Lettre d’É. Geffray aux parents d’élèves : la co-éducation à un tournant décisif ? (Hafid Adnani)

News Tank Éducation & Recherche - Paris - Analyse n°434049 - Publié le
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La lettre d’Édouard Geffray Ministre @ Ministère de l’éducation nationale
, ministre de l’éducation nationale, aux parents d’élèves « ne peut être analysée comme un simple acte de communication. Elle intervient à un moment où l’école rappelle publiquement que la prévention des violences ne peut reposer sur elle seule », écrit Hafid Adnani IA-IPR Établissement et vie scolaire @ Académie de Nice
, IA-IPR Inspecteur d’académie - Inspecteur pédagogique régional Établissements et vie scolaire dans l’académie de Nice, dans une analyse pour News Tank, le 13/03/2025.

Il revient sur le courrier du ministre du 12/02/2026 dans lequel il écrit aux parents d’élèves que l’école a aussi besoin de leur implication personnelle en tant que parent face au fléau de la violence et du harcèlement.

Pour Hafid Adnani qui indique que la co-éducation n’est « ni une invention récente ni une évidence naturelle », cette lettre « introduit un déplacement supplémentaire dans la manière de penser les relations entre l’école et les familles. Elle ne porte pas sur une réforme de structure. Elle interpelle les parents comme co-acteurs dans la prévention des violences et dans la régulation du climat scolaire ».

« Cette lettre ministérielle inscrit l’école en tout état de cause dans un moment symboliquement décisif, qui marque une étape majeure dans la manière dont la République organise, de façon lucide et équitable, la responsabilité partagée de transmettre un monde commun aux jeunes générations. Elle illustre avec force que la co-éducation est un pilier structurant de la vie scolaire, essentiel au maintien d’un cadre éducatif protecteur et à l’épanouissement de tous les élèves. »


Le contexte de la lettre du 12/02/2026

Cette initiative intervient dans un contexte particulièrement grave. Quelques jours auparavant, une professeure était violemment agressée  au couteau par un élève au collège de Sanary-sur-Mer. L’émotion suscitée par cet acte n’a pas touché seulement un établissement ou une académie : elle a bouleversé le pays tout entier et l’ensemble des communautés éducatives au sens large.

Lorsque la violence atteint l’espace scolaire sous une forme aussi extrême, c’est notre capacité collective de garantir un cadre protecteur et à incarner une autorité légitime qui est interrogée. La lettre ministérielle ne peut donc être analysée comme un simple acte de communication. Elle intervient à un moment où l’école rappelle publiquement que la prévention des violences ne peut reposer sur elle seule. Pour mesurer la portée de ce geste, il faut le replacer dans l’histoire longue des relations entre l’État, l’école et les familles.

Chronologie de la co-éducation

L’école républicaine de la fin du 19e siècle repose sur une séparation structurante entre sphère scolaire et sphère familiale. Les lois Ferry (1881-1882) instituent une école obligatoire, gratuite et laïque, conçue comme un instrument d’unification nationale. Il s’agit d’arracher l’enfant aux appartenances particulières pour l’introduire dans un monde commun.

Comme l’a montré l’historien de l’éducation Claude Lelièvre, l’école républicaine est pensée comme un appareil d’État chargé de produire l’unité nationale. Cette mission implique une forte autonomie vis-à-vis des familles. L’école doit pouvoir transmettre des principes communs indépendamment des particularismes locaux ou religieux.

La séparation n’est pas un rejet des parents ; elle est une stratégie politique. L’école instruit ; la famille élève. Cette matrice explique la culture institutionnelle française durablement marquée par une réserve à l’égard d’une implication directe des familles dans le champ pédagogique.

1932 : l’État éducateur élargi

En 1932, le ministère de l’instruction publique devient ministère de l’éducation nationale. L’État assume explicitement une mission éducative plus large. Cette évolution traduit l’extension du périmètre d’intervention de l’école : morale, civique, sociale. Toutefois, cette extension ne s’accompagne pas immédiatement d’un partage explicite avec les familles. L’État éducateur élargit son champ sans redéfinir formellement la distribution des responsabilités.

1975 : la « communauté scolaire »

La loi Haby de 1975 affirme que la formation scolaire « complète l’action de la famille » et évoque la notion de « communauté scolaire ». Ce terme mérite d’être examiné attentivement.

La « communauté scolaire » désigne un collectif structuré autour de l’institution scolaire. Les parents sont reconnus comme membres, mais dans un cadre organisé par l’école. L’adjectif « scolaire » maintient l’institution comme centre organisateur. Il s’agit d’une ouverture, mais pas d’un déplacement du centre de gravité.

1989 : la « communauté éducative »

La loi d’orientation de 1989 substitue à cette expression celle de « communauté éducative ». Le changement lexical est profond. Ce n’est plus l’école qui qualifie la communauté ; c’est l’éducation elle-même. La finalité éducative devient le principe fédérateur. L’école demeure centrale, mais elle n’est plus pensée comme l’unique lieu de l’éducation. Ce passage marque un déplacement symbolique important : de l’intégration des parents dans l’espace scolaire à la reconnaissance d’une responsabilité éducative partagée.

2013 : la co-éducation explicitement affirmée

La loi de refondation de 2013 nomme explicitement la co-éducation. La circulaire du 15 octobre 2013 formalise une doctrine de coopération. La co-éducation entre alors dans le droit positif. Cependant, la normativité juridique ne transforme pas automatiquement les pratiques. Les cultures professionnelles restent marquées par l’héritage de la séparation.

2014-2015 : des lettres qui appellent à l’adhésion

  • En juin 2014, le ministre de l’éducation nationale Benoît Hamon adresse une lettre aux parents au sujet de la réforme des rythmes scolaires. Les familles sont invitées à comprendre les objectifs de la réforme et à en accompagner la mise en œuvre.
  • En 2015, c’est au tour de Najat Vallaud-Belkacem d’adresser deux lettres aux parents :
    • en novembre 2015, après les attentats, pour rappeler le rôle de l’école dans la transmission des valeurs républicaines ;
    • dans le cadre de la réforme du collège, en appelant explicitement les parents à « participer aux réformes et dialoguer avec les équipes éducatives ».

Dans ces cas, les parents sont mobilisés comme partenaires d’une réforme structurelle ou comme relais symboliques dans un contexte exceptionnel. Il s’agit d’un appel à l’adhésion et au dialogue, mais non d’une interpellation engageant explicitement les parents dans la coresponsabilité d’un enjeu structurel qui traverse l’ensemble du champ scolaire.

2020 : la crise du Covid ou l’interdépendance révélée

La crise sanitaire du Covid-19 a constitué un moment de révélation. La fermeture des établissements au printemps 2020 et la mise en œuvre de la continuité pédagogique ont mis en lumière la dépendance structurelle de l’école à l’environnement familial.

Privée de son cadre habituel, l’institution a dû s’appuyer massivement sur les familles. Celles-ci sont devenues des médiateurs indispensables des apprentissages : organisation du travail, accompagnement, traduction des consignes. Cette situation a également révélé avec force l’ampleur des inégalités sociales — d’équipement, de capital culturel, de disponibilité.

Claude Lelièvre a alors souligné que l’école redécouvrait une évidence trop souvent oubliée : elle ne peut ni se substituer aux familles ni fonctionner sans elles. Le Covid n’a pas inventé la co-éducation, mais il en a montré la nécessité concrète. Ce qui relevait d’un principe normatif est devenu une condition matérielle de fonctionnement.

2026 : un moment structurant pour la co-éducation ?

La lettre du 12/02/2026 introduit un déplacement supplémentaire dans la manière de penser les relations entre l’école et les familles. Elle ne porte pas sur une réforme de structure. Elle interpelle les parents comme co-acteurs dans la prévention des violences et dans la régulation du climat scolaire.

Dans cette perspective, la co-éducation n’apparaît plus seulement comme un principe relationnel inscrit dans les textes ou comme un cadre de dialogue entre l’institution scolaire et les familles. Elle s’affirme également comme une dimension importante de l’action collective visant à garantir un environnement scolaire protecteur.

La question éducative dépasse alors le seul registre pédagogique ou organisationnel pour s’inscrire dans une responsabilité partagée face à des enjeux qui concernent l’ensemble de la communauté éducative : la sécurité des élèves et des personnels, l’autorité éducative et la cohésion du cadre scolaire.

Autrement dit, l’interdépendance entre l’école et les familles apparaît de manière particulièrement explicite comme une condition essentielle de l’amélioration du climat scolaire.

Reconnaissance de la responsabilité partagée entre l’école et les familles

La co-éducation, entendue ici dans sa dimension spécifique des relations entre l’école et les familles — et non dans son acception plus large qui inclut l’ensemble des acteurs territoriaux — n’est ni une invention récente ni une évidence naturelle. Elle est le produit d’une trajectoire historique longue, faite de déplacements progressifs plus que de ruptures spectaculaires.

Dans cette trajectoire, la lettre du 12/02/2026 pourrait constituer un moment charnière. Non parce qu’elle inaugurerait l’adresse aux parents, mais parce qu’elle associe explicitement la responsabilité parentale à un enjeu central de la vie scolaire : la prévention des violences et la protection du cadre éducatif. Elle affirme publiquement que l’autorité scolaire et la transmission du monde commun ne peuvent plus être pensées comme relevant de l’institution seule.

Cette affirmation renvoie à une question fondamentale que Hannah Arendt formulait dans La crise de la culture (1961), notamment dans l’essai « La crise de l’éducation » : l’éducation est le lieu où les adultes assument la responsabilité du monde devant les nouveaux venus. L’autorité éducative ne consiste pas à imposer, mais à garantir la continuité d’un monde commun. Lorsque la violence atteint l’école, c’est cette responsabilité collective qui est interrogée.

En appelant les parents, l’institution reconnaît implicitement que la transmission ne peut être portée isolément par l’école.

Cette reconnaissance de la responsabilité partagée entre l’école et les familles induit l’importance d’une organisation réfléchie de la co-éducation. Les travaux de sociologie de l’éducation, tels que ceux de François Dubet dans L’École des chances. Qu’est-ce qu’une école juste ? (2004), rappellent que la justice scolaire prend en compte les inégalités sociales qui structurent les parcours. De même, Agnès Van Zanten, dans Choisir son école. Stratégies familiales et médiations locales (2009), montre que l’investissement des familles est diversifié et dépend des ressources culturelles et des modes d’interaction avec l’institution. Ces observations éclairent la manière dont la co-éducation doit être pensée comme un principe d’action concret et inclusif.

« Une étape majeure dans la manière dont la République organise la responsabilité partagée »

Dans cette perspective, la lettre du 12/02/2026 s’inscrit pleinement dans la continuité des préconisations de la circulaire du 15/10/2013, qui soulignait déjà l’importance de la formation des personnels à la relation aux familles, de l’accompagnement différencié selon les contextes sociaux, de la clarification des responsabilités et de l’articulation des politiques territoriales. Elle conforte ainsi l’idée que la co-éducation constitue une architecture stable de coopération, pleinement assumée par l’institution et consciente des différences de situation entre les familles.

Cette lettre ministérielle inscrit l’école en tout état de cause dans un moment symboliquement décisif, qui marque une étape majeure dans la manière dont la République organise, de façon lucide et équitable, la responsabilité partagée de transmettre un monde commun aux jeunes générations. Elle illustre avec force que la co-éducation est un pilier structurant de la vie scolaire, essentiel au maintien d’un cadre éducatif protecteur et à l’épanouissement de tous les élèves.

Hafid Adnani


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Fiche n° 55379, créée le 24/11/2025 à 17:56 - MàJ le 13/03/2026 à 15:04

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