Rémunération différenciée pour les chercheurs « stars » : « Il faut s’attaquer à un tabou » (A. Petit)

Bordeaux - Publié le mardi 4 septembre 2018 à 15 h 29 - n° 127871 « Il faut qu’on accepte de s’attaquer à un tabou qui est que, comme disait Coluche, “tout le monde est pareil mais il y en a qui sont plus pareils que d’autres“. Il y a les enseignants-chercheurs et chercheurs normaux, soit l’immense majorité. Et puis il y a les stars. Dans notre pays, on ne s’est pas donné les moyens pour attirer et garder les stars. Parce que ça s’attaque à deux tabous : est-ce qu’on payera différemment les gens selon les disciplines, ou selon leur niveau d’excellence ? », déclare Antoine PetitAntoine Petit, P-DGP-DGPrésident-directeur général du CNRSCNRSCentre national de la recherche scientifique, le 27/08/2018.

Il s’exprime au cours de la table ronde « Partenariats au sein des laboratoires : compétition ou coopération ? », à l’occasion du 6e colloque annuel des vice-présidents recherche et valorisation de la CPUCPUConférence des présidents d'université (Conférence des présidents d’université), qui s’est tenu à Bordeaux les 27 et 28/08/2018.

« On ne peut pas dire qu’on veut que la France garde sa place sur la scène internationale mais que la seule chose qu’on propose c’est un peu de pinard et des jolis monuments. Ça ne marche pas ! On peut aussi dire qu’on continue avec ce système de rémunération mais alors il faut arrêter de dire qu’on va gagner des places dans le classement de Shanghai. C’est l’un ou c’est l’autre, c’est à nous de décider », poursuit-il.

Sur les stars, il ajoute : « Si on arrive à recruter une ou deux par grande université par an, ce ne sera déjà pas si mal. On a tous les moyens pour les accueillir ensemble, c’est juste un problème de volonté », poursuit-il.

De son côté, Yves LévyYves Lévy, P-DG de l’InsermInsermInstitut national de la santé et de la recherche médicale, dresse un bilan des programmes Atip-Avenir, « un système qui a fait ses preuves » en matière d’attractivité. « Atip-Avenir, c’est le salaire du chercheur et 30 à 40 k€ de fonctionnement. On en a 20 à 22 par an. 90 % de ceux qui n'étaient pas statutaires au départ, le deviennent à la fin de leur Atip-Avenir, qu’ils soient recrutés à l’université, à l’Inserm ou au CNRS. 50 % ont une ERCERCEuropean Research Council. C’est un système connu dans le monde entier, 30 à 40 % des candidats viennent de l'étranger », détaille-t-il.

Il appelle ainsi les universités et IdexIdexInitiative(s) d'excellence à participer davantage à leur financement. « Essayons, de manière très concrète, de voir quelles sont les universités ou Idex prêtes, l’année prochaine, à nous accompagner pour financer et sélectionner un ou deux Atip-Avenir supplémentaires sur leur site. Elles en ont les moyens », indique-t-il. Selon lui, « cela permettrait de doubler le nombre d’ERC obtenus dans le domaine biomédical par définition, car ce sont des chiffres valables pour les dix dernières années et non une année particulière. »

Packages, postes environnés, chaires… News Tank retranscrit une partie des échanges ayant eu trait à la rémunération des chercheurs et enseignants-chercheurs.
© D.R.
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Augmenter les rémunérations des chercheurs et E-C

« Nous sommes tous, E-CE-Censeignants-chercheurs et chercheurs, les cadres A de la fonction publique dont le niveau de primes est de très loin le plus bas », affirme notamment Antoine PetitAntoine Petit, P-DGP-DGPrésident-directeur général du CNRSCNRSCentre national de la recherche scientifique.

« Je l’ai dit aux syndicats du CNRS : comment font les organisations syndicales dans les autres branches professionnelles ? Elles disent être contre les primes ou négocient-elles le montant de celles-ci. Au CNRS on s’arrête à la première option. Cela veut dire que dans la réforme qui va arriver sur le calcul des retraites, on va être super mal, parce que sans prime nous allons être les seuls avec des retraites qui vont baisser par rapport aux autres. »

« Il n’y a pas 150 pistes pour augmenter les rémunérations »

Antoine Petit cite plusieurs pistes pour augmenter la rémunération des chercheurs et enseignants-chercheurs :

  • « Augmenter le point d’indice de la fonction publique : on peut oublier, ça coûte une fortune.
  • Augmenter les grilles indiciaires des E-C et des chercheurs : ça a déjà été fait un petit peu, en particulier pour les directeurs de recherche de 2e classe.
  • Travailler sur l’indemnitaire, avec trois parties :
    • Une partie grade.
    • Une partie responsabilité, parce qu’il n’est pas normal que parmi nous, les personnes prenant des responsabilités sont souvent celles qui se retrouvent pénalisés dans leur carrière.
    • Une partie liée à la qualité ».

Les chaires Pécresse, « une arnaque absolue »

Le P-DG du CNRS revient par ailleurs sur les chaires d’excellence ou chaires mixtes, dites « chaires Pécresse », qui proposaient d’offrir à de jeunes enseignants-chercheurs une prime annuelle de 6 000 à 15 000 € et une enveloppe financière de 10 à 20 k€ annuels pour mener à bien leurs travaux, ainsi qu’une décharge de deux tiers de leur temps d’enseignement.

Selon lui, ces chaires sont « une arnaque absolue ». « Il faut être clair, c'était un moment où des gens hauts placés avaient l’idée qu’on allait fusionner les statuts ».

Proposer des « packages » pour recruter des « stars »

« Un autre élément pour être attractif c’est de faire des “packages” parce qu’on sait très bien que les collègues venant de l'étranger s’attendent à avoir un bon environnement. Même si au bout d’un an ou deux ils vont candidater à l’ERC et ailleurs, il faut les accueillir », souligne encore Antoine Petit.

« Ce que le CNRS a proposé et je le propose à tous les présidents d’université que je rencontre, c’est de faire des chaires au sens de “packages” dans lequel vous recrutez un E-C et on offre un complément, ou le contraire.

On ne fera pas ça avec tous, mais c’est un vrai moyen, qui permettra même d’enseigner un petit peu, si c’est un chercheur CNRS. Mais ce n’est pas le ministère qui va nous expliquer comment il faut faire : ce sont deux grandes personnes, une université et le CNRS par exemple, qui se mettent d’accord pour recruter quelqu’un avec ce qu’il faut. »

« Cela reste compliqué de garder les stars »

Pour Manuel Tunon de LaraManuel Tunon de Lara, président de l’Université de Bordeaux, bien qu’il « y ait probablement une action commune à avoir au niveau de l'IdexIdexInitiative(s) d'excellence, cela reste compliqué de garder les stars ».

« J’ai l’impression que les environnements qu’on est susceptible de proposer pèsent plus que le salaire directement. Nous, cela nous a conduits à changer : comme tout le monde nous avons dit “on veut être dans les premiers, on va recruter des stars', mais à mi-parcours on s’est dit qu’il était par exemple plus intéressant de viser des chercheurs plus jeunes susceptibles de devenir des stars. »

Pour lui, c’est davantage un « problème de fond » auquel l’État doit également répondre.

« Je pense que le pays doit revoir d’une manière générale les financements qu’il souhaite donner à l'ESRESREnseignement supérieur et recherche par rapport à ses objectifs. Mais cette question se pose à l’État et pas seulement aux organismes de recherche ou aux universités, même s’il y a des investissements d’avenir », souligne-t-il.

Il estime cependant « avoir de la chance que dans une université comme la [sienne], l’argent de l’Idex représente une augmentation potentielle de 5 % du budget et que la masse salariale ne pèse que 65 % ».

« Profiter de la conjoncture internationale »

« Il y a aujourd’hui une conjoncture internationale dans un certain nombre de domaines avec la politique américaine qui fait que des gens peuvent être incités à venir si on leur propose des 'packages” intéressants combinant de plus grosses rémunérations avec d’autres avantages. Mais cela implique un certain courage par rapport à nos différentes instances », note Jean-Paul MoattiJean-Paul Moatti, P-DG de l'IRDIRDInstitut de recherche pour le développement.

Il estime ainsi que le programme Make our planet great again, lancé en 2017 par Emmanuel Macron après l’annonce de Donald Trump du retrait des États-Unis de l’accord de Paris sur le climat, « a été un succès relatif. Nous avons pu attirer des gens en profitant d’une conjoncture favorable - il aurait d’ailleurs été tout à fait dommage que nous la rations ».

« A-t-on aujourd’hui le nom des “stars” recrutées avec MopgaMopgaMake our planet great again ? Ce sont vraiment des stars ? », s’interroge cependant Yves LévyYves Lévy, P-DG de l'InsermInsermInstitut national de la santé et de la recherche médicale.

« Non, pas toutes », concède Jean-Paul Moatti.

Les universités n’intègrent pas le recrutement de certains profils dans leur stratégie, selon Pierre Mutzenhardt

« En France on ne va pas à la chasse. On a un système de recrutement où on ne va pas identifier les gens qu’on veut recruter dans notre stratégie », avance Pierre Mutzenhardt, président de l’Université de Lorraine et de la commission recherche et innovation de la CPU.

« Peut-être que les organismes le font, peut-être aussi quelque fois une partie d’un labo, mais on ne le fait pas globalement comme le Weizmann Institute [en Israël], l’Université du Luxembourg ou certaines universités allemandes », note-t-il.

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