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Covid-19 : « On a travaillé sous tension mais sans perdre nos valeurs » (Gilles Bloch, Inserm)

Paris - Publié le mercredi 20 mai 2020 à 18 h 38 - n° 183679 « Ce contexte de système sous tension doit interpeller nos institutions de recherche et nous interroger sur nos pratiques : que ce soit pour les essais thérapeutiques et bientôt pour les essais vaccinaux [contre la Covid-19], je ne cesse de rappeler l’importance de respecter les règles de bonnes pratiques scientifiques qu’on a mis des dizaines d’années à établir », déclare Gilles Bloch dans le cadre d’une interview accordée à News Tank le 15/05/2020.

Dans un contexte marqué par une « épidémie de recherches » de faible qualité selon certains experts, le P-DG de l’InsermInsermInstitut national de la santé et de la recherche médicale indique qu’il faut certes être réactif, mais insiste : « Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain sous la pression d’une épidémie, et faire prendre des risques inconsidérés aux patients et aux volontaires sains demain pour tester les candidats vaccins. On ne va pas non plus réinventer en quelques semaines la façon de conduire un essai thérapeutique. »

Toutefois, dans l’ensemble, il estime que la recherche française a « travaillé sous tension, mais sans perdre [ses] valeurs qu’on a mis des dizaines d’années à construire ».

Il reconnaît cependant qu’il y a « clairement une effervescence » générant parfois des « pertes de contrôle et de sang froid chez les uns ou les autres ».

Quant aux études sur l’hydroxy-chloroquine de l’équipe de Didier Raoult, directeur de l’IHU Méditerranée Infection, et la manière dont il les communique via des vidéos sur le site web de son institut, « il faudra faire un bilan à froid », estime Gilles Bloch. « Je pense que dans cette période inédite, il faut être économe de communication grand public non maîtrisée sur des données non vérifiées. Clairement, tout le monde n’a pas eu cette prudence. Mais là, il est trop tôt pour tirer des bilans. »

Stratégies de recherche thérapeutiques et vaccinales privilégiées, possible « accompagnement financier » de l'État à venir pour des essais vaccinaux, application StopCovid générant « des interrogations éthiques », déclarations de Sanofi, dérives scientifiques et lutte contre les fake news… Autant de sujets également abordés dans le troisième volet de cette interview exclusive.
Gilles Bloch - © Ecole polytechnique
Gilles Bloch - © Ecole polytechnique

Gilles Bloch répond à News Tank

La recherche française a-t-elle été assez réactive face à cette pandémie de Covid-19 ?

Gilles Bloch : L’InsermInsermInstitut national de la santé et de la recherche médicale a été au rendez-vous, même si nous avons tous été surpris par l’ampleur de cette vague épidémique. Mais nous avions travaillé en amont grâce au consortium Reacting qui a tout de suite pris au sérieux l’épidémie débutante dès janvier.

On a alors tout de suite imaginé un agenda stratégique partagé avec l’OMSOMSOrganisation mondiale de la santé et, dès février, certains projets de recherche étaient déjà mûrs pour financement par Reacting et ont été présentés aux ministres de la santé et de la recherche le 10/02. Un mois plus tard, le 11/03, nous présentions déjà à la presse 20 projets de recherche sélectionnés par Reacting. Bref, nous étions préparés, et c’est tant mieux, vu l’ampleur de la vague.

Mais nous vivons vraiment une crise inédite, une épidémie hors du commun. Le nombre de morts quotidien justifie pleinement que la moitié de l’humanité se soit confinée et ait pris le risque de mettre l‘économie au ralenti. À l’avenir, nous allons devoir adapter durablement nos modes de vie.

Quels sont les axes de recherche privilégiés ?

Reacting a mis en place plusieurs « task forces », avec tout d’abord la préparation de réponses thérapeutiques : essentiellement des stratégies de repositionnement de molécules, autrement dit des études pour voir si certains médicaments existants pouvaient s’avérer efficaces contre ce nouveau coronavirus.

Mais le consortium Reacting a aussi très vite sélectionné des recherches sur les aspects de modélisation de l’épidémie, les modèles animaux, les aspects vaccinaux, les relations internationales avec notamment nos partenaires en Asie du Sud-Est et en Afrique, etc.

1000 personnes travaillent sur la Covid-19 à l'Inserm Il y a aussi eu un gros appel à projets de l’ANRANRAgence nationale de la recherche qui a sélectionné 86 projets, dont 53 ayant l’Inserm comme partenaire, ce qui est normal en tant qu’établissement central du pays pour la recherche biomédicale.

Au total, à l’Inserm, ce sont près de 1000 personnes qui travaillent directement sur les différentes problématiques liées à la Covid-19. Enfin, du côté des essais cliniques et thérapeutiques, on dénombre déjà 45 essais en France qui incluent près de 2300 patients.

Parmi ces essais figurent notamment :

  • l’essai Discovery coordonné par l’Inserm et qui a déjà inclus 750 patients en France ;
  • et Corimuno, un autre essai multibras au design original adossé à une cohorte qui a déjà dépassé les 700 patients inclus, et dont l‘Inserm assure l’aspect méthodologique.

L’Inserm est finalement promoteur de peu d’essais, car nous avons choisi de nous concentrer sur de gros essais, mais nous sommes extrêmement présents sur ce volet thérapeutique.

45 essais rien qu’en France… Certains scientifiques parlent d’une « épidémie de recherches » et d’une hausse des recherches de mauvaise qualité qui freine le recrutement de patients dans ces grands essais randomisés. Qu’en pensez-vous ?

Oui en effet, ce contexte de système sous tension doit interpeller nos institutions de recherche et nous interroger sur nos pratiques : que ce soit pour les essais thérapeutiques et bientôt pour les essais vaccinaux, je ne cesse de rappeler l’importance de respecter les règles de bonnes pratiques scientifiques qu’on a mis des dizaines d’années à établir.

Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain sous la pression d’une épidémie et faire prendre des risques inconsidérés aux patients, et aux volontaires sains demain pour tester les candidats vaccins. On ne va pas non plus réinventer en quelques semaines la façon de conduire un essai thérapeutique.

On a travaillé sous tension mais sans perdre nos valeursEn même temps, il faut être réactifs. En termes de délais de mise en place des essais thérapeutiques, on a été collectivement remarquables, pas seulement les chercheurs, mais aussi les structures d’appui.

Les instances telles que les CPPCPPComité de protection des personnes ou l’ANSMANSMAgence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé ont aussi été remarquables en termes de réactivité, on a même fait travailler la CnilCnilCommission nationale de l'informatique et des libertés un samedi matin en urgence pour avoir une autorisation sur un grand projet de suivi de cohorte (Epicov).

On a donc travaillé sous tension, mais sans perdre nos valeurs qu’on a mis des dizaines d’années à construire et qui rappelons-le, succédaient à la Seconde Guerre mondiale avec des pratiques qu’on est heureux d’avoir oubliées.

Certains scientifiques n’hésitent pas à communiquer à la presse des résultats encore très préliminaires non validés par leurs pairs, tel Didier Raoult sur l’hydroxy-chloroquine et Anthony Fauci aux USA sur le candidat médicament remdesevir, tous deux testés dans l’essai Discovery…

Des pertes de contrôle et de sang froidIl y a clairement une effervescence générant parfois des pertes de contrôle et de sang froid chez les uns ou les autres. Ensuite, compte tenu de l’urgence de la situation et de ce contexte épidémique inédit, il est normal qu’il y ait un essor considérable des preprints [prépublications d’articles scientifiques n’ayant pas encore subi le processus de peer-reviewing permettant la validation par les pairs]. Car on ne peut pas attendre six mois à un an pour sortir les résultats d’une recherche.

La recherche biomédicale est donc en train de changer de pratiques de publication, en se rapprochant de ce qui se fait déjà dans d’autres communautés telles celle des mathématiciens ou de certains économistes.

Et quand on accélère la communication des résultats comme on le fait avec les preprints, il faut augmenter la transparence et donner mieux accès aux données primaires, ce que n’ont pas toujours fait tous les groupes de scientifiques sur le Covid. Mais ces pratiques vont aussi dans le bon sens : celui de l’ouverture et du partage des données.

Les outils de suivi épidémique sont cruciaux dans ce genre de crise. Quels outils développe l’Inserm ?

Une épidémie de cette ampleur est effectivement aussi l’occasion de se questionner sur la mise en place de grands outils d’épidémiologie. Il y a quelques semaines, nous avons par exemple démarré la constitution d’une grande cohorte incluant 200 000 Français, après un tirage au sort de 350 000 personnes, pour suivre la manière dont ils ont vécu cette épidémie et le confinement.

En parallèle, nous lançons une étude sérologique à grande échelle dans laquelle on va échantillonner en urgence une quinzaine de milliers de personnes, avec ensuite 100 000 personnes qui seront échantillonnées pour avoir une vision précise de la façon dont l’épidémie a traversé la population française.

Nous avons aussi produit beaucoup de données de modélisation pour étudier la manière dont circule le virus et établir différents scénarios d’évolution de l’épidémie.

Enfin, nous avons tout un travail d’appui aux politiques publiques. J’ai moi-même passé beaucoup de temps à dialoguer avec les collectivités territoriales pour leur dire qu’on allait mettre à disposition des données et pour les amener à travailler en confiance avec nous.

À propos de suivi de l’épidémie au sein de la population, quelle est l’implication de l’Inserm dans l’application de traçage numérique des malades « StopCovid » ? Présente-t-elle des risques éthiques ?

Sur StopCovid, il y a clairement un chef de file scientifique : c’est InriaInriaInstitut national de recherche en informatique et en automatique. Il s’agit de fournir un outil d’appui au traçage qui sera très utile si l’épidémie repart trop fort, car le traçage manuel a ses limites dans ce cas.

StopCovid : c’est aux politiques de faire la balanceUne équipe de l’Inserm a apporté son expertise sur la caractérisation des contacts entre des sujets. En ce qui concerne les aspects éthiques, il y a certes des interrogations, mais nous ne sommes pas plus qualifiés que d’autres pour nous prononcer sur ce point. Le numérique n’est ni bien ni mal, tout dépend de la façon dont on l’intègre dans le système de santé.

Le Parlement sera consulté sur StopCovid. Certes, StopCovid génère des interrogations éthiques, mais il y a aussi sûrement des solutions techniques pour y répondre : c’est aux politiques de faire la balance entre les deux, ce n’est pas le rôle de l’Inserm.

Concernant la piste vaccinale, un des dirigeants de Sanofi avait annoncé le 13/05 que le groupe pharmaceutique français réserverait la primeur d’un éventuel vaccin contre la Covid-19 au marché américain. En tant que P-DG de l’Inserm, mais aussi comme citoyen français, que pensez-vous de cette déclaration ?

Je n’ai pas de réaction spécifique, car l’Inserm ne joue aucun rôle dans la grande partie d’échecs internationale entre les industriels pour répartir leurs premiers lots de vaccins. Nous nous sommes mobilisés pour dresser rapidement l’état des lieux des pistes vaccinales à explorer.

Et certaines pistes sont aujourd’hui très avancées avec des acteurs français tel Pasteur qui sera sans doute le premier établissement académique à avoir un vaccin qui entrera en essai clinique dès cet été.

Mais notre task force vaccin Inserm-Reacting a recensé 25 candidats vaccins déjà relativement avancés, l’Inserm étant impliqué dans une douzaine de ces projets :

  • tel le vaccin bien connu BCG, qui va aussi entrer en essai clinique qui pourrait potentiellement éviter d’être infecté pour pas cher ;
  • ou bien encore un candidat vaccin qui cherche à activer une catégorie de cellules immunitaires - les cellules dendritiques - porté par Yves LévyYves Lévy [ex-PDG de l’Inserm] au Labex VRI (Vaccine research institute).

Essais vaccinaux : l’Etat va nous accompagner financièrementEt il y a tout un travail en cours avec la task force vaccin pour hiérarchiser dans ce portefeuille de candidats vaccins, les essais que l’on va pousser en priorité dans les mois qui viennent. Et je pense que pour cela, l’État va nous accompagner financièrement : on vient d’ailleurs d’avoir une réunion avec nos deux ministères de tutelle sur ce sujet. On prépare aussi une cohorte de volontaires sains pour pouvoir mobiliser rapidement des personnes pour ces essais vaccinaux.

Une « épidémie de fake news »

Une « épidémie de fake news »

Interrogé sur la multiplication de fake news sur les réseaux sociaux lors de cette pandémie de Covid-19,  comme par exemple le fait que le Sars-Cov2 aurait été créé par l’Institut Pasteur, Gilles Bloch indique que « cette épidémie de fake news nous a également beaucoup occupés. Nous rectifions en permanence les fausses informations qui circulent, via notre site internet qui est très visité. Nous utilisons notamment nos vidéos “Canal détox” pour rectifier les choses et publions un bulletin d’informations spécifique sur la Covid-19 ».

Cette crise sanitaire a-t-elle modifié vos attentes vis-à-vis de la LPPR LPPRLoi de programmation pluriannuelle de la recherche ?

J’attends toujours la loi de programmation pluriannuelle de la recherche avec enthousiasme, et je n’ai jamais imaginé qu’elle puisse être remise en question. Le président de la République a réaffirmé sa volonté de la porter jusqu’au bout avec des enveloppes importantes et des impacts dès 2021. Et je suis ravi qu’un budget de 1 Md € de plus soit préalloué à la recherche en santé globale.

On peut toujours rêver mieux, mais ces enveloppes sont quand même extrêmement ambitieuses. Elles permettront peut-être à l’Inserm de mettre plus l’accent sur des thématiques particulières telles la virologie et l’épidémiologie.

Pour l’heure, en cette sortie du confinement, nous sommes en dialogue avec Frédérique VidalFrédérique Vidal pour commencer à élaborer à nouveau plus concrètement comment cela va pouvoir se traduire.

À propos de sortie du confinement, le plan de reprise d’activité de l’Inserm envisage une activité pleine d’ici fin juin. Est-ce vraiment réaliste ?

La reprise d’activités doit impérativement se faire de façon progressive, car la situation est vraiment inédite, et nous sommes tous anxieux que le virus se remette à circuler. Il n’est en effet pas question de débarquer dans les laboratoires sans pouvoir respecter les gestes barrière.

S’il n’y a pas de mauvaise surprise côté circulation du virus, l’objectif est que l’on retourne à la pleine activité d’ici le cœur de l’été. La première urgence sera de consolider les recherches menées sur la Covid-19.

Il faudra aussi remettre en marche les animaleries ; cette crise est d’ailleurs l’occasion de continuer le chemin vers les 3 R, et de réduire encore le nombre d’animaux nécessaires à nos animaleries, pour être le plus économes possible en matière de lignées utilisées.

Le gouvernement a annoncé un prolongement des contrats doctoraux et post-doctoraux et un accompagnement financier. Combien doivent être prolongés à l’Inserm et combien cela va coûter ?

Nous n’avons pas encore le volume définitif du nombre de contrats que cette mesure représentera pour l’Inserm, mais il est certain que nous nous alignerons avec les annonces gouvernementales pour lesquelles la ministre Frédérique Vidal a indiqué la possibilité de prolongation des thèses, contrats doctoraux et post-doctoraux lorsque jugé nécessaire, jusqu'à un an.

Dans le même temps, elle a annoncé la prolongation systématique des conventions et des financements associés si nécessaire pour les projets soutenus par l’ANR et reports des crédits de l’année 2020 qui n’auront pu être engagés en raison de la crise. Ce sont d’importantes et utiles mesures de soutien à la recherche, que nous utiliserons à plein à l’Inserm.

Gilles Bloch
Fiche n° 8040, créée le 17/12/14 à 10:33 - MàJ le 05/07/19 à 10:32

Gilles Bloch



Parcours Depuis Jusqu'à
Institut national de la santé et de la recherche médicale
P-DG Janvier 2019 Aujourd'hui
Janvier 2019 Aujourd'hui
FCS Paris-Saclay
Président Juin 2015 à Décembre 2018
Juin 2015 Décembre 2018
Université Paris-Saclay
Président Juin 2015 à Décembre 2018
Juin 2015 Décembre 2018
Commissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives
Directeur des sciences du vivant au CEA 2009 à Juin 2015
2009 Juin 2015
Ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche
Directeur général de la recherche et de l'innovation Mai 2006 à Août 2009
Mai 2006 Août 2009
Agence Nationale de la Recherche
Directeur Février 2005 à Mai 2006
Février 2005 Mai 2006
Ministère de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation
Conseiller pour les sciences du vivant puis directeur adjoint du cabinet du ministre Juillet 2002 à Février 2005
Juillet 2002 Février 2005
CEA
Directeur adjoint des sciences du vivant Janvier 2001 à Juillet 2002
Janvier 2001 Juillet 2002
Commissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives
Chercheur et chef de laboratoire dans le Service hospitalier Frédéric-Joliot à Orsay 1993 à 2000
1993 2000
Commissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives
Chercheur 1989 à 1992
1989 1992
Êtablissement & diplôme Année(s)
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Post-doctorat 1992 - 1993
1992 1993
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Doctorat de médecine 1991 - 1991
1991 1991
Université Pierre-et-Marie-Curie
Doctorat d’université en biophysique moléculaire 1989 - 1991
1989 1991
École polytechnique
Diplômé 1981 - 1981
1981 1981

Institut national de la santé et de la recherche médicale
Fiche n° 3732, créée le 10/12/15 à 09:39

Institut national de la santé et de la recherche médicale

Membre depuis 2009 de l’Alliance nationale pour les sciences de la vie et de la santé


Fin
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