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ExclusifGrenoble : l’université intégrée achève sa longue marche

News Tank Éducation & Recherche - Paris - Article n°155206 - Publié le
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©  D.R.
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Si le lancement du premier nano-satellite développé par le Centre spatial universitaire de Grenoble prévu à l’été 2019 a été repoussé de quelques mois, la mise sur orbite de la nouvelle université ne souffre pas de retard.

Le 01/01/2020, la Comue Univ. Grenoble Alpes et l’UGA Université Grenoble Alpes (Université Grenoble Alpes) se fondront au sein d’une «  université intégrée  », créée dans le cadre de l’ordonnance relative aux établissements expérimentaux.

Quant à Grenoble INP, Sciences Po Grenoble et l’Ensag, ils y seront des « établissements composantes », conservant leur personnalité morale.

Une nouvelle étape de rapprochement entre établissements pour un site universitaire fort de sa dimension recherche, de sa culture de l’innovation, caractérisé par une longue histoire de coopération, mais aussi marqué par des échecs retentissants…

Après avoir installé sa rédaction à Grenoble en novembre 2018 et suivi la construction de l’université intégrée, la rédaction de News Tank vous propose cette analyse qui accompagne le dossier complet que nous mettons en ligne.


Du conflit à la reconquête 

Si Grenoble est pionnière dans la mise en place de structures de coopération académique dans les années 1970, elle est aussi le théâtre de conflits opposant l’université, l’INP Institut national polytechnique et le CEA Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives qui conduisent à l’échec de la candidature à l’opération campus dans les années 2000.  

Mais la donne change avec le lancement par l’État des initiatives d’excellence, et l’unité se fait sous la houlette de nouveaux dirigeants qui vont s’accorder malgré leurs différences  :

  • Patrick Lévy Professeur émérite @ Université Grenoble Alpes (UGA)
    Lauréat du prix Jean-Claude Yernault Lecture (2015) pour ses travaux de recherche et de pratique clinique sur l’apnée du sommeil.
    avec Yassine Lakhnech Président @ Université Grenoble Alpes (UGA) • Enseignant-chercheur en informatique @ Université Grenoble Alpes (2016-2020) (UGA)
    Yassine Lakhnech est spécialiste en informatique théorique, plus…
    à l’Université Joseph Fourrier ;
  • Lise Dumasy Conseillère science ouverte @ France Universités • Membre du CA (CP2U) @ France Universités • Présidente @ Agence de développement universitaire Drôme-Ardèche (ADUDA)
    à l’Université Stendhal;
  • Brigitte Plateau à Grenoble INP, à qui Pierre Benech
    a succédé lors de son départ à la Dgesip Direction générale de l’enseignement supérieur et de l’insertion professionnelle

Le jalon majeur, celui qui rend possible la suite de l’histoire, est la fusion des universités grenobloises en 2016. Les lettres de l’Université Stendhal, emmenées par Lise Dumasy, et les SHS Sciences humaines et sociales de Pierre Mendès France acceptent de se rallier aux sciences dures de Joseph Fourier.  

En mettant en œuvre un «  deal  » politique original — une présidence tournante à la tête de l’université fusionnée et de la Comue Communautés d’universités et d’établissements —, Lise Dumasy et Patrick Lévy font aboutir le processus, non sans difficultés sérieuses, tant budgétaires que pour les personnels.  

La Comue, astucieusement baptisée Univ. Grenoble Alpes à côté de l’UGA (Université Grenoble Alpes), porte l'Idex Initiative(s) d’excellence obtenue elle aussi en 2016. Elle donne satisfaction aux acteurs et prépare la naissance de l’université intégrée en développant les collaborations en recherche et en matière immobilière notamment.  

Relations avec les organismes

L’émergence d’une université pluridisciplinaire s’accompagne de relations améliorées avec les deux grands voisins historiques  : le CEA Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives , dont Grenoble est une place forte, et l’INP Institut national polytechnique Grenoble, qui est chronologiquement… la première université du site. Le départ de certaines personnalités jusque-là incontournables, comme Jean Therme au CEA, permet aussi d’ouvrir une nouvelle page de l’histoire du site.  

Les autres organismes de recherche — CNRS et Inria Institut national de recherche en informatique et en automatique principalement — se mettent au diapason pour rassembler tous les acteurs universitaires dans un nouvel ensemble.  

Un consensus local qui n’empêche pas d’autres tensions de se faire jour, par exemple avec le CNRS au niveau national, à mesure que l’université s’affirme.  

Le projet passe avant les structures 

Les années 2017 à 2019 voient les acteurs locaux franchir des cols de première catégorie  : diffusion d’une «  feuille de route  » pour la future université intégrée, vote du texte politique «  fondateur  », puis, à l’été 2019, des projets de statuts, avec le soutien du syndicat Sgen-CFDT Syndicat général de l’Éducation nationale - Confédération française démocratique du travail .  

Un texte politique précis limitant les zones d’ombre

L’ordonnance sur les regroupements, permettant à certains établissements de garder leur personnalité morale dans une nouvelle université expérimentale, facilite le mouvement. Mais les Grenoblois affichent surtout une confiance les uns envers les autres qui leur permet de repousser autant que possible les querelles d’ego, et de limiter les zones d’ombre.

Sujets qui fâchent

Contrairement à Nantes où l’université et Centrale sont entrées en conflit au moment de concrétiser le projet qui leur a pourtant valu une I-site Initiative-Science-Innovation-Territoire-Economie , les Grenoblois éliminent un à un les sujets qui fâchent. En s’appuyant notamment sur un texte politique « fondateur » qui détaille la vision commune des porteurs du projet. Objectif : traiter précisément des sujets aussi sensibles que la gouvernance, la communication, les classements, la propriété intellectuelle…

Un état d’esprit grenoblois résumé par la formule «  le projet passe avant les structures  ». «  Il y a une culture locale du “on va y arriver “  », confirme ainsi Jean-Michel Jolion
, le DRRT Délégué(e) régional(e) à la recherche et à la technologie . Un autre observateur souligne que «  tous les milieux grenoblois, même s’il y a du sang sur les murs, savent faire l’unité vis-à-vis de l’extérieur  ».  

Alors que sur d’autres sites, les tensions entre écoles et universités affleurent, voire font voler en éclat les projets, comme à Lyon, l’accord politique grenoblois est ferme. Et il va permettre, selon toute vraisemblance, de répondre aux exigences du jury international de l’Idex en matière de gouvernance pour confirmer définitivement le précieux label.  

Les difficultés de la fusion des universités, menée pied au plancher, conduisent aussi les responsables universitaires à revoir la méthode en matière de conduite du projet et de communication interne à l’heure de bâtir l’université intégrée.  

En marge du projet

Pour autant, la marche en avant grenobloise se fait en laissant, au moins temporairement, certains sur le côté de la route  : 

  • l’Université de Savoie-Mont-Blanc, qui tient à son indépendance et peut la maintenir grâce à son attractivité et au dynamisme de son territoire  ;  
  • des composantes internes qui n’ont pas voulu rejoindre les futurs pôles de la nouvelle université (la faculté de sciences économiques, la faculté de droit, et l’Institut d’urbanisme et de géographie alpine)  ;
  • au-delà des déclarations ambitieuses de son directeur, Loïck Roche Directeur général adjoint et directeur académique @ Groupe Igensia Éducation
    , sur un corps professoral commun, la place de Grenoble École de Management n’est pas non plus évidente. 

Grenoble fait-elle figure d’exception en France  ?  

Jusqu’ici, seules les fusions «  totales  », comme à Strasbourg, Bordeaux, Marseille, et plus récemment à Paris, sont parvenues à rassembler sciences dures et SHS pour créer des universités voulant jouer les premiers rôles au niveau mondial. Mais ces fusions ne sont pas parvenues à inclure les écoles d’ingénieurs.

L’INP se voit augmenté de Polytech et d’un IAE

Dans l’Isère, non seulement l’INP intègre le nouvel établissement en préservant son identité, mais il se voit augmenté de Polytech, école d’ingénieurs interne, et d’un IAE. En outre, l’IEP Institut d’études politiques et l’école d’architecture (Ensag Ecole nationale supérieure d’architecture de Grenoble ), qui relève de la tutelle du ministère de la culture, sont parties prenantes. Pour autant, en matière de délivrance des diplômes, l’établissement expérimental laisse la main à ses établissements composantes (voir encadré).

Ailleurs, en utilisant l’ordonnance, PSL Paris Sciences & Lettres , Saclay et Nantes présentent des modèles comparables à Grenoble, non sans rebondissements qui mettent parfois en péril l’ensemble. Mais ils vont parfois plus loin, comme PSL qui délivrera tous les diplômes.  

Si connaître le niveau d’intégration le plus abouti est à ce stade difficile, un observateur avisé des différents sites note que l’imbrication de personnalités morales et juridiques les unes dans les autres, permise par l’ordonnance, ne peut être que transitoire  :

«  Il fallait cela pour que des projets avancent en France, mais une université dans une université, ça ne tient pas  !  » 

Le projet de décret de statuts de la future université, sous la forme d’un EPE (établissement public expérimental), prévoit notamment : 

• que l’Université Grenoble Alpes et la Comue Univ. Grenoble Alpes se fondront dans l’EPE ;
• trois « établissements-composantes » - l’Institut polytechnique de Grenoble, l’Institut d’études politiques de Grenoble et l’École nationale supérieure d’architecture de Grenoble - qui conservent leur personnalité morale ;
• que les établissements-composantes délivreront eux-mêmes les grades et diplômes nationaux pour lesquels ils ont été accrédités par l’État, et des diplômes qui leurs sont propres ;
• la PI antérieure à la création de l’EPE de l’Université Grenoble Alpes, l’IPG, l’IEPG et l’Ensag sera mise à disposition de l’EPE et de ses composantes ; elle sera ensuite déposée par l’EPE ;
• la possibilité pour le président de demander la révision du budget d’un établissement-composante « en cas de contradiction manifeste » avec la stratégie de l’université cible ;
• l’installation par le président d’une mission « égalité entre les femmes et les hommes » ;
• et la représentation de quatre organismes de recherche au directoire : CEA, CNRS, Inria et Inserm.

Les ambitions pour l’avenir

Montrer à toute la communauté universitaire que le mécano institutionnel a des conséquences concrètes… et positives : tous les promoteurs de l’université intégrée savent que ce défi doit être relevé. La future université grenobloise affiche ainsi de grandes ambitions, confiante dans sa capacité à développer l’interdisciplinarité et à faire une place de choix aux SHS. 

À l’appui de ce discours, les dirigeants du site peuvent afficher la sélection du projet de 3IA Institut interdisciplinaire d’intelligence artificielle grenoblois, officiellement lancé à l’été 2019. Et ils peuvent miser sur d’autres appels à projets structurants du PIA Programme d’investissements d’avenir dédiés aux grandes universités de recherche.

À l’international aussi, des discussions sont en cours avec Oxford pour nouer un partenariat majeur, annonce Patrick Lévy à News Tank dans le cadre de ce dossier.

L’enjeu de simplification et d’allègement de la machine administrative est aussi jugé prioritaire : le texte fondateur élaboré à l’été 2018 insiste beaucoup sur les progrès à faire en matière d’efficacité dans les prises de décision et dans la délégation de compétences du centre vers les composantes.

De nombreux défis à relever 

Un net déficit d’attractivité par rapport à la métropole lyonnaise

Dans une région Auvergne Rhône-Alpes attractive au niveau national pour les bacheliers, Grenoble perd des bacheliers qui lui préfèrent, notamment, l’académie de Lyon pour effectuer leur premier cycle. 

L’enjeu territorial pour développer une offre adaptée notamment en premier cycle, dans toute l’académie, est énorme pour une université qui vise aussi les premiers rangs mondiaux en recherche.  

Un contexte politique local crispé 

Une mairie tenue par Éric Piolle (Europe Écologie les Verts), une métropole présidée par Christophe Ferrari, universitaire et ancien socialiste, et une région gagnée par Laurent Wauquiez (Les Républicains)… Même si l’enjeu universitaire fait consensus parmi les élus, les interférences politiques sont possibles.  

Surtout, la préoccupation en matière de montée de l’insécurité revient dans tous les discours ou presque. Le monde académique s’inquiète de l’image dégradée d’une ville qui doit se battre pour être attractive, et il n’est pas épargné : le mouvement anti-sciences se fait entendre à Grenoble, parfois violemment comme l’a montré l’incendie criminel du centre de culture scientifique local.   

L’architecture institutionnelle

Faite de composantes avec et sans personnalité morale, l’université intégrée doit prouver son efficience et le rapprochement inédit d’un IAE, d’une école d’ingénieurs interne (Polytech) et de l’INP doit faire ses preuves. 

Les personnels attendent aussi de voir les effets concrets du mécano institutionnel incessant, alors qu’ils ont beaucoup donné lors de la fusion.   

Par ailleurs, les finances de l’UGA sont encore sous surveillance, avec un plan de redressement mis en place depuis deux ans.

Un leadership à reconstruire

Avec le départ annoncé de Patrick Lévy Professeur émérite @ Université Grenoble Alpes (UGA)
Lauréat du prix Jean-Claude Yernault Lecture (2015) pour ses travaux de recherche et de pratique clinique sur l’apnée du sommeil.
et de Lise Dumasy Conseillère science ouverte @ France Universités • Membre du CA (CP2U) @ France Universités • Présidente @ Agence de développement universitaire Drôme-Ardèche (ADUDA)
, grands artisans de la réussite grenobloise, c’est une page majeure qui se tourne à Grenoble. Yassine Lakhnech Président @ Université Grenoble Alpes (UGA) • Enseignant-chercheur en informatique @ Université Grenoble Alpes (2016-2020) (UGA)
Yassine Lakhnech est spécialiste en informatique théorique, plus…
, directeur exécutif recherche et valorisation de l’Idex UGA, a travaillé de près à l’ensemble du projet ces dernières années. Il pourrait leur succéder et devenir le premier président du nouvel ensemble. Pierre Benech
, qui a réussi à convaincre les écoles de l’INP de jouer le jeu collectif, devra aussi être réélu en février 2020.  

La confiance entre les partenaires

Que ce soit l’avenir de la fondation de l’UGA et de celles des membres, notamment celle de l’INP, l’absence de mise en commun de la valorisation de la recherche du fait de la puissance du CEA, d’Inria ou de Grenoble INP sur le sujet, ou encore la création de nouvelles formations communes : tous ces sujets vont permettre de tester la solidité de la confiance entre les partenaires.

C’est aussi, on l’imagine, le cas du beau résultat de l’université et de l’INP, tous deux retenus avec leurs partenaires respectifs comme «  universités européennes  » en 2019 par Bruxelles… Un succès, certes, mais qui va certainement constituer un challenge pour la nouvelle université, dont la marque, en devenir, peut pâtir du flou lié à l’existence de ces deux objets.  

Les bâtisseurs de l’Université de Grenoble demandent du temps : ils insistent sur le fait qu’une université intégrée n’est pas une fusion et que c’est un processus de transformation qui s’enclenchera au 01/01/2020. 

 

Echange entre la rédaction de News Tank et les dirigeants des établissements de la future université intégrée de Grenoble - ©  Thierry Morturier/Dircom UGA


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