants porté par Luc Chatel, ministre de l’éducation nationale sous la présidence de Nicolas Sarkozy, publié par décret le lendemain de l’élection de François Hollande, le 07/05/2012, avec application au 09/05, qui a finalement été abrogé le 27/08.
Cet épisode a conduit au remplacement, le 01/01/2017, de l’évaluation notée des enseignants - une note pédagogique délivrée à la suite d’une inspection et une note administrative révisée annuellement par le chef d’établissement - par le rendez-vous de carrière.
Ce dernier a fait l’objet d’un rapport de l’inspection générale en 2023, qui pointe selon Daniel Auverlot un système « peu lisible, limité à trois moments de la carrière de l’enseignant, générant frustration et incompréhension, mais surtout que “l’accompagnement des enseignants est devenu secondaire dans l’agenda des inspecteurs” ».
Selon lui, « à un moment donné, il faudra rouvrir ce dossier et redéfinir les missions des uns et des autres » :
• « un échange institutionnel régulier entre le chef d’établissement et les enseignants est un outil non pas de management, mais de leadership bien compris » ;
• « l’efficacité des corps d’inspection reposant sur leur expertise disciplinaire réside moins dans l’inspection individuelle que dans l’accompagnement d’un collectif, de manière régulière ».
L’évaluation des enseignants jusqu’en 2017
Jusqu’en 2017, les enseignants du second degré étaient évalués de la manière suivante : une note pédagogique sur 60, délivrée à la suite d’une inspection qui pouvait avoir lieu de manière irrégulière, et une note administrative sur 40, révisée annuellement par le chef d’établissement, assortie d’une appréciation et de trois critères — ponctualité/assiduité, activité/efficacité, autorité/rayonnement.
Ce système, qui permettait un avancement d’échelon au grand choix, au petit choix ou à l’ancienneté — c’est-à-dire une accélération de carrière —, était en fait très contraignant, et l’on ne résistera pas au plaisir de citer cet extrait d’une revue syndicale :
La note administrative est encadrée (exemple pour les certifiés/agrégés : en dessous de 38,5 points, on progresse par point entier, demi-point ou quart de point ; à partir de 38,5 points, on progresse par quart de point, dixième de point, ou vingtième de point). Reportez-vous aux tableaux ci-joints pour vérifier si la progression proposée par votre supérieur est une progression moyenne, basse ou haute.
Quant à la note pédagogique, elle dépend de l’échelon et donc encore de l’ancienneté, avec une marge de manœuvre des inspecteurs qui est faible, et des péréquations en cas de dépassement des seuils. L’évaluation des enseignants jusqu’en 2017 repose donc sur un système rigide, avec des règles très complexes que les enseignants eux-mêmes ne comprennent pas toujours.
Le rendez-vous de carrière depuis 2017
À partir du 01/01/2017 lui succède le rendez-vous de carrière, qui a lieu trois fois sur l’ensemble de la carrière, repose sur un document d’auto-positionnement, une inspection et un entretien avec le chef d’établissement, le tout débouchant sur un positionnement des enseignants selon quatre catégories de façon à différencier l’avancement.
Ce dispositif est toujours en vigueur et a fait l’objet d’un rapport de l’inspection générale en 2023, sur lequel on reviendra.
Une tentative novatrice et condamnée à échouer : le décret Chatel de 2012
Qui se souvient du projet d’évaluation des enseignants du ministre Chatel, ministre de l’éducation nationale de Nicolas Sarkozy, publié par décret le lendemain de l’élection de François Hollande, le 07/05/2012, avec application au 09/05, et annulé par le nouveau ministre au mois de septembre qui a suivi ?
Il s’intitule décret n° 2012-702 du 07/05/2012 portant dispositions statutaires relatives à l’appréciation et à la reconnaissance de la valeur professionnelle de certains personnels enseignants, d’éducation et d’orientation relevant du ministre chargé de l’éducation nationale.
Le ministre et ses conseillers souhaitent une nouvelle modalité d’évaluation susceptible de prendre en compte l’ensemble des missions des enseignants, et s’appuient sur les nouvelles modalités d’évaluation qui se mettent en œuvre dans la fonction publique, chaque agent étant évalué annuellement sur sa valeur professionnelle dans le cadre d’un entretien avec son supérieur immédiat.
En effet, le décret n° 2010-888 du 28/07/2010 relatif aux conditions générales de l’appréciation de la valeur professionnelle des fonctionnaires de l’État précise, dans son article 2, que le fonctionnaire bénéficie chaque année d’un entretien professionnel qui donne lieu à compte rendu. Cet entretien est conduit par le supérieur hiérarchique direct.
Le projet Chatel est en germe depuis l’automne 2011. Dès les premières concertations, les organisations syndicales sont profondément hostiles et appellent à la grève. Le ministre explique qu’il « veut améliorer le système [d’évaluation] pour qu’il soit plus juste ».
« Le système d’évaluation des enseignants aujourd’hui est injuste et dépassé parce que ça ne prend pas en compte toutes les dimensions de l’engagement de l’enseignant, qui sont aujourd’hui très diverses […]
Ce n’est pas uniquement l’heure de cours, c’est aussi l’engagement à travers le projet pédagogique du lycée, c’est le soutien scolaire apporté aux élèves. C’est tout ce travail qui n’est pas suffisamment pris en compte aujourd’hui. »
Des modalités fondées sur l’ensemble des missions des enseignants
Le décret paraît le lendemain de l’élection présidentielle, le 07/05/2012, avec application au 09/05. L’introduction en donne le sens :
« Le décret modifie chaque statut particulier pour mettre fin au système de notation, au profit d’un dispositif d’appréciation de la valeur professionnelle fondé sur un entretien professionnel triennal. Cet entretien est conduit par le supérieur hiérarchique direct et donne lieu à un compte rendu qui peut faire l’objet d’une demande de révision.
Pour les personnels exerçant des fonctions d’enseignement, d’éducation ou d’orientation relevant de l’enseignement scolaire, l’entretien est réalisé sur la base d’une auto-évaluation, à l’élaboration et à la validation de laquelle les corps d’inspection sont pleinement associés dans le cadre de leurs missions.
Par ailleurs, les grilles d’avancement d’échelon du premier grade des différents corps concernés sont modifiées en profondeur : le système d’avancement “multi-cadencé” actuel (au grand choix, au choix, à l’ancienneté) est remplacé par un dispositif d’attribution de réductions ou de majorations d’ancienneté, par rapport à l’ancienneté exigée pour accéder d’un échelon à l’échelon supérieur. »
À la différence de la fonction publique, l’entretien n’est pas annuel mais triennal : il s’agit de ne pas surcharger les chefs d’établissement, chaque entretien durant en gros une heure et étant suivi d’un travail de rédaction qui prend une à deux heures. On mesure ce que représenterait, ne serait-ce que dans un établissement moyen comptant une cinquantaine d’enseignants, un entretien annuel.
Le texte propose ensuite la méthode. L’entretien avec le chef d’établissement porte sur un document d’auto-évaluation qui comprend les rubriques suivantes :
Art. 7-1. — Pour les personnels qui exercent des fonctions d’enseignement relevant de l’enseignement scolaire, l’entretien professionnel est réalisé sur la base d’une auto-évaluation. Celle-ci consiste pour l’enseignant à analyser et expliciter :
1° Sa capacité, en termes disciplinaires et didactiques, à faire réussir les élèves, dans le respect des programmes et des politiques éducatives ;
2° Son apport à l’amélioration de l’enseignement de la discipline dans l’établissement et à la diffusion des méthodes d’enseignement ;
3° Sa contribution à la mise en œuvre du projet d’établissement, au travail en équipe et à l’approche interdisciplinaire de l’exercice des fonctions ;
4° Sa participation à la qualité du climat scolaire dans l’établissement ;
5° Les besoins d’accompagnement et de formation dont il estime devoir bénéficier prioritairement.
Pour chacun des critères d’auto-évaluation énumérés aux 1° à 4°, l’enseignant précise les résultats obtenus au regard des objectifs qui lui ont été assignés.
Le texte envisage donc l’évaluation des enseignants au regard de leur implication au sein de leur établissement, au-delà de leur discipline. Le premier item invite à s’interroger sur la façon dont ils font réussir les élèves dans leur classe, et pas seulement sur leurs compétences didactiques ; les trois items suivants insistent sur l’inscription de l’enseignant dans un cadre collectif. Enfin, le dernier repose sur une réflexion sur les besoins de formation.
Les corps d’inspection ne sont pas exclus de la démarche :
Les corps d’inspection, garants des choix pédagogiques et des compétences disciplinaires et didactiques des enseignants, contribuent à l’auto-évaluation prévue à l’article 7-1 :
1° Par la participation à l’élaboration et à la validation de la méthode d’auto-évaluation ;
2° Par l’expertise des auto-évaluations individuelles des enseignants ; cette expertise prend la forme d’un avis émis à propos des auto-évaluations ; cet avis intervient obligatoirement lors de la première auto-évaluation, préalable au premier entretien professionnel ; il est facultatif par la suite et peut intervenir à la demande de l’agent ou du chef d’établissement en charge de la conduite de l’entretien professionnel.
Des réactions très vigoureuses des organisations syndicales
Les organisations syndicales sont farouchement opposées à ce projet. D’abord, elles trouvent un mérite jusque-là insoupçonné à l’évaluation telle qu’elle existe, sur 100, avec 60 points pour la note pédagogique délivrée par l’inspecteur et 40 pour la note administrative donnée par le chef d’établissement, avec des fourchettes suivant l’échelon et des péréquations en cas de notes trop hautes.
Pour la FSU Fédération syndicale unitaire , c’est un renforcement du « mérite » au détriment de l’expérience professionnelle :
Le barème, malgré ses défauts, constituait un repère collectif pour la profession. Il permettait aux délégués du personnel siégeant dans les CAP Commission administrative paritaire de garantir l’équité et la transparence dans les opérations de promotion. Chaque collègue pouvait ainsi se situer dans son déroulement de carrière.
Le projet du ministère supprime tout barème et risque, en l’état, de rendre le système de promotions plus opaque.
Sur le décret Chatel, voici un extrait de réaction syndicale qu’il faut analyser :
L’intersyndicale, heurtée par l’« absence de concertation », refuse le « positionnement du chef d’établissement comme seul évaluateur ». « Il n’a pas les compétences professionnelles pour évaluer les enseignants », dénonce Daniel Robin, du Snes. « Comment un ancien enseignant de philosophie peut-il évaluer la didactique d’un professeur de sciences ? » La réforme conduirait, selon les syndicats, à une « dénaturation du métier », dans la mesure où « l’évaluation ne porterait plus principalement sur l’activité en classe ».
« Il s’agit d’un processus d’extension de méthodes de gestion du privé à l’administration, souligne le sociologue Luc Rouban. Jusqu’à présent, on avait écarté les enseignants de cette évolution. Derrière ce projet, il y a l’idée que les enseignants sont des fonctionnaires comme les autres. »
Ces réactions syndicales méritent d’être reprises point par point :
1) L’incompétence supposée du chef d’établissement. « Il n’a pas les compétences professionnelles pour évaluer les enseignants », s’indigne le représentant syndical à propos de la possibilité, pour un chef d’établissement, d’émettre un avis non pas sur la didactique d’une discipline, mais sur la réussite des élèves. Or le décret précise bien que sur ce point les corps d’inspection continuent à jouer leur rôle.
2) Le déplacement du centre de gravité de l’évaluation, qui ne porterait plus principalement sur l’activité en classe ; derrière cette critique se cache l’idée que la juxtaposition des disciplines suffirait à créer de la réussite scolaire. C’était peut-être vrai à une époque où l’homogénéité sociale et scolaire des élèves faisait de l’enseignant une sorte de soliste pouvant jouer sa partition de son côté.
3) L’enseignant ne serait pas un fonctionnaire comme les autres. C’est peut-être l’argument le plus intéressant. Les enseignants du public relèvent bien de la fonction publique d’État. Ils ont un statut de fonctionnaire titulaire (après concours), bénéficient de la sécurité de l’emploi, et sont soumis aux mêmes obligations générales (neutralité, laïcité, obéissance hiérarchique). Ils se différencient peut-être par une culture professionnelle particulière, liée à l’enseignement d’une discipline et à une mission d’éducateur, mais on ne voit pas pourquoi ils relèveraient de modalités d’évaluation différentes du reste de la fonction publique.
De leur côté les syndicats d’inspecteurs sont également opposés, comme le montre par exemple cet extrait du bulletin n° 66, avril 2012, du SNIA-IPR Inspecteur pédagogique régional :
Manifestement, le projet managérial actuel de l’équipe de Luc Chatel consiste à en finir avec le caractère régalien de l’éducation, qui n’aurait plus pour fin de transmettre aux enfants de la Nation des connaissances rationnelles garanties par l’État, par le biais de méthodes à la pertinence scientifiquement reconnue. Il y va donc de l’ordre des savoirs, tout comme de celui de la fondation républicaine. Les inspecteurs pédagogiques régionaux du SNIA-IPR Unsa Union nationale des syndicats autonomes sont ouverts au dialogue sur les nécessaires changements et progrès de l’école, qui ne pourront advenir sans le positionnement clair de leur expertise.
Ils n’envisagent absolument pas que le temps ainsi récupéré puisse leur permettre d’accompagner un enseignant ou une équipe dans la durée. L’inspection individuelle dans la discipline demeure pour eux le cœur de leur métier, et l’invocation à « l’ordre des savoirs » semble ériger les inspecteurs en une sorte de gardiens du temple.
On voit bien que deux conceptions s’affrontent : l’une fondée sur la culture disciplinaire reposant sur les qualités individuelles du professeur, l’autre sur la réussite et l’épanouissement des élèves dans un cadre collectif où chaque acteur détient une part de responsabilité.
Un décret supprimé avant même d’avoir été mis en œuvre
Dès le 09/05/2012, Vincent Peillon, alors conseiller éducation du nouveau président et futur ministre, s’exprime ainsi :
« Dès la prise de fonction de François Hollande et la mise en place du nouveau gouvernement, ce texte sera abrogé. »
On connaît la suite : le nouveau ministre fait abroger le décret le 27/08/2012, et engage dans le même temps une réflexion qui conduira au rendez-vous de carrière et au protocole PPCR Parcours Professionnels Carrières Rémunérations (Parcours professionnels, carrières et rémunérations), cinq ans plus tard et sous deux ministres différents.
Une évaluation des enseignants toujours aussi insatisfaisante au regard des besoins des élèves
Le rapport de l’inspection générale paru en juillet 2023, intitulé « Le protocole Parcours professionnels, carrières et rémunérations pour les enseignants : place et rôle des rendez-vous de carrière dans l’évolution et la progression de la carrière », souligne à la fois les avantages du dispositif par rapport à la notation précédente et toutes ses limites.
Le nouveau système apparaît en effet peu lisible, limité à trois moments de la carrière de l’enseignant, générant frustration et incompréhension, mais surtout :
« L’accompagnement des enseignants est devenu secondaire dans l’agenda des inspecteurs. »
À un moment donné, il faudra rouvrir ce dossier et redéfinir les missions des uns et des autres : dans un établissement dont l’objectif est le progrès et la réussite des élèves autour de valeurs partagées, un échange institutionnel régulier entre le chef d’établissement et les enseignants est un outil non pas management, mais de leadership bien compris.
Par ailleurs, l’efficacité des corps d’inspection reposant sur leur expertise disciplinaire réside moins dans l’inspection individuelle que dans l’accompagnement d’un collectif, de manière régulière, en particulier dans les collèges ou les lycées accueillant des élèves en grande difficulté sociale et scolaire.
Au fond, la parenthèse du décret Chatel refermée, la rupture entre l’ancien mode d’évaluation et le nouveau n’est pas si radicale. Dans la troisième journée du Soulier de Satin, Paul Claudel fait dire à un de ses personnages, Don Leopold Auguste, universitaire et grammairien :
« Du nouveau, mais qui soit la suite légitime de notre passé. Du nouveau, et non pas de l’étranger. Du nouveau, encore un coup, mais qui soit exactement semblable à l’ancien ! »
Daniel Auverlot
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Recteur
Recteur
Sous-directeur évaluations et performance scolaire
Inspecteur général de l’éducation nationale
Inspecteur d’académie - directeur académique des services de l’Éducation nationale de la Mayenne, du Maine et Loire et de Créteil
Inspecteur d’académie adjoint du Val-de-Marne
IA-IPR
Directeur de cabinet du recteur
Détaché au ministère de la Défense, d’abord à l’École militaire de Strasbourg puis à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan,
Établissement & diplôme
Agrégation de lettres classiques
DEA de sociologie
Fiche n° 21903, créée le 15/03/2017 à 15:21 - MàJ le 18/09/2026 à 16:42
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