Grandes écoles et diversité : prendre en compte la dimension idéologique et politique (O. Guyottot)

Paris - Analyse n°209758 - Publié le 02/03/2021 à 16:54
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« Université/grandes écoles, droite/gauche, élites/peuples, capitale/province… Ces clivages sont des grilles de lecture qui se chevauchent, s’entrecroisent et se nourrissent les unes les autres. Elles contribuent au rejet que provoquent parfois les filières sélectives et, de manière plus large, aux oppositions entre les différentes filières éducatives en France (générales, professionnelles, publiques, privées…) », écrit Olivier Guyottot, enseignant-chercheur d’Inseec Grande école, dans une analyse pour News Tank, le 26/02/2021.

Il revient sur l'étude de l’Institut des politiques publiques, publiée le 19/01/2021, sur l’ouverture sociale des classes préparatoires et des grandes écoles. Et note que « dans la catégorie des éléments socioculturels et psychologiques, l’image négative des filières sélectives et le rejet qu’elles peuvent générer chez certains n’est pas mentionnée ».

« Liée à des biais et à des clivages idéologiques et politiques, cette image constitue pourtant un élément qu’il est nécessaire de ne pas laisser de côté au moment de préconiser des solutions pour améliorer la situation. »

Selon lui, ces biais « contribuent à la permanence de certains blocages en matière d’orientation scolaire ».


Une ouverture sociale qui ne progresse pas

L’Institut des politiques publiques (IPP) a publié mardi 19/01/2021 une étude portant sur l’évolution du recrutement des classes préparatoires et des grandes écoles depuis le milieu des années 2000 en fonction de l’origine sociale, du genre, de l’origine géographique et du parcours scolaire.

Cette étude décrit notamment une ouverture sociale qui ne progresse pas, malgré les efforts et les dispositifs mis en place depuis plusieurs années. Elle s’interroge entre autre sur les raisons pour lesquelles près de la moitié des élèves issus de catégories socio-professionnelles défavorisées ne choisit pas ces filières sélectives alors que leurs résultats scolaires le leur permettraient [1].

Le manque d’information en matière d’orientation, les freins financiers et géographiques et les phénomènes d’ordre socioculturel et psychologique sont les trois familles de raisons pointées du doigt pour expliquer cette situation.

Dans la catégorie des éléments socioculturels et psychologiques, l’image négative des filières sélectives et le rejet qu’elles peuvent générer chez certains n’est pas mentionnée. Liée à des biais et à des clivages idéologiques et politiques, cette image constitue pourtant un élément qu’il est nécessaire de ne pas laisser de côté au moment de préconiser des solutions pour améliorer la situation.

Université et grandes écoles, public et privé, sélectif et non-sélectif…

Le système de l’enseignement supérieur français est assez unique dans le monde dans la mesure où il se caractérise par son caractère dual où coexistent, en matière d’excellence, universités et grandes écoles.

Les grandes écoles sont indépendantes de l’université et relèvent souvent de tutelles liées à leur histoire et à leur nature (ministère des armées, ministère de l’industrie, chambres de commerce et d’industrie…).

Les deux modèles représentent pourtant deux approches éducatives régulièrement opposées idéologiquement.

  • D’un côté, l’université symbolise un enseignement public, gratuit, non sélectif et en manque de moyens et de financements.
  • De l’autre, les grandes écoles représentent un système payant, privé, basé sur la sélection et se développant sans problème apparent.

L’opposition entre l’université et les grandes écoles se transpose aussi dans le débat sur la finalité des études supérieures. Pour certains, l’éducation et l’enseignement supérieur sont faits pour apprendre et se cultiver et le statut et les règles de l’université garantissent ce droit. Pour d’autres, l’objectif est avant tout de former les étudiants à un métier et les grandes écoles font de cet aspect leur priorité.

D’autres formes de bipolarisation idéologiques

Mais les tensions générées par les oppositions entre modèles institutionnels et philosophies d’enseignement dans le supérieur en France renvoient aussi à des clivages idéologiques plus généraux.

Dans l’inconscient collectif, et même si la gauche française a abandonné la lutte des classes et n’aspire plus à un modèle de société d’inspiration marxiste, les classes favorisées sont généralement assimilées aux chefs d’entreprise et aux cadres et sont perçus comme de droite. Les grandes écoles, dont est issue une partie des patrons et des managers français, sont ainsi perçues comme le symbole de la domination du système capitaliste sur les classes défavorisées et sur les forces politiques de gauche.

Critiquées et décriées depuis de nombreuses années, les élites, économiques et politiques, françaises sortent dans leur grande majorité des grandes écoles. Symboles de la domination des élites sur le peuple, les grandes écoles perpétuent donc un système bipolarisé entre classes favorisées et défavorisées.

Dans la même logique, la tradition centralisatrice française et le poids économique, politique, culturel et intellectuel de Paris et de l’Île de France vis-à-vis de la province renvoie à une opposition entre dominants et dominés qui fait là encore écho à un clivage entre classes favorisées et défavorisées. 

Une méfiance nourrie par la méconnaissance des complexités de l’enseignement supérieur et du système éducatif français

Université/grandes écoles, droite/gauche, élites/peuples, capitale/province… Ces clivages sont des grilles de lecture qui se chevauchent, s’entrecroisent et se nourrissent les unes les autres. Elles contribuent au rejet que provoquent parfois les filières sélectives et, de manière plus large, aux oppositions entre les différentes filières éducatives en France (générales, professionnelles, publiques, privées…).

La prise de position d’Olivier Estèves [3], professeur d’université, dans une tribune du Monde datant du 13/01/2021, dénonçant, pendant la pandémie, l’enseignement en présentiel reçu par les élèves de classes préparatoires au contraire des étudiants de l’université (et auquel a répondu Alain Joyeux [4], président de l’APHEC Association des professeurs de classes préparatoires économiques et commerciales ) illustre bien la force de ces antagonismes.

Malheureusement, cette méfiance et ces oppositions se retrouvent aussi parfois chez les personnes en charge de l’orientation des élèves et de certains prescripteurs qui possèdent une image souvent manichéenne de certaines filières et des métiers et des disciplines auxquels elles peuvent former.

Ces oppositions et cette méfiance sont généralement le fruit d’une méconnaissance et d’une vision simplifiée qui fait peu cas de la complexité des acteurs et des situations.

  • Certaines grandes écoles sont par exemple publiques et non payantes.
  • À l’inverse, la médecine est enseignée à l’université et se caractérise par une très forte sélectivité alors que les élites des métiers du droit ne sont pas non plus passées par des grandes écoles.

En réalité, l’université et les grandes écoles sont complémentaires au moment d’absorber la masse grandissante de jeunes désireux de poursuivre des études supérieures. Elles possèdent des liens réels (doubles diplômes, diplômes joints, activités de recherche…) et certaines grandes écoles (notamment les écoles parisiennes les plus sélectives citées dans l’étude de l’IPP) sont en réalité plus proches de certaines universités (comme Dauphine) que de certaines grandes écoles de province, en matière de mentalité, de débouchés et de… catégorie socio-professionnelles.

Ne pas laisser de côté les biais idéologiques et politiques

Alors que le rapport de décembre 2020 « Diversité sociale et territoriale dans l’enseignement supérieur » présidé par Martin Hirsch devrait prochainement déboucher sur des propositions concrètes et que l’étude de l’IPP préconise la mise en place de quotas et de mesures de discrimination positive pour améliorer la démocratisation des filières sélectives, il est essentiel de ne pas laisser de côté les biais idéologiques et politiques. Ils contribuent à la permanence de certains blocages en matière d’orientation scolaire.

Bien entendu, il est illusoire d’espérer dépasser certains clivages idéologiques tant il structure une bipolarisation qui alimente oppositions et débats. Mais il semble possible, grâce à une approche neutre et non partisane, de casser certains préjugés qui expliquent en partie la faible représentation, à niveau scolaire équivalent, des catégories socio professionnelles défavorisées dans les filières sélectives et dans l’enseignement supérieur dans son ensemble.

L’amélioration de cette situation dépend aussi d’un véritable changement de mentalité en la matière de l’ensemble des parties prenantes du système éducatif français et de leur volonté de reconnaitre et de discuter, forces, faiblesses et complémentarités de l’ensemble de ses acteurs.

Olivier Guyottot


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Parcours

Inseec U
Enseignant-chercheur en stratégie
TBS Education
Directeur de la Formation Initiale et du Programme Grande Ecole.
Excelia
Directeur de la La Rochelle Business School
MBS (Montpellier Business School)
Directeur du programme grande école
Bordeaux école de management
Directeur des relations internationales
Université Externado, Bogota (Colombie)
Directeur des programmes Masters « Relations internationale » et « Gouvernement et politiques publiques » et enseignant-chercheur

Êtablissement & diplôme

Aston University
PhD Sciences politiques et gouvernement

Fiche n° 3718, créée le 09/05/2014 à 22:06 - MàJ le 05/02/2019 à 16:43


[1] Guyon, N. et Huillery, É. (2014). « Choix d’orientation et origine sociale : mesurer et comprendre l’autocensure scolaire ». Rapport d’évaluation. https://spire.sciencespo.fr/hdl :/2441/4masrhna3682s816k3ru6r3oov/ resources/rapport-liepp-3-autocensure-logospartenaires-0.pdf.

Dalton, P., Ghosal, S., et Mani, A. (2016). « Poverty and Aspirations Failure ». Economic Journal, 126(590), p. 165-188. https://doi.org/10.1111/ecoj.12210.

[3] https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/01/12/olivier-esteves-des-universites-sacrifiees-face-a-des-prepas-protegees_6066033_3232.html

[4] https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/01/22/il-est-urgent-de-sortir-des-prejuges-sur-les-classes-preparatoires_6067156_3232.html


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