
[Think 2026] Interdisciplinarité en R&I, « une nécessité, pas une fin en soi » (Jean-Luc Moullet)
« L’interdisciplinarité, quand elle est un moyen d’atteindre un objectif de R&I
Recherche et innovation
, est souvent une nécessité. Et elle l’est presque toujours quand on parle de projets d’innovation, qui, par définition, ont besoin d’une approche plus transversale. En revanche, cela ne peut pas être une fin en soi », déclare Jean-Luc Moullet, DGRI
Directeur/rice général(e) de la recherche et de l’innovation
, lors de Think Éducation et Recherche, le 05/02/2026.
Il s’exprime dans le cadre d’une table ronde consacrée à l’interdisciplinarité en recherche, aux côtés de Nathalie Dompnier, présidente de la Comue
Communautés d’universités et d’établissements
Lyon Saint-Étienne, Philippe Roingeard, président de l’Université de Tours et Martina Knoop, directrice de la mission pour les initiatives transverses et interdisciplinaires au CNRS
Centre national de la recherche scientifique
.
En matière de pilotage, pour le DGRI, ce qui fonctionne, « c’est quand l’interdisciplinarité vient du terrain et que les personnes se rencontrent. Ensuite, il faut se demander si on sait accueillir cette interdisciplinarité, notamment dans le cadre de l’ANR
Agence nationale de la recherche
. Je pense qu’on en a les moyens avec les défis transversaux. »
Concernant les freins à lever, Martina Knoop pointe l’évaluation. « Quand on n’a que le regard disciplinaire, on ne peut pas toujours mesurer la rupture du projet. Je suis de plus en plus convaincue qu’il faut être formé pour évaluer l’interdisciplinarité. C’est un vrai chantier. »
« Il faut aussi accepter que cela ne marche pas à tous les coups. On devrait y être habitué dans le domaine de la recherche, mais ça ne va pas de soi, car il y a une injonction à la publication et aux résultats », estime Nathalie Dompnier.
Philippe Roingeard met en avant le levier financier : « Mettre des moyens peut inciter les collègues à travailler ensemble, cela stimule à se rencontrer et proposer des sujets ».
Interdisciplinarité : mot-valise ou nécessité ?
Elle relève différents degrés d’interdisciplinarité :
- « Une juxtaposition de disciplines, qu’on peut envisager comme une forme d’état de l’art pour voir où on en est des connaissances, et voir quelles seraient les perspectives d’approfondissement pour dépasser les frontières de la connaissance.
- Des approches de coopération avec une discipline qui vient en renfort d’un questionnement, pour éclairer une autre. On vient parfois chercher les SHS pour travailler des questions d’acceptabilité - d’ailleurs, elles peuvent en être contrariées, car ça ne doit pas être juste une cerise sur le gâteau. Mais à l’inverse, je connais des spécialistes de sciences du langage qui vont chercher des spécialistes de l’IA Intelligence artificielle . Donc ça peut être très varié.
- Et il y a des démarches plus intégrées, de coconstruction d’un objet, d’élaboration des connaissances. Par exemple, sur les questions de santé cela peut être un formidable levier. »
Martina Knoop préfère d’ailleurs parler des interdisciplinarités, au pluriel, « parce que nous sommes dans un écosystème assez hétérogène ».
« Pour co-construire des projets, on a besoin de passer par la phase de juxtaposition des disciplines, ce qui prend du temps. C’est un processus d’aller-retour entre disciplines et entre personnes. Dans un projet interdisciplinaire, il y a différentes phases, et certaines sont plus abouties que d’autres », dit-elle.
La finalité : le projet ou le défi sociétal
« Si on adopte une approche par projet, l’interdisciplinarité est une évidence », estime Jean-Luc Moullet. Il cite l’exemple du Lams (Laboratoire d’Archéologie Moléculaire et Structurale, CNRS Sorbonne Université) : « Les chercheurs vont étudier les peintures sur les murs des pyramides, ils doivent adopter une approche interdisciplinaire par définition. Ainsi, mettre ensemble les compétences diverses au service d’un projet est complètement naturel. »
« Une autre manière de regarder la question, c’est l’interrogation sur les grands problèmes sociétaux (biodiversité, transition écologique, etc.). Ce sont des problèmes systémiques et donc il est aussi évident de mettre l’ensemble des compétences qui vont concourir à apporter des solutions », dit-il.
Nathalie Dompnier approuve mais pointe aussi la difficulté à définir des enjeux de société sur 10 ou 15 ans, « dans une temporalité qui n’est pas celle des disciplines ».
« Le fonctionnement de type Labex Laboratoire d’Excellence est intéressant, car sur dix ans, cela a permis de traiter de manière efficace, avec des moyens et un cadre pour le faire, d’enjeux qui requiert de l’inter et de la transdisciplinarité. Il y a toujours les deux pieds, un pied thématique et un pied disciplinaire. Il faut trouver des dispositifs relativement souples pour se saisir de ces grands défis. »
Selon Martina Knoop, la dernière enquête qu’elle a menée auprès des chercheurs du CNRS se lançant dans un projet interdisciplinaire montre aussi une motivation scientifique : “J’ai besoin de discuter avec d’autres disciplines pour avancer dans ma recherche.” »
« Une vraie appétence des étudiants » pour les formations interdisciplinaires (P. Roingeard)
Philippe Roingeard
Président @ Université de Tours
Prix Drieu Cholet de l’Académie Nationale de Médecine (2014) Prix Jean-Valade de la Fondation de France (2016) Grand Prix de l’Académie de Pharmacie (2018)blankHTML
fait un focus sur l’interdisciplinarité en formation, estimant qu’il y a « une vraie appétence des étudiants. Quand je m’occupais des formations en master pour les étudiants en médecine, nous avions proposé, en plus des modules classiques de biologie, génétique, etc., des modules en SHS
Sciences humaines et sociales
. Il y a eu un engouement incroyable. C’était il y a 15 ans et c’est encore plus vrai aujourd’hui ».
« Ce qui est intéressant aussi, ce sont les formations intersectorielles, on va chercher des doubles cursus dans des domaines très éloignés. À Tours, nous avons par exemple un master qui mêle droit et biotechnologies, assez rare, et qui permet aux diplômés de trouver très facilement un emploi, car ce sont des compétences doubles rares », dit-il.
Il pointe néanmoins des difficultés pour monter ce genre de formations. « En recherche, on tente un projet, et si ça ne marche pas tant pis, on passe à autre chose. Mais pour une formation, il faut modifier les maquettes, solliciter une accréditation, l’inertie est plus forte. »
« C’est encore plus vrai pour un doctorant. Rien qu’au début de la thèse, il faut inscrire un doctorant en école doctorale, et les écoles doctorales sont très disciplinaires », pointe Martina Knoop
Directrice de la mission pour les initiatives transverses et interdisciplinaires @ Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
.
Pour lever ces freins, Philippe Roingeard appelle à prendre des mesures administratives, « que ce soit pour les doctorants, ou les CNU Conseil national des universités : il faut avoir de la souplesse dans l’acceptation d’un volant interdisciplinaire ».
Générer des projets interdisciplinaires, ce qui fonctionne
« En revanche, la dimension nationale est plus compliquée à mettre en œuvre, car on a plus souvent un risque de placage du mot “interdisciplinarité” sur des problématiques qui n’en nécessitent peut-être pas », dit-il. Il cite néanmoins les PEPR Programmes et équipements prioritaires de recherche « qui ne sont pas thématisés disciplinairement mais ont entraîné de l’interdisciplinarité consubstantielle ».
Selon lui, la responsabilité est à prendre « à chacun des niveaux organisationnels (national, établissement, laboratoire). Le croisement thématique/disciplinaire en termes d’organisation se résout par une approche matricielle. Or, c’est horriblement difficile ».
Du temps, de la confiance, un espace
Le CNRS soutient chaque année 150 nouveaux appels à projets interdisciplinaires, témoigne Martina Knoop.
« Pour mettre en œuvre ces projets, il faut des opportunités, c’est-à-dire que les gens puissent discuter. Il faut faire des colloques, proposer des résidences : c’est un terrain fertile pour l’interdisciplinarité. Il faut aussi du temps et de la confiance pour avoir un espace pour co-construire et se sentir libre afin de faire avancer les choses. »
« Nous commençons à trouver la bonne formule, au point que désormais, sur certains sujets, nous faisons également des colloques avec des entreprises, et cela marche super bien. »
Deux exemples, à Tours et Lyon
Il a aussi permis de créer « un incubateur de l’interdisciplinarité, espace de rencontre entre chercheurs pour générer des projets de recherche et de formation. Depuis que j’ai pris la présidence de l’université, j’essaie de cultiver cela, au-delà du domaine de la santé. Cela a donné le ton pour l’intérêt de projets interdisciplinaires. Cela se travaille. »
Nathalie Dompnier revient sur les différentes phases dans le cadre du projet ShapeMed lui aussi labellisé Excellences, centré sur l’approche One Health « qui par définition nécessite de mobiliser des disciplines variées pour avoir une approche systémique ».
« Au départ, nous avions des collègues qui se connaissaient parfois de loin, mais pas toujours. Nous avons lancé un institut transdisciplinaire autour d’ateliers thématiques (troubles cognitifs et inclusion sociale, prise en charge et prévention du cancer) où se sont réunis les collègues, avec un exercice de style particulier - la contrainte peut aider à être productif parfois -, qui était de présenter leur recherche de manière synthétique à des personnes ne connaissant par leur discipline. Cela a permis de développer cette interconnaissance. »
Puis, ont été lancés des AMI Appel à manifestation d’intérêt : « Les projets devaient embarquer plusieurs disciplines. cela a débouché sur des discussions en ateliers pour voir où étaient les pièces manquantes, puis un appel à projets qui a permis de financer des projets. Cela a été très fructueux », dit-elle,
Elle cite ainsi le projet Agoracoma pour le diagnostic et la sortie de coma, « qui met autour de la table des médecins, des spécialistes de rééducation, de neurosciences, d’anthropologie, d’IA, de philosophie, etc. La grande richesse est de produire des connaissances originales, et surtout de mieux prendre en charge les patients. »
La démarche est étendue au niveau du site, portée par la Comue, avec la création d’ITT (Instituts thématiques transversaux). Deux ont été lancés en septembre 2025 (Défis planétaires, territoires, transitions ; Alimentation, gastronomie, nutrition), une dizaine d’autres sont prévus.
Quelle association de disciplines ?
Chaque intervenant de la table ronde s’est vu demander de quelle association de disciplines il rêverait :
• pour Nathalie Dompnier
Présidente @ Comue Lyon Saint-Étienne
: « Sciences de l’univers, sciences du vivant et SHS pour appréhender l’émergence de phénomènes complexes d’évolution, de coévolution et d’imbrication entre univers physique, univers du vivant et univers anthropique
dû à l’existence et à la présence d’humains
» ;
• pour Philippe Roingeard, « une double licence philosophie biologie » ;
• Martina Knoop se positionne pour la transdisciplinarité : « aller vers d’autres acteurs hors académiques, d’autres métiers ; les combinaisons sont démultipliées ».
• Jean-Luc Moullet
Directeur général de la recherche et de l’innovation @ Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche (MESR)
choisit « le couple numérique-SHS, pour prendre de la hauteur et inscrire ces sujets dans une dimension sociétale ».
Des freins à lever, des leviers à activer
À la question des principaux freins à l’interdisciplinarité, Martina Knoop cite la compréhension mutuelle entre disciplines : « On jargonne et on a des méthodes très différentes. On a aussi des hypothèses de travail implicites qu’on a apprises dans notre formation et qu’on a parfois du mal à formuler. Il faut arriver à formuler ses hypothèses de travail pour les partager et c’est pour cela que cela prend du temps, parce qu’on doit soi-même réfléchir à la manière de mettre en avant les choses. »
Jean-Luc Moullet évoque deux « gros niveaux de freins :
- Niveau de frein opérationnel : il faut se parler, avoir un langage commun etc. Cela prend du temps sur la recherche. Les publications sont également plus compliquées, et il en va de même pour l’accès aux financements. Quand on met tout cela dans l’équation, il y a moins de financement et donc moins de doctorants et donc moins de moyens au total.
- Niveau national ou structurant. Nous sommes par définition dans des silos. Notre système éducatif, d’évaluation et d’administration de la recherche fonctionne par thématique. Par exemple, la DGRI qui est partie prenante de l’organisation du sommet One Health à Lyon, doit faire appel à des gens des SHS, dans la santé et dans l’environnement, etc. Donc au moins trois personnes, ce qui signifie qu’on a besoin d’un chef de projet qui coordonne. Au CNRS, il y a la CCID pour essayer de décloisonner les choses, mais nous ne sommes pas encore allés complètement au bout de la question. »
Nathalie Dompnier pointe aussi « les craintes des communautés de parfois de se faire manger tout cru par d’autres disciplines, ou de se faire instrumentaliser, ou de ne pas avoir de reconnaissance de ces travaux. Et là, ce sont aux instances nationales, le CNU Conseil national des universités , et aux établissements de faire des efforts. »
Mieux reconnaître les parcours hybrides
« On peut faire le parallèle avec l’innovation. On a vraiment la même dynamique à l’œuvre pour les ouvertures entre la recherche et l’industrie, entre le fait de mettre une carrière de recherche entre parenthèses pour aller explorer la voie de la création de start-up ou le partenariat industriel pour revenir ensuite à ses recherches. Ces parcours sont également assez peu valorisés. »
Martina Knoop estime aussi nécessaire de « reconnaître les personnes qui empruntent ces passerelles au même titre que celles qui restent disciplinaires ».
« Tout le monde n’est pas obligé de faire de l’interdisciplinarité, ou d’en faire sur toute sa carrière. Il ne faut pas en faire une contrainte mais une opportunité », ajoute Nathalie Dompnier, qui pousse aussi pour que la sensibilisation à l’interdisciplinaire intervienne dès la formation doctorale.
(Re)voir le débat en vidéo
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