Think 2021 : temps de la science et conditions de la recherche ; les bouleversements dûs à la Covid-19

Paris - Entretien n°209327 - Publié le
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Esther Duflo et Alain Fuchs - ©  D.R.

« La crise a été très brutale et tous les acteurs de la recherche économique ont dit qu’ils allaient essayer de faire quelque chose d’utile immédiatement. Ce qui est le plus intéressant et le plus original c’est qu’on a aussi vu cette réaction chez les macroéconomistes », déclare Esther Duflo Présidente @ Paris School of Economics (PSE) • Titulaire de la chaire « Pauvreté et politique publique » @ Collège de France
Esther Duflo a notamment reçu : • le prix du meilleur jeune économiste…
, prix Nobel d’économie 2019 et professeure au MIT Massachusetts Institute of Technology , à l’occasion de Think 2021, le 04/02/2021.

Esther Duflo était invitée à Think 2021 dans le cadre d’un duo de réflexion sur le « monde d’après » en compagnie d’Alain Fuchs
Alain Fuchs est décédé en décembre 2024.
, président de l’Université PSL.

« C’est tout à fait remarquable de voir que dans le domaine de l’économie, les choses se sont passées de la même façon que dans les sciences dures. On a assisté partout dans le monde à un foisonnement d’initiatives, de nouveaux projets, de chercheurs qui abandonnaient leurs activités en cours pour se demander si justement parmi leurs compétences quelque chose ne permettrait pas de développer des traitements », indique pour sa part Alain Fuchs. 

Cette réaction illustre l’accélération du temps de la science qui s’est aussi matérialisée « dans l’usage des preprints », selon Esther Duflo.

« Auparavant, dans la littérature médicale, c’était une pratique très mal vue. Quand la crise a commencé, les publications de preprints ont explosé. Tout le monde s’est mis à poster dans ‘medrXiv’. C’est peut-être quelque chose qui va rester », indique-t-elle.

La mobilisation du Broad Institute au MIT

Face à l’émergence de la Covid-19, « il y a eu un effort immédiat sur les vaccins qui s’appuyaient sur des recherches fondamentales, mais aussi sur les traitements, sur les tests ».

« Au MIT Massachusetts Institute of Technology , le Broad Institute a tout mis de côté pour se mettre immédiatement, d’une part à concevoir un nouveau test, et ensuite à les produire en nombres impressionnants. Pourtant la question des tests était assez simple à gérer pour le Broad Institute, mais elle était essentielle pour la communauté », déclare Esther Duflo.

Alain Fuchs précise ici qu’il est « intéressant de mentionner le Broad Institute dont le directeur est maintenant le scientific adviser de Joe Biden ».

Le « temps long » de la recherche sur les traitements contre la Covid-19

« Les traitements demandent du temps long. J’entends des gens se demander si ce foisonnement initial de la recherche se maintient. Ils se demandent où sont les traitements. La réponse est claire : la recherche prend du temps », déclare Alain Fuchs.

« Il faut se rappeler du temps qu’on a mis entre le moment où l’on avait identifié le virus du VIH et le moment où les premiers traitements sont arrivés. C’est presque une vingtaine d’années, et nous n’avons pas encore de vaccin. Donc cela va prendre du temps mais je vois que les collègues continuent à travailler un peu partout dans le monde sur ces traitements. »

Une recherche « entravée »

« Des déplacements très limités » (A. Fuchs)

Selon le président de PSL, « les recherches se poursuivent malgré les conditions dans lesquelles elles se pratiquent aujourd’hui. Tout le monde n’a pas le même accès à son laboratoire, etc. ».

« De plus, on a constaté une accélération, beaucoup de mobilisation, mais la recherche est tout de même entravée, car elle est mondialisée et que les déplacements sont aujourd’hui très limités. On ne va plus dans les conférences, etc. La fluidité, qui est la caractéristique principale de la recherche mondialisée, est aujourd’hui entravée ».

« Aux États-Unis, si on ne travaille pas en laboratoire, on reste chez soi » (E. Duflo)

Selon Esther Duflo, « du point de vue des déplacements, les conditions sont plus restreintes aux États-Unis qu’en France où c’est encore possible de venir dans son bureau. Aux États-Unis, si on n’est pas un scientifique de laboratoire, c’est-à-dire qu’on a pas vraiment besoin d’être là, et bien on ne vient pas. On laisse la place à ceux pour qui c’est indispensable ».

« Ce n’est idéal pour personne, mais d’un autre côté, il faut toujours se souvenir qu’en tant que chercheur on est privilégié, on garde notre salaire, on peut quand même travailler chez nous et on est capables de se parler par visioconférence. »

De nouvelles méthodes qui « vont rester »

À la question de savoir si les nouvelles méthodes issues des contraintes imposées aux chercheurs vont subsister après la crise sanitaire, Esther Duflo prend l’exemple de ses propres recherches au laboratoire J-Pal Abdul Latif Jameel poverty action lab du MIT et estime que « beaucoup de choses vont rester, notamment le fait de pouvoir s’entretenir avec les populations que l’on étudie par téléphone ou en vidéo ».

« Il y a aussi des avantages là-dedans, par exemple si l’on prend cette question des expériences éducatives que font les chercheurs en sciences cognitives. Leur habitude était de faire venir les gens dans leur laboratoire, donc les gens qui venaient n’habitaient pas loin pour la plupart, il s’agissait des enfants des post-docs, des jeunes profs, etc. Soit une population pas du tout représentative, peu diverse, ethniquement, socialement, etc.

Avec les nouveaux outils à distance, ils peuvent se connecter à une population beaucoup plus vaste. On peut maintenant voir dans ces expériences des petits enfants noirs, des petits enfants de milieux défavorisés, ce qui change tout », indique l’économiste.

Mobilité internationale : « On ne sait pas du tout à quel niveau se situera le compromis après la crise » (A. Fuchs)

De son côté, Alain Fuchs pense que « retrouver un peu de marge de manœuvre dans la mobilité internationale des chercheurs sera quelque chose d’absolument nécessaire » après la crise.

« Je pense aux grands déplacements, plutôt dans le domaine des sciences dures : à l’avenir on n’ira plus pendant plusieurs jours assister à des cycles de conférences internationales à l’autre bout du monde. Je ne peux pas imaginer que ces grands déplacements s’arrêtent tous après la crise, mais il y en aura moins, et c’est la même chose pour nos étudiants. On ne sait pas du tout à quel niveau se situera le point de compromis et d’équilibre », conclut-il.

Des réflexions sur le changement climatique

Selon Esther Duflo, « cette crise nous fait aussi réfléchir sur le changement climatique. C’est la première fois dans la vie de beaucoup de gens vivant aujourd’hui qu’une catastrophe annoncée se réalise effectivement ».

« On savait qu’on était à la merci d’une pandémie, à un moment ou à un autre, la science était très claire sur ce sujet. Cependant on n’y croyait pas. Et on sait que si les choses ne changent pas, un ensemble de catastrophes climatiques vont se succéder à un rythme de plus en plus effréné. La science nous le dit aussi, mais on a énormément de mal à se projeter dans l’avenir. C’est un peu la nature humaine d’avoir un biais de projection.

Cette crise sanitaire va faire changer non seulement le monde de la science, mais aussi j’espère de manière plus générale les comportements pour prendre de l’avance sur la crise climatique. »

Esther Duflo


Esther Duflo a notamment reçu :
• le prix du meilleur jeune économiste français (Le Monde, Cercle des économistes) en 2005 ;
• la médaille de l’innovation du CNRS en 2011 ;
• le Thomas C. Schelling Award de la Harvard Kennedy School, en 2011 ;
• le prix Albert O. Hirschman, avec entre autres Abhijit Banerjee, en 2014 ;
• le prix Erna Hamburger de l’EPFL Wish Foundation, en 2014 ;
• le Princess of Asturias Award en sciences sociales, en 2015 ;
• le A.SK Social Science Award du WZB Berlin Social Science Center, en 2015 ;
• le prix de la Banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel, en sciences économiques, en 2019.

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Parcours

Collège de France
Titulaire de la chaire « Pauvreté et politique publique »
Massachusetts Institute of Technology (MIT)
Professeur de lutte contre la pauvreté et d’économie du développement (chaire Abdul Latif Jameel)
Paris School of Economics (PSE)
En détachement, titulaire de la chaire Blaise Pascal
Massachusetts Institute of Technology (MIT)
En détachement à Paris School of Economics
Massachusetts Institute of Technology (MIT)
Professeure en économie et directrice du Poverty action lab
Massachusetts Institute of Technology (MIT)
Professeure associée en économie
Massachusetts Institute of Technology (MIT)
Professeure assistante en économie, en détachement à Princeton University
Massachusetts Institute of Technology (MIT)
Professeure assistante en économie

Établissement & diplôme

Massachusetts Institute of Technology (MIT)
PhD in Economics
École normale supérieure - PSL (ENS - PSL)
Master en économie, conjoint ENS/Ecole polytechnique/Ensae
École normale supérieure - PSL (ENS - PSL)
Maîtrise en histoire et en économie

Fiche n° 36713, créée le 14/10/2019 à 13:20 - MàJ le 10/10/2025 à 14:43

Alain Fuchs


Alain Fuchs est décédé en décembre 2024.

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Parcours


Membre du CA
Université PSL
Président
Campus France
Président du CA
ENA
Membre du conseil d’administration
Université PSL
Président par intérim
Université PSL (Comue) (Comue)
Président
Revue Molecular Simulation
Éditeur régional (Europe)
Comité de coordination des formations en sciences et technologies du nucléaire
Membre
CECAM Lyon (Centre européen de calcul atomique et moléculaire)
Membre du conseil scientifique
Comité national de la recherche scientifique
Président de la section 13
Laboratoire de chimie-physique d’Orsay
Directeur
SCF Division de chimie physique
Président
Agrégation externe de chimie
Président
Université Paris-Sud (Paris 11)
Directeur du laboratoire de Chimie physique des matériaux amorphes

Établissement & diplôme


Fiche n° 2393, créée le 04/03/2014 à 15:48 - MàJ le 10/12/2024 à 09:50

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Esther Duflo et Alain Fuchs - ©  D.R.