ExclusifSch(IA)zophrénie : cachez cette IA que je ne saurais voir… (Collectif)
« La grande sch(IA)zophrénie, c’est cette coexistence entre lucidité écologique, course industrielle aux téraoctets/exaoctets/zettaoctets, sans aucune souveraineté européenne, et avec un système éducatif d’un autre âge. La dépasser, c’est revendiquer le droit à une IA sobre, responsable, souveraine, et au service de notre condition humaine », écrit un collectif d’universitaires et d’experts du numérique éducatif, dans une tribune transmise à News Tank, le 02/03/2026.
Ils pointent les paradoxes de l’IA, « tout autant séduisante qu’énergivore » et qui « vire à une forme de schizophrénie qui projette déjà son ombre sur nos enfants. La génération qui grandit avec la conscience des canicules et des méga-feux passe ses journées dans des environnements conçus pour capter chaque minute d’attention ».
Pour sortir de cette équation, ils préconisent, non pas de renoncer à l’IA, mais de la « replacer dans un projet politique explicitement humain », que ce soit sur le plan industriel, sociétal et surtout éducatif.
Les signataires de cette tribune sont David Alis
Président @ Université de Rennes (EPE) • Professeur des universités en sciences de gestion @ Université de Rennes 1
, président de l’Université de Rennes, Ariane Cronel, haut fonctionnaire et prospectiviste à Hub France IA, François Germinet

, professeur des universités à CY Cergy Paris Université et fondateur du collectif Le 106, Marie-Caroline Missir
Déléguée générale @ Vers Le Haut (VersLeHaut)
, déléguée générale de Vers Le Haut, Florence Rizzo
Co-fondatrice et co-directrice @ Ecolhuma • Insead Social Entrepreneurship Programme @ Insead (Institut européen d’administration des affaires de Fontainebleau)
, déléguée générale d’Ecolhuma, François Taddei
Directeur @ Institut Innovant de Formation par la Recherche • Fondateur @ Learning Planet Institute (LPI) • Professeur @ Université Paris 5 - Descartes • Directeur de recherche @ Institut national…
, président du Learning Planet Institute, Anne Tezenas du Montcel, co-fondatrice de Catapulte, Grégory Véret, fondateur de Xooloo, et Olivier Wong-Hee-Kam
Président @ VP-NUM • Vice-président numérique @ Université de Rennes (EPE)
, président du réseau VP-Num.
L’IA paradoxale : quand nos rêves deviennent nos cauchemars !
En 2022, quelque chose s’est fissuré dans notre imaginaire collectif. L’IA n’est plus ce terme abstrait des rapports de consultants, elle a pris la forme d’interfaces qui répondent à nos questions, rédigent, résument, synthétisent, établissent des ponts. L’IA générative nous parle, nous conseille et nous rassure ! En quelques mois, une technologie a franchi la barrière de l’anthropomorphisme efficace : ce n’est plus un logiciel, c’est cet « assistant » et parfois cet « ami » dont nous rêvions : il sait tout, il est à notre écoute, il nous dit tout !
Le paradoxe, c’est que cette IA de nos rêves s’infiltre partout dans nos vies, mais elle reste physiquement invisible. À l’instar de la grande industrie de la mode, elle est tout autant séduisante qu’énergivore. Mais qu’y a-t-il physiquement derrière nos écrans addictifs : hangars climatisés, lignes électriques, câbles internet, centrales électriques à refroidir, mines de métaux rares, main-d’œuvre à bas prix et logistique portuaire. Nous invoquons un « cloud » quelque part là-haut dans les nuages, et bientôt dans l’espace, mais nous alimentons le cauchemar d’une vorace machine de silicium, cuivre et acier qui avale kilowatts-heures et litres d’eau.
Nous dénonçons la société mondiale du carbone, nous en appelons à sauver la planète, et ce à coups de posts générés par ces mêmes architectures de silicium qui poussent à l’extrême les limites physiques du monde, le plus souvent au mépris même des règles et valeurs européennes !
Le paradoxe du rêve-cauchemar que l’on ne veut pas voir s’intensifie sur le plan géopolitique en notant combien le numérique et singulièrement l’IA nous échappe, à nous européens : mails, carte visa, réseaux sociaux, espaces de travail et de stockage, IA générative. Les juges de la cour pénale internationale, qui se sont vus arbitrairement couper tout accès au numérique américain, ont compris et ont vécu en une journée le cauchemar de devenir étranger à ce monde numérique si lisse, si doux et si naturel qui nous enveloppe.
Du paradoxe à la schizophrénie collective : la sch (IA) zophrénie !
Ce paradoxe cruel vire à une forme de schizophrénie qui projette déjà son ombre sur nos enfants. La génération qui grandit avec la conscience des canicules et des méga-feux passe ses journées dans des environnements conçus pour capter chaque minute d’attention : écrans, réseaux, vidéos. Et désormais l’IA générative les aide à faire leurs devoirs voire contourner un exercice, pendant que nous envoyons cette même génération à l’école pour l’entraîner à maitriser des activités dans lesquelles ces mêmes machines sont désormais bien plus performantes : mémorisation, calcul, rédaction, synthèse. N’y a-t-il pas une sorte d’ironie dans cette histoire ?
L’inflation technologique n’est pas uniquement une question de compétitivité, c’est aussi un choix de société. Quelle empreinte environnementale voulons-nous laisser aux futures générations ? Quelle souveraineté des logiciels et des données ? Quelle place choisir pour les humains et pour les machines dans les activités de notre société ? Comment ne pas devenir nous-mêmes des « IA de seconde classe », comme le dit Andréas Schleicher (OCDE) [1] mais au contraire s’assurer que la machine demeure un outil subordonné à un projet de société humain, écologique et démocratique ?
Allons-nous interdire leur usage, ou bien préparer nos enfants à vivre avec elles mais sans céder sur ce qui nous rend humains : la capacité à donner du sens, à juger, résister, imaginer, créer, prendre soin du vivant.
Une triple contradiction
Nous sommes ainsi au cœur d’une triple contradiction :
- Territoriale : les mêmes territoires qui annoncent une industrie verte délivrent des permis de construire pour de nouveaux data centers énergivores [2]. D’un côté l’urgence climatique, de l’autre la course à la puissance de calcul. Nous dénoncions la société du carbone, nous organisons celle du kilowatt-heure et du téraoctet !
- Sociétale : Les générations Z et alpha affichent une conscience écologique - moins d’avion, plus de reconditionné - mais leur vie s’écoule devant les écrans : scrolling, binge-watching, vidéos, réseaux [3]. L’IA générative devient son assistant permanent. Et quid des générations X et Y ? Elles leur disent « soyez de bons citoyens sobres et éclairés », tout en les plongeant dans des environnements conçus pour capter chaque minute d’attention et s’emparer de leurs données personnelles.
- Scolaire : Dans le monde, les jeunes passent plus d’un trilliard (mille milliards) d’heures par an à l’école à tenter de battre des machines sur leur propre terrain [4]. En France, cela représente environ dix milliards d’heures par an. Notre responsabilité est directe et frontale : nous ne pouvons pas lâcher une génération d’enfants dans un monde saturé de systèmes automatisés, puis la former comme si tout cela n’existait pas.
L’IA, notre meilleure ennemie ?
Et si finalement cette IA n’était pas notre meilleure ennemie ? Elle révèle nos ombres intérieures, nos peurs ou nos faiblesses, et elle exige de nous que nous nous y confrontions.
Car sortir de cette triple contradiction ne signifie pas renoncer à l’IA. Cela veut dire la replacer dans un projet politique explicitement humain :
- mener des politiques industrielles qui baissent radicalement l’empreinte réelle de l’activité des data centers ; investir sur la souveraineté européenne des outils et des données [5], [6] ;
- déployer une sobriété numérique consciente, depuis la recherche fondamentale jusqu’aux installations physiques en passant par nos propres modes de consommation [7], [8] ; instaurer un critère de validation systématique « utile, utilisé, utilisable » pour tout projet numérique ;
- transformer l’école et l’université pour que leur enjeu ne soit pas de préparer élèves et étudiants à mimer des machines, mais au contraire pour qu’elle développe leurs compétences collaboratives, créatives et humanistes en les rendant capables d’utiliser et même de collaborer avec ces machines ; et donc former professionnels et élèves/étudiants aux usages conscients de l’IA [9], [10].
La grande sch(IA)zophrénie, c’est cette coexistence entre lucidité écologique, course industrielle aux téraoctets/exaoctets/zettaoctets, sans aucune souveraineté européenne, et avec un système éducatif d’un autre âge. La dépasser, c’est revendiquer le droit à une IA sobre, responsable, souveraine, et au service de notre condition humaine.
Et puisque tout part de l’éducation, nous devons faire évoluer notre école et notre enseignement supérieur pour intégrer à la fois la culture de l’IA et celle de l’environnement. Valorisons la curiosité, la démarche critique et le droit à l’erreur plutôt que la bonne réponse à tout prix. Misons sur l’éthique, le jugement, la sensibilité, l’imagination. Développons notre capacité à collaborer entre humains, mais aussi avec des IA souveraines, au service de finalités explicites et durables.
Mettre l’IA au service de l’imagination
Par une sorte d’illusion d’optique, nous croyons que le réel est donné, alors que nous le façonnons à chaque instant par nos imaginaires. L’imagination est la première forme sensible que prend le futur. Parce qu’elle est déjà une intention. Et l’IA est dépourvue d’intention… au-delà de celle de ses concepteurs, bien sûr…
À nous de mettre l’IA au service de cette imagination, de nos rêves, et de ceux de nos enfants. À nous de faire en sorte que nos rêves ne soient pas le cauchemar de personne [11]. Et la bonne nouvelle, c’est que rien qu’en France nous avons dix milliards d’heures d’école par an, de la maternelle à l’enseignant supérieur, pour accomplir cela : façonner une société humaine, une société du lien par le soin et collaboration, une société de femmes et d’hommes qui reste aux commandes de son propre destin !
[1] « We are in danger of educating second-class robots, not first-class humans » : https://royalsociety.org/-/media/policy/projects/envision/andreas-schleicher-the-assessment-regime-of-the-future-envision.pdf
[2] Projets data centers en France et projection du besoin en électricité par RTE : https://www.rte-france.com/bases-electricite/consommation-electricite/essor-data-centers-france
[3] Étude de Santé Publique, septembre 2025 : https://www.santepubliquefrance.fr/presse/2025/temps-d-ecran-des-enfants-de-3-a-11-ans-un-usage-precoce-quotidien-et-marque-par-les-inegalites-sociales
[4] Pour l’OCDE (soit 10 % de la population mondiale, et environ 14 millions de naissances par an) voir : https://www.oecd.org/en/publications/education-at-a-glance-2023_e13bef63-en/full-report/how-much-time-do-students-spend-in-the-classroom_258760fe.html
[5] Horizon 2030 pour un numérique souverain, lancé par la Caisse des dépôts le 26 février 2026 : « L’Europe ne peut plus subir la compétition technologique mondiale : la souveraineté numérique est un impératif stratégique » Olivier Sichel ; voir https://www.caissedesdepots.fr/eclairage/actualites/transformation-et-souverainete-numeriques-la-caisse-des-depots-mobilise-18-mdeu
[6] Le réseau social pour enfants Xoolo s’est construit dès le début dans une optique de souveraineté et de responsabilisation des enfants et parents : https://www.forbes.fr/entrepreneurs/ecrans-le-coach-xooloo-responsabilise-les-enfants-et-soulage-les-parents/
[7] Pour l’enjeu du stockage ADN : https://www.cnrs.fr/fr/actualite/stockage-de-donnees-du-data-center-la-capsule-adn
[8] Rapport de l’ADEME de janvier 2026 sur la prospective d’évolution de la consommation des data centers en France d’ici à 2060 : https://librairie.ademe.fr/energies/8910-10774-prospective-d-evolution-des-consommations-des-data-centers-a-court-moyen-et-long-terme-de-2024-a-2060.html#/44-type_de_produit-format_electronique
[9] Étude Terra Nova sur la formation continue des enseignants : https://tnova.fr/societe/education/de-lurgence-dune-grande-reforme-de-la-formation-continue-des-enseignants/
[10] Voir par exemple le projet AIR « Augmenter les interactions à Rennes » : https://projet-air.univ-rennes.fr/presentation#p-110
[11] François Taddei « Un rêve éthique apprend à ne pas créer de cauchemars, de déchirures » et « L’avenir sera tissé par celles et ceux qui sauront réparer tout en continuant à rêver. » février 2026 : https://fr.linkedin.com/posts/françois-taddei-3696b919_voici-une-légende-plus-nécessaire-que-jamais-activity-7430656479331995648-T7UZ

