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[Think 2026] Défis de l’international : l’ESR « un des derniers leviers de soft power européen » (É. Berton)

News Tank Éducation & Recherche - Paris - Analyse n°430736 - Publié le
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©  Seb Lascoux
©  Seb Lascoux

« L’enseignement supérieur et la recherche constituent l’un des derniers leviers de soft power de l’Europe. Il faut être à la hauteur de ce défi, dans un contexte où la science et la démocratie sont profondément liées, notamment pour notre jeunesse », déclare Éric Berton Président @ Aix-Marseille Université (AMU)
, président d’Aix-Marseille Université, le 05/02/2026, lors de Think Éducation et Recherche.

Il s’exprime dans le cadre d’une table ronde sur le sujet « Coopérations internationales : nouveaux horizons, nouveaux publics ».

Delphine Manceau, directrice générale de Neoma BS Business school et présidente de la CGE Conférence des grandes écoles , estime aussi que l’Europe a « de vrais atouts pour mieux faire connaître nos activités de recherche et d’enseignement, pour attirer des étudiants internationaux vers le continent, qui apparaît aujourd’hui comme un espace de plus grande stabilité démocratique ».

L’Europe est aussi un espace de coopération, et à ce titre les alliances européennes « sont un élément phare de la politique européenne d’enseignement supérieur », estime Anne Lequy, membre du Conseil scientifique allemand et ex-membre du board de l’EUA European University Association . « Cependant, il ne faudrait pas que ce soit l’arbre qui cache la forêt, que les universités qui font partie de ces alliances deviennent de deuxième ou troisième catégorie en matière d’internationalisation. »

Participaient aussi à cette table ronde Coralie Chevallier Présidente @ Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres)
, présidente du Hcérès, et Thierry Damerval, envoyé spécial pour la science, la technologie et l’innovation pour les ministères en charge de la recherche, de l’Europe et des affaires étrangères.


Une politique scientifique à la hauteur des mutations géopolitiques

Sur les défis internationaux auxquels sont confrontés les établissements de l’ESR Enseignement supérieur et recherche , Thierry Damerval Président du conseil scientifique @ Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) • Envoyé spécial pour la science, la technologie et l’innovation … pointe la « croissance non régulée du nombre de publications », de 800 000 à plus de trois millions par an en près de 20 ans.

« Cela pose toutes sortes de questions : le renforcement de la course à la publication, l’intégrité, le nombre de rétractations, multiplié par dix en dix ans, les coûts, l’accès aux publications scientifiques, l’évaluation de la recherche. »

Il observe également une « modification des équilibres » entre les nations :

  • « Avant, le monde scientifique était dominé par le G7. C’est terminé aujourd’hui. La Chine est passée en première position et l’Inde en troisième, avec une recherche de haut niveau.
  • On voit des pays comme l’Afrique du Sud avec une politique scientifique très affirmée et qui veulent jouer un rôle dans les discussions internationales.
  • Cette modification des équilibres nous invite à réfléchir autrement nos interactions, notamment vis-à-vis des pays du Sud, moins en termes de développement que de plus en plus en termes de coopération. »

Défense d’un modèle de liberté académique : « être clair sur ses valeurs »

« On constate une remise en cause de l’expertise scientifique et de la liberté académique par un certain nombre de dirigeants. On note aussi une remise en cause du multilatéralisme. Ce sont ces éléments de mutations et de transformations profondes, qui auront des effets durables, et qui caractérisent le monde scientifique et géopolitique aujourd’hui », d’après Thierry Damerval.

« Nous sommes dans une interaction permanente avec le monde extérieur, faite à la fois de menaces et d’opportunités. Il faut donc être très au clair sur ses valeurs : à partir de là, la politique internationale se construit assez naturellement », d’après Eric Berton, qui mentionne « des pressions de pays extérieurs qui souhaitent financer nos formations, comme le Qatar ».

Il revient aussi sur l’opération « Safe Place for Science » qui permet l’accueil de chercheurs américains :

« Nous sommes très fiers d’avoir été l’université qui a allumé cette petite lumière pour nos collègues. Nous avions réfléchi en amont à des programmes de recrutement, ce qui explique ce succès massif, avec 300 candidatures pour 15 postes prévus initialement. »

Alors que le Hcéres travaille aux sujets d’intégrité scientifique, notamment dans le cadre de l’Ofis, Coralie Chevallier estime que le Hcéres « serait dans son rôle en travaillant sur la question des libertés académiques. Ce sont des sujets différents, mais il existe un certain nombre de points de contact entre l’intégrité scientifique et la liberté académique. Lorsque, par exemple, l’Ofis organise des remontées d’information en vue du rapport bisannuel afin d’établir une cartographie précise des manquements à l’intégrité scientifique, c’est déjà un premier pas, parce qu’au moins le diagnostic est partagé ».

Sécurité du savoir : « Ne pas être naïf »

Sur les questions d’ingérence et de sécurité de la recherche, « il ne faut pas être naïf », plaide Thierry Damerval. « Il est difficile de placer une ligne rouge car ce n’est pas blanc ou noir. Il s’agit de l’évaluation de risques à étudier sur la sensibilité : il y a des pays et des disciplines plus ou moins sensibles ».

Selon lui, le sujet est de plus en plus à l’ordre du jour des discussions internationales et ne relève plus seulement de politiques étatiques. Au niveau européen, il parle de l’importance de l’action conjointe de diplomatie scientifique lors de grandes négociations internationales. Au-delà des positions institutionnelles, il défend la nécessité d’une culture commune — notamment à travers les alliances européennes — et cite en France la PPST Protection du potentiel scientifique et technique (Protection du potentiel scientifique et technique), qui agit sur le plan de la « sensibilisation, de la compréhension des enjeux, de l’information ».

Anne Lequy Membre @ Wissenschaftrat (Conseil scientifique allemand) • ex-rectrice @ Université de Magdebourg-Stendal, Ex-Membre du bureau @ European University Association (EUA)
prend de son côté l’exemple du Conseil scientifique allemand, dont elle est membre, et qui a élaboré en mai des recommandations concernant la sécurité du savoir, débouchant notamment sur la création d’une « plateforme nationale pour la sécurité du savoir » à l’automne 2026, gérée par le monde universitaire allemand. Elle souhaite que ces outils soient davantage diffusés et cite également le Coara Coalition on advancing research assessment (Coalition for Development Research Assessment).

« Même si j’aurais aimé qu’elle soit européenne, cette plateforme nationale devrait apporter de l’aide en termes d’appréciation au cas par cas. Nous voulons absolument que les chercheurs et chercheuses continuent d’être maîtres dans l’appréciation des risques qu’ils encourent avec leurs recherches et leurs coopérations internationales. Mais nous ne voulons pas les laisser seuls, et cette plateforme leur apportera un appui efficace. »

Travailler l’accueil pour attirer étudiants et chercheurs internationaux

Concernant l’attractivité de l’enseignement supérieur et de la recherche française et européenne, le contexte dans certains pays peut être une opportunité d’après Delphine Manceau Présidente @ Conférence des grandes écoles (CGE) • Directrice @ Neoma Business School (Neoma)
. « Des chercheurs asiatiques se tournent vers l’Europe parce qu’ils considèrent que nous pouvons être des partenaires solides. En Amérique du Nord également, beaucoup de collègues se tournent vers nous en disant : “Ne nous lâchez pas, continuez à coopérer avec nous”, et parfois même : “Accueillez-nous au sein de l’Europe”. Cela crée, et renforce, une forme de solidarité. »

« Quand l’accueil se passe bien, cela attire les générations suivantes. Il y a beaucoup de bouche-à-oreille, à la fois entre étudiants et entre chercheurs », estime Delphine Manceau, selon qui « il y a un véritable travail d’animation à mener pour bien intégrer les étudiants et les chercheurs internationaux ».

Pour les étudiants internationaux, il y a un enjeu de soft power : « Que les étudiants restent en France pour y travailler ou repartent dans leur pays d’origine, il est essentiel qu’ils aient découvert le meilleur de notre expertise éducative et scientifique, qu’ils aient beaucoup appris, et qu’ils se soient aussi fait des amis pour la vie. »

Les nouvelles dynamiques de la mobilité internationale des étudiants

Pour Delphine Manceau, il faut préserver « la force du modèle des grandes écoles », dont 23 % des étudiants sont internationaux, et « être vigilant sur les menaces qui pèsent sur lui ».

Or, il y a d’après elle un défi en matière de mobilité, avec une régionalisation qui s’accentue :

  • « Les étudiants européens restent de plus en plus en Europe, ce qui change profondément la géopolitique de l’enseignement supérieur et de la recherche, et la manière d’imaginer nos stratégies internationales.
  • Aujourd’hui, on observe que les étudiants chinois et indiens restent davantage dans leur pays ou en Asie. En parallèle, on voit émerger chez les étudiants français un attrait très fort pour le continent asiatique.
  • Les États-Unis restent bien sûr très attractifs, le Canada aussi, malgré les restrictions au Québec.
  • L’Indonésie et le Vietnam émergent fortement : ils développent leurs activités de recherche, leurs formations et leurs débouchés.
  • La Corée du Sud est aujourd’hui le pays le plus populaire auprès de nos étudiants. »

« Ensuite, il faut être attentif à un risque réel : lorsque la proportion d’étudiants internationaux devient importante, chacun peut avoir tendance à rester entre soi. L’attractivité et la mobilité internationales ne sont pas seulement au service de la recherche : elles relèvent aussi pleinement de notre mission éducative. »

Démontrer l’impact des étudiants internationaux

Selon Delphine Manceau, un autre défi dans un contexte de tensions concernant le sujet de l’immigration, est de montrer l’impact réel des étudiants internationaux qui viennent en France. « Ils ne sont pas une charge : ils apportent beaucoup, à la fois sur la qualité de la recherche et sur le plan économique. Il y a un effort collectif à faire pour mieux faire comprendre cette réalité. »

Anne Lequy confirme : « Les étudiants étrangers apportent plus que ce qu’on leur donne. On peut le mesurer et si on analyse l’ensemble des dépenses et l’ensemble des ressources apportées, il y a un net différentiel positif. »

« Ce qui favorise aussi leur accueil et leur intégration après leurs études, c’est d’apprendre la langue. En Allemagne, on incite les formations à remettre de l’allemand de façon obligatoire. C’est vraiment très incitatif pour qu’il n’y ait plus ces silos, et pour éviter que l’étudiant retourne chez lui sans avoir goûté à l’allemand. C’est un principe qui coûte cher mais qui apporte beaucoup », ajoute-t-elle.

Comment évaluer la stratégie internationale dans ce contexte (C. Chevallier)

Dans ce contexte, « en tant qu’évaluateur, nous avons une responsabilité. Il faut bien comprendre le positionnement scientifique de la France, et reconnaître aussi que nous nous portons moins bien qu’il y a quelques années. L’Italie, par exemple, maintient son rang. Il faut être sincère sur ce point », d’après Coralie Chevallier.

Celle qui a pris la tête du Hcéres en mars 2025 et a engagé une réforme de l’évaluation explique le choix qui a été fait concernant la stratégie internationale :

« Nous avons beaucoup hésité sur la manière d’aborder l’international. Soit on considère que c’est partout — dans la formation, la recherche, la politique partenariale — et on disperse alors l’analyse sur toutes les dimensions de l’université. C’est le choix que nous avions fait au départ. Puis nous avons échangé avec les universités qui nous ont expliqué que cela ne convenait plus, et qu’il fallait une dimension propre portant spécifiquement sur la politique internationale. »

D’après la présidente du Hcérès, « il est important que les universités puissent mettre en avant leur politique internationale, qu’elles soient intensives en recherche ou très ancrées dans leur territoire. Cela permet d’analyser plusieurs éléments : le rayonnement de la recherche, l’implication dans les réseaux de mobilité étudiante, l’innovation. On observe une baisse d’intérêt des étudiants de premier cycle pour les mobilités, et il faut en comprendre les raisons. Il y a aussi la question de l’attractivité internationale des formations et de la recherche ».

L’internationalisation au niveau européen

Sur les coopérations au niveau européen entre universités, Anne Lequy estime que l’EUA, dont elle a été membre du board, « peut faire office de plateforme de rencontres pour essayer de dénicher l’université qui nous convient le mieux. Le but est de mieux mettre en commun nos forces européennes, qui sont réelles. Ce serait dommage qu’on les laisse sous le tapis ».

« Un niveau de participation aux alliances très élevé » (E. Berton)

« Nous avons probablement atteint un niveau de participation des universités aux alliances qui est déjà très élevé, peut-être trop élevé. Les alliances seront ce que nous en faisons. Pour ma part, je pense qu’il faut leur confier de véritables missions stratégiques pour nos universités », déclare Eric Berton.

Il prend l’exemple de l’alliance Civis dont est membre Aix-Marseille Université, et à laquelle est confiée la responsabilité des relations internationales avec les pays africains. « Cela nous permet de développer des travaux fondamentaux de très haut niveau et d’obtenir de réelles avancées. »

« Il faut être attentif à ne pas multiplier indéfiniment le nombre d’universités au sein des alliances et, surtout, leur confier de véritables enjeux stratégiques : des questions que l’on traite collectivement dans l’alliance, et non plus chacun de son côté dans son université », selon lui.

Porter l’enjeu de l’évaluation au niveau européen

Alors que se pose déjà la question de l’évaluation des futurs diplômes européens, Coralie Chevallier souhaite mettre en avant « l’importance de l’évaluation des formations par la recherche : c’est un modèle français que nous essayons de promouvoir au niveau européen ».

« Une autre question essentielle est celle de l’indépendance des agences. Nous sommes bien placés pour savoir que les agences peuvent être attaquées. Le premier enjeu est de protéger cette indépendance ; le second est d’expliquer pourquoi elles sont essentielles. »

« Sur les ESG European Standards and Guidelines [qui font l’objet de discussions actuellement], il faudra être plus exigeants dans l’explication de l’importance de ces agences. Au niveau national, il est nécessaire d’expliquer sincèrement nos positions. Après tout, la question est légitime : à quoi servons-nous ? Nous avons la responsabilité de prendre ces interrogations au sérieux et de les traiter sans mépris, à l’échelle nationale comme européenne », déclare Coralie Chevallier.

Revoir le débat en vidéo


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