Le blocage des lycées : un rituel dont le coût n’est pas mesurable (Daniel Auverlot)

News Tank Éducation & Recherche - Paris - Analyse n°458114 - Publié le
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Daniel Auverlot - ©  Rectorat de Créteil

« Le véritable coût des blocages n’est pas mesurable : quelle perte en termes d’acquisition des savoirs pour des centaines de milliers de lycéens ? Quelles conséquences pour la suite de leurs études ? Quel frein au développement du pays par diminution des compétences ? Quel renforcement des inégalités entre les lycées bloqués et ceux qui n’ont jamais arrêté de travailler ? Quelles conséquences pour les élèves déjà en voie de décrochage ? Il n’existe aujourd’hui aucune méthodologie pour le mesurer, de sorte que le blocage des lycées continue d’apparaître comme un acte véniel et sans conséquence », écrit Daniel Auverlot, dans une nouvelle chronique pour News Tank, le 22/10/2026.

Il revient sur le mouvement lycéen en cours depuis septembre 2026, et montre en quoi il s’inscrit dans un phénomène récurrent - il recense une quinzaine de mobilisations depuis 1990 - même s’il note une spécificité en 2026 avec « une volonté de détruire les locaux qui n’existait pas auparavant ».

Daniel Auverlot analyse aussi les revendications des lycéens issues de la plateforme de consultation Agora, et qui pointent notamment l’organisation du temps scolaire ou le bâti scolaire. Il rappelle qu’en 1998, une consultation des lycéens avait fait apparaître des revendications autour des programmes, de l’orientation ou de la vie au lycée.

Pour autant, il fait apparaître un sujet réel, la charge du temps scolaire, encore pointée en 2025 par la Convention citoyenne sur les temps de l’enfant.

Daniel Auverlot est administrateur de l’État, inspecteur général honoraire et ancien recteur. Il est aussi membre du Conseil éthique et scientifique de Parcoursup.


Le blocage des lycées : un phénomène récurrent

À chaque mouvement lycéen, on a l’impression de redécouvrir les blocages, les feux de poubelles, le mélange d’adolescents aux idées nobles et de jeunes — ou moins jeunes — aux motifs moins avouables, l’intervention parfois musclée des forces de l’ordre… Il est temps de revenir sur ce phénomène que nous partageons, semble-t-il, avec un seul pays en Europe : l’Italie.

1990 La contestation démarre en octobre en Seine-Saint-Denis, après l’agression d’une élève à Saint-Ouen, et culmine en novembre. Le 12, quelque 300 000 jeunes défilent. Le plan Jospin (2 milliards pour la rénovation) y met fin.
1994 Mobilisation contre le CIP (contrat d’insertion professionnelle), qui est abrogé.
1998 Mouvement contre les réformes Allègre.
2005 Loi Fillon. Refus du contrôle continu au baccalauréat.
2006 Mobilisation contre le CPE (contrat première embauche).
2008 Mouvement contre les suppressions de postes, à partir d’avril, puis contre la réforme des lycées en décembre.
2010 Blocages contre la réforme des retraites.
2013 Soutien à Leonarda, adolescente de 15 ans appartenant à une famille rom du Kosovo, interpellée lors d’une sortie scolaire.
2016 Mobilisation contre la loi Travail
2018 Blocage de lycées en décembre, dans le sillage des gilets jaunes.
2020 Mobilisation contre les E3C (Épreuves communes de contrôle continu).
2022 Mobilisation entre les deux tours de l’élection présidentielle.
2023 Mobilisation contre la réforme des retraites.
2024 Blocages autour du slogan « soutien à Gaza »
2025 « Bloquons tout », le 10 septembre.

En fait, on peut distinguer deux sortes de mouvements lycéens : ceux qui s’opposent à une réforme (1994, 1998, 2005, 2006, 2008, 2016) et ceux qui naissent spontanément (1990, 2018, 2024, 2026). Les premiers sont les plus faciles à gérer : ils aboutissent ou non au retrait de la réforme (CIP, CPE, contrôle continu au baccalauréat dans le cadre de la loi Fillon, réforme des lycées en 2008).

Une sorte de ballet bien codifié

Il existe une sorte de rituel du blocage : avant 7 heures du matin, un nombre restreint de lycéens, ou de jeunes n’étant pas du lycée, apportent du matériel de blocage — des poubelles en général —, ce qui va créer ensuite un attroupement, puisque personne ne peut entrer. Souvent, des règles sont négociées avec la direction : on laisse entrer les collégiens ou les élèves de BTS Brevet de technicien supérieur ou de CPGE Classe préparatoire aux grandes écoles  ; l’attroupement est, dans la plupart des cas, pacifique et les élèves rentrent progressivement chez eux, de sorte qu’à partir de 10 heures il y a beaucoup moins de monde. Souvent, une manifestation réunit les élèves de plusieurs lycées l’après-midi et l’établissement est donc vide.

Les risques sont de plusieurs ordres : les mouvements de foule, les feux de poubelles, l’arrivée au milieu des lycéens d’éléments extérieurs, qui peuvent faire dégénérer le blocage. J’ai le souvenir qu’en 2010, à l’époque où j’étais IA Intelligence artificielle -DASEN de la Seine-Saint-Denis, le blocage de lycée Paul Éluard à Saint Denis mêlait des lycéens convaincus et des éléments extérieurs qui avaient fait dégénérer la situation. Ce même jour une manifestation pacifique de lycéens à Pantin s’était accompagnée de la mise à sac d’un magasin de parfums. Dans certaines académies (Rennes, Nantes), le blocage de lycées peut s’accompagner d’un aspect festif, avec une consommation d’alcool qui peut faire dégénérer la situation.

La spécificité de 2026 : une volonté de détruire les locaux qui n’existait pas auparavant

S’il y a en 2026 quelque chose de nouveau, c’est bien la contamination avec ce qui s’est passé en juin 2023, où des individus s’en sont pris à des établissements publics (écoles, collèges, médiathèques). On voit en 2026, dans certains endroits qui restent très minoritaires, une volonté de détruire dans l’établissement, de détruire l’établissement ou de viser de manière intentionnelle des personnels de l’éducation nationale.

L’utilisation des LBD lors des manifestations lycéennes : un sujet depuis 1986

En 1986, le rapport du sénateur Masson sur les manifestations étudiantes et lycéennes contre la loi Devaquet pointait les conséquences de l’utilisation des grenades à tir tendu en en rappelant le cadre d’utilisation et listait les blessés graves.

François R, 21 ans, étudiant en géographie à Brest : un œil perdu. Patrick B, 28 ans, postier : une main arrachée. Jérôme D, 18 ans, lycéen : boîte crânienne enfoncée…

Le 14 octobre 2010, un lycéen de 16 ans est gravement blessé à l’œil par un tir de lanceur de balles de défense effectué devant le lycée Jean Jaurès à Montreuil (Seine-Saint-Denis), en marge d’une manifestation lycéenne.

Le 12 décembre 2018, des violences éclatent près du lycée Marcel Cachin à Saint-Ouen après un tir de flash-ball qui a atteint un jeune gravement, au visage.

De manière plus générale, la période de décembre 2018 a été marquée par une forte hausse de l’utilisation des LBD, et des grenades de désencerclement lors de la conjonction du mouvement des gilets jaunes et des mobilisations lycéennes contre la réforme du baccalauréat et contre Parcoursup.

Bloquer un lycée n’est pas un acte anodin

Voici ce qu’écrit Raphaël Matta-Duvignau, maître de conférences en droit public :

« Un blocage doit surtout être envisagé sous l’angle de l’ordre public en général, et à l’ordre public scolaire en particulier. En empêchant l’accès à l’établissement, en compromettant éventuellement la sécurité des personnes et des biens et en paralysant le fonctionnement du service, il est susceptible de porter atteinte à plusieurs composantes de l’ordre public : principalement la sécurité et la tranquillité publiques, auxquelles s’ajoutent les exigences particulières attachées au fonctionnement du service public scolaire. »

« Il peut également porter atteinte à différentes libertés : liberté d’aller et venir, liberté du travail des personnels, accès des usagers au service public et, surtout, droit à l’éducation. Dans des situations plus graves — occupation violente, impossibilité de quitter les lieux, dégradations ou menaces —, d’autres libertés ou exigences de sécurité peuvent encore être en cause. Dès lors, les acteurs de ces blocages, qu’ils soient élèves, personnels, parents, tiers, voire élus, commettent des infractions et peuvent être, à ce titre, soumis à des poursuites pénales. »

L’auteur reste très prudent, mais la conclusion à en tirer est que le blocage des lycées ne saurait être un acte anodin, et pourtant il apparaît banalisé.

Le blocage des lycées : une culture de la tolérance

Vu le nombre d’années où il y a eu un blocage, une sorte de banalisation s’est installée, comme si cela faisait partie du rituel pour une génération de lycéens, qui devrait connaître au moins un épisode majeur de ce type dans ses trois années de lycée. Mais cette tolérance vient aussi de parents qui, eux-mêmes lycéens, ont connu les blocages d’établissements. Ils peuvent l’envisager comme une sorte de moment initiatique propre à chaque génération.

Enfin, circule l’idée que les blocages seraient un moment important de la construction de la vie citoyenne et de la vie démocratique. Je suis très sceptique : quel est le pourcentage réel de lycéens pour lesquels c’est un moment fort d’apprentissage ? L’expérience que j’en ai m’a montré qu’en réalité, une très grande majorité des lycéens constatant le blocage rentre chez elle, et attend que ça se passe.

Les personnels de direction, premières victimes des blocages

Malgré tout l’accompagnement des rectorats et des inspections académiques, les équipes de direction et leurs collaborateurs proches subissent lors des blocages une pression énorme, craignent de voir la situation dégénérer, oublient parfois leur propre sécurité, sont obligés de se lever très tôt pour anticiper la formation de barrages avec des poubelles.

Le témoignage qui suit d’une ancienne proviseure de l’académie de Créteil, partie aujourd’hui à l’AEFE Agence pour l’enseignement français à l’étranger , me semble résumer à lui seul ce que vivent les personnels de direction :

« Les images de blocus lycéens que je vois ces derniers jours réveillent en moi de mauvais souvenirs. Parfois même des souvenirs violents. J’ai vécu et subi ces blocus pendant quatre années. Je me souviens du bruit des poubelles qui arrivaient dès 4 heures du matin sous mon logement de fonction, des jeunes cagoulés qui les empilaient devant les grilles.

De moi, dehors, à « faire le trottoir » pendant des jours, parfois des semaines, pour maintenir les accès et tenter d’éviter les débordements. […] Je me souviens surtout de mes élèves. De leur colère, parfois de leur peur de l’avenir, de leur besoin de se faire entendre. Et je n’ai jamais considéré que cette parole devait être empêchée.

Mais je n’ai jamais réussi non plus à considérer qu’empêcher l’accès à un lycée constituait une réponse satisfaisante ni une belle expression de la démocratie. »

On lit à travers ce témoignage tout le ressenti de cette personnelle de direction : compréhension des lycéens, souci de la sécurité des élèves et des personnels, frustration face au temps perdu, fatigue personnelle. Par ailleurs, le temps passé et la fatigue qui en résulte nuisent au travail de pilotage de l’établissement scolaire, pourtant indispensable à la bonne marche du système.

Entre 1998 et 2026 : des revendications lycéennes qui se ressemblent

La première synthèse des opinions exprimées par les lycéens sur la plateforme ouverte pour qu’ils expriment leur ressenti pointe les inquiétudes suivantes :

  • L’organisation du temps scolaire est en tête des inquiétudes : 70 % des contributions la ciblent. Les lycéens jugent leurs journées trop longues et le volume de leurs devoirs excessif, parlent d’une charge de travail trop importante et critiquent les pauses déjeuner trop courtes.
  • Le bâti scolaire (48,3 %) figure également parmi les principales préoccupations. Les contributions dénoncent notamment des bâtiments vétustes (murs fissurés, fenêtres cassées, isolation déficiente…), signalent une chaleur excessive l’été et demandent des climatisations ou des ventilateurs, ainsi que des chauffages pour affronter l’hiver. Les sanitaires sales et le manque de savon et de papier dans les toilettes sont également mentionnés. Les élèves soulignent en outre que leurs salles de classe manquent de chaises et de tables. D’autres font part d’un besoin de plus d’accessibilité.

En 1998, Claude Allègre avait confié à Philippe Meirieu une immense consultation des lycéens. La synthèse pointait surtout quatre sujets

  • Les programmes : ils demandaient un allègement qui soit un « retour à l’essentiel », et non une simple réduction.
  • L’orientation : ils se plaignaient de choix faits sans information suffisante. 37 % disaient, dans l’académie de Lyon, découvrir trop tard le caractère irréversible de certains choix.
  • Le baccalauréat : ils y restaient attachés, mais 51 % regrettaient son côté « couperet » et 58 % réclamaient un allègement.
  • La vie au lycée : ils voulaient moins de cours, des emplois du temps plus équilibrés et des lieux pour travailler.

Cette comparaison relativise l’idée répandue selon laquelle la réforme du lycée de 2018 serait la cause essentielle du malaise lycéen.

L’emploi du temps surchargé : une réalité

Éric Charbonnier, expert auprès de l’OCDE Organisation de coopération et de développement économiques , écrit :

« En France, les lycéens suivent 1 224 heures de cours par an, contre 960 en moyenne dans l’OCDE. Concentrées sur 36 semaines, contre 38 en moyenne, ces heures contribuent à allonger les journées. Ce sont surtout les vacances intermédiaires qui sont longues : huit semaines réparties sur quatre périodes, plutôt que des vacances d’été exceptionnellement longues. Pour mieux respecter le rythme biologique des adolescents, le rapport de la Convention citoyenne préconisait de commencer les cours à 9 heures au collège et au lycée. »

Et il rappelle que la Convention citoyenne sur les temps de l’enfant de 2025 avait pointé tous ces sujets dans son rapport. Un lycéen français a 264 heures de plus de cours par an en moyenne, soit sur 36 semaines sept heures de plus, donc presque deux demi-journées. Si on diminue le nombre d’heures, il faudra se demander ce que l’on retire comme heures et à quelles disciplines on le retire. C’est le genre de sujet que les organisations syndicales ne souhaitent guère aborder.

Parcoursup : des représentations erronées, des améliorations possibles

Parcoursup est une plateforme dont le fonctionnement s’est beaucoup amélioré et qui est aujourd’hui rodée. Ceux qui la contestent ne disent jamais par quoi ils entendent la remplacer. On peut aujourd’hui formuler trois critiques essentielles à l’égard de la transition entre enseignement secondaire et enseignement supérieur et proposer trois solutions, comme le suggère le Conseil éthique et scientifique de Parcoursup, auquel j’ai l’honneur d’appartenir :

  • Le fonctionnement des commissions qui examinent les dossiers apparaît comme peu lisible, voire arbitraire : la publication en amont, par chaque structure postbaccalauréat, de ses critères serait à même de rassurer en apportant de la transparence.
  • L’anonymat des lycées d’origine contribuerait à faire disparaître l’idée qu’il existe une discrimination envers les établissements les moins favorisés.
  • Une banque de sujets standardisés, avec formation des enseignants, apporterait plus d’objectivité dans le contrôle continu.

On ajoutera que 24 000 formations figurent sur Parcoursup : comment se repérer ? L’aide à l’orientation telle qu’elle était proposée dans le plan Étudiants de 2017, qui prévoyait 54 heures en terminale consacrées à l’accompagnement des lycéens, n’a jamais vraiment été mise en œuvre.

Le vrai coût des blocages est immatériel : comment mesurer le déficit de connaissances ?

Certes, il y a un coût matériel, en particulier pour les conseils régionaux. Mais le véritable coût des blocages n’est pas mesurable : quelle perte en termes d’acquisition des savoirs pour des centaines de milliers de lycéens ? Quelles conséquences pour la suite de leurs études ? Quel frein au développement du pays par diminution des compétences ? Quel renforcement des inégalités entre les lycées bloqués et ceux qui n’ont jamais arrêté de travailler ? Quelles conséquences pour les élèves déjà en voie de décrochage ?

Il n’existe aujourd’hui aucune méthodologie pour le mesurer, de sorte que le blocage des lycées continue d’apparaître comme un acte véniel et sans conséquence.

Daniel Auverlot


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Parcours

Ministère de l’Éducation nationale (MEN)
Président du comité de suivi de la réforme de la voie professionnelle
Ministère de l’Éducation nationale (MEN)
Administrateur de l’Etat
Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (Depp)
Sous-directeur évaluations et performance scolaire
Académie de Nantes
Inspecteur d’académie - directeur académique des services de l’Éducation nationale de la Mayenne, du Maine et Loire et de Créteil
Académie de Créteil
Inspecteur d’académie adjoint du Val-de-Marne
Ecole supérieure des personnels du ministère de l’éducation nationale
IA-IPR
Académie de Rennes
Directeur de cabinet du recteur
Ministère de la défense (ONACVG)
Détaché au ministère de la Défense, d’abord à l’École militaire de Strasbourg puis à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan,

Établissement & diplôme


Fiche n° 21903, créée le 15/03/2017 à 15:21 - MàJ le 22/10/2026 à 13:13

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