Début

Crise du Covid-19 : « La continuité pédagogique n’est pas la priorité » (Franck Loureiro, Sgen-CFDT)

Paris - Publié le mardi 24 mars 2020 à 12 h 51 - Mis à jour le vendredi 27 mars 2020 à 12 h 02 - n° 178609 « Franchement, la continuité pédagogique n’est pas la priorité. La priorité, c’est la gestion de la crise sanitaire, et ensuite on s’organisera. Si actuellement, on ne peut pas faire cours à distance, ce n’est pas grave. Il faut juste ne pas laisser les étudiants décrocher complètement », déclare Franck Loureiro, dans le cadre d’une interview accordée à News Tank, le 24/03/2020.

Le secrétaire général adjoint du Sgen-CFDTSgen-CFDTSyndicat général de l’Éducation nationale - Confédération française démocratique du travail liste plusieurs enjeux qui remontent du terrain :
• l’inquiétude des équipes pédagogiques pour savoir comment continuer à faire leurs cours ;
• le report du paiement des vacataires, évoqué par certaines universités, est « inacceptable ». « Toutes les heures programmées pour les vacataires doivent être rémunérées » ;
• le non-renouvellement de CDD dans certains établissements ;
• le manque de matériel de protection pour les agents des bibliothèques universitaires ;
• les difficultés de connexion à certains services de communication à distance tels Renavisio et Rendez-Vous, proposés par RenaterRenaterRéseau national de télécommunications pour la technologie l'enseignement et la recherche ;
• ou bien encore le problème de l’alimentation et des soins aux animaux de laboratoire.

« Le président de la République a clairement indiqué que ce n’est pas aux salariés et aux agents de payer le prix de la crise du Covid : il faut aussi garantir la continuité des rémunérations ! Si le gouvernement s’imagine que les gens ne travaillent pas et qu’il va pouvoir profiter de cette crise pour supprimer des congés, des primes, etc., ce serait scandaleux. Ce n’est vraiment pas le moment de jouer à ça », ajoute Franck Loureiro.

Droit de retrait invoqué par certains syndicats, question des stages étudiants, projet de décret autorisant la visioconférence pour recruter les chercheurs et enseignants-chercheurs… : autant de sujets également abordés avec le secrétaire général adjoint du Sgen-CFDT dans cette interview.
Franck Loureiro - © D.R.
Franck Loureiro - © D.R.

Franck Loureiro répond à News Tank

Comment qualifieriez-vous la réaction du MesriMesriMinistère de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation à la crise du Covid-19 ?

La réaction du Mesri a été rapide et à la hauteur de l’enjeu de cette crise sanitaire. Nous avons eu une réunion avec le ministère dès le vendredi 13/03. Frédérique VidalFrédérique Vidal a tenu des propos très clairs et précis, ce qui a permis d’éviter la confusion qu’on observe du côté du ministère en charge de l’éducation nationale pour l’enseignement scolaire.

Une réaction du Mesri rapide et à la hauteur La ministre a tout de suite indiqué aux personnels de l’EsriEsriEnseignement supérieur, recherche et innovation que la priorité était de limiter la propagation du virus en nous protégeant et en restant chez nous, et que le ministère et les établissements reviendraient ensuite vers nous. Il était fondamental que ce message de confinement soit tenu rapidement.

Et quels échos vous remontent du terrain ?

Le premier est, bien sûr, l’inquiétude des équipes pédagogiques pour savoir comment continuer à faire leurs cours. Malgré une impréparation générale liée à la soudaineté de l’annonce de fermeture, on ne s’en sort pas trop mal. Mais force est de constater qu’il y a encore beaucoup de progrès à faire en matière de numérique et d’enseignement à distance à l’université.

Il y a aussi toute une problématique d’ingénierie pédagogique, car un cours à distance, cela ne peut pas se résumer à faire son cours comme en présentiel, mais sur Skype. On devra tirer les leçons de cette crise en matière de formation continue pour savoir comment outiller les collègues pour l’enseignement à distance.

Repenser la manière d’enseignerL’idée est de pouvoir mieux anticiper d’autres crises à venir, cette crise pouvant aussi nous amener à repenser la manière d’enseigner, en n’obligeant plus les étudiants à se déplacer si l’enseignement en présentiel n’est pas indispensable : un certain nombre d’enseignements pourraient vraiment se faire à distance. C’est un enjeu majeur dans le contexte de transition écologique pour les années à venir pour limiter au maximum nos déplacements.

D’autres inquiétudes majeures ?

Nombre de collègues ne se sont pas inquiétés pour leur paye à eux, mais pour celles des vacataires et contractuels. Nous avons alerté le ministère sur le fait que toutes les heures programmées pour les vacataires doivent être rémunérées, sinon ce sera pour eux une catastrophe financière.

Paiement des vacataires reporté: inacceptable J’espérais aussi que les établissements ne profiteraient pas de la crise pour ne pas renouveler les CDD dont les renouvellements tombent en ce moment.

Malheureusement, certains tenteraient de le faire. D’autres ont annoncé le report du paiement de leurs vacataires après la crise. C’est inacceptable. On a alerté très rapidement les services du secrétaire d’État en charge de la fonction publique à Bercy sur ce point.

La situation semble heureusement se normaliser, nous avons l’écho de DRFIPDRFiPDirection régionale des finances publiques étant revenues sur leur décision en annonçant finalement que les vacataires seront bien payés en temps et en heure. Les durées des contrats doctoraux doivent aussi être prolongées, ainsi que les rémunérations afférentes pour tenir compte de cette situation spécifique. 

Et pour les salaires des titulaires ?

Certaines DRFIP ont aussi annoncé que le salaire d’avril sera un copié-collé de celui de mars pour tous les agents, ne permettant donc pas de tenir compte des changements d’échelon et de grade. Les titulaires ne seront donc pas forcément réévalués dans leur salaire en avril, car c’est compliqué dans les DRFIP qui sont aussi en télétravail.

Il serait scandaleux que le gouvernement profite de cette crisePlus largement, le président de la République a clairement indiqué que ce n’est pas aux salariés et aux agents de payer le prix de la crise du Covid : il faut aussi garantir la continuité des rémunérations ! Si le gouvernement s’imagine que les gens ne travaillent pas et qu’il va pouvoir profiter de cette crise pour supprimer des congés, des primes, etc., ce serait scandaleux. Ce n’est vraiment pas le moment de jouer à ça.

Qu’en est-il pour les stages des étudiants ?

La DgesipDgesipDirection générale de l'enseignement supérieur et de l'insertion professionnelle a envoyé des informations assez précises sur ce point : soit on neutralise l’unité d’enseignement qui porte le stage, soit on prend en compte ce qui a déjà été fait dans le stage. Sur le terrain, les équipes encadrantes réfléchissent aussi à la manière de procéder, par exemple via des modalités d’évaluation du stage en distanciel. Quand ils peuvent, ils reportent le stage, ce qui doit préalablement être négocié avec l’employeur. Il y a aussi parfois la possibilité de décaler plus tard, ce qui demande un travail au cas par cas.

Mais pour ces questions de stage, je ne suis pas favorable à la mise en place de consignes trop strictes que ce soit au niveau national ou au niveau des établissements. Cela doit se décider formation par formation, par les équipes pédagogiques, en lien avec les équipes supports de stages dans les entreprises, en y associant les étudiants.

Avez-vous d’autres remontées du terrain ?

Il y a aussi la question de l’ouverture des bibliothèques universitaires. On nous demande de rester ouverts, mais les personnels n’ont pas d’équipements de protection. Mais tout cela va se mettre en place. Il faut accepter que tout ne soit pas parfait.

La continuité pédagogique n’est pas la prioritéMais franchement, la continuité pédagogique n’est pas la priorité. La priorité, c’est la gestion de la crise sanitaire, et ensuite on s’organisera. Si actuellement, on ne peut pas faire cours à distance, ce n’est pas grave. Il faut juste ne pas laisser les étudiants décrocher complètement.

Il ne faut pas non plus assommer les étudiants de travail à distance, mais juste maintenir un lien avec les enseignants. Le message à leur faire passer, c’est qu’on trouvera des solutions même si on n’a pas toutes les réponses tout de suite.

Enfin, le point sur lequel je suis plus inquiet, c’est l’état psychologique dans lequel on retrouvera certains étudiants et collègues à la fin de cette crise sanitaire, car le confinement c’est aussi un isolement.

Certaines infrastructures numériques d’enseignement à distance semblent également défaillantes tel Renater et ses services Renavisio et Rendez-Vous qui ne peuvent plus répondre à l’intégralité des demandes…

Oui sur Renavisio, c’est parfois très long en effet. Il faut couper sa caméra et n’utiliser que le son, sinon c’est compliqué. Ce ne sont pas ces outils qui sont défaillants, mais les nœuds du réseau qui s’engorgent face à la hausse des connexions. Ils ne sont pas configurés pour supporter un tel trafic.

Par ailleurs, il y a un autre problème : des étudiants sont rentrés chez leurs parents qui vivent à la campagne en zone blanche. Même s’ils ont un très bon matériel informatique, le réseau est de très mauvaise qualité. Nous avons beaucoup d’étudiants et de collègues dans cette situation.

Au niveau des organismes de recherche, certains se plaignent de PCA (plans de continuité d’activité) adoptés et mis en œuvre « dans la plus grande confusion » avec l’envoi de messages « contradictoires aux personnels et aux usagers ».

Cela dépend des organismes et des directions régionales. C’est vrai que tout le monde communique et donne des consignes à tous les niveaux dans cette crise. Et les agents reçoivent effectivement parfois quatre à cinq messages qui peuvent être contradictoires.

Les consignes varient sur les activités de recherche jugées indispensables nécessitant du personnel sur place. Si en SHSSHSSciences humaines et sociales, il est plus aisé de continuer ses recherches en télétravail, ça l’est beaucoup moins en sciences dures, notamment quand il y a des manipulations en cours mettant en jeu un coût de matériel important.

Des chercheurs continuent à se rendre dans leurs laboratoires pour poursuivre leurs manipulations, faire des relevés, un peu comme ils le faisaient le week-end ou en période de vacances en temps normal. Toutefois, des roulements se mettent en place pour que ce ne soit pas toujours les mêmes.

Animaux de laboratoire : un gros problèmeUn des gros problèmes concerne l’alimentation et les soins à apporter aux animaux de laboratoire. Ce sont généralement des techniciens qui s’en occupent. Or, ils habitent souvent loin des campus universitaires et ne peuvent plus y accéder par transports en commun.

Enfin, nous ne sommes pas favorables à des mesures nationales qui par exemple édicteraient une prorogation systématique des contrats de recherche, même s’il faudra tolérer une certaine souplesse en cas de demandes ponctuelles d’un ou deux mois supplémentaires.

Certains syndicats invoquent le droit de retrait, vous aussi ?

Les employeurs publics que sont les universités et les organismes de recherche se doivent de montrer l’exemple en matière de sécurité des agents. Le Sgen-CFDTSgen-CFDTSyndicat général de l’Éducation nationale - Confédération française démocratique du travail a alerté le secrétaire d’État en charge de la fonction publique pour assurer la sécurité des salariés et des agents.

Si on demande à certains agents de venir sur leur lieu de travail, il faut qu’ils aient accès à un matériel de protection adéquat. Or, il y a pénurie de ces équipements actuellement qui doivent donc être réservés aux personnels soignants : les employeurs doivent donc accepter que les agents restent chez eux.

Nous avons aussi demandé la neutralisation du jour de carence pour les agents publics en cas d’arrêt maladie en lien avec le coronavirus. Nous avons obtenu satisfaction grâce à notre action auprès des parlementaires : la disposition a été intégrée dans la loi d’urgence sous forme d’un amendement déposé par le gouvernement.

Concours de recrutement des chercheurs, enseignants-chercheurs, ingénieurs, techniciens… où en est-on sur ce point ? Que préconisez-vous ?

En prévision du CTMESRCTMESRComité technique ministériel de l'enseignement supérieur et de la recherche prévu le 24/03, mais reporté à une date ultérieure, nous avons reçu un texte indiquant que le recrutement des enseignants-chercheurs et d’autres catégories de personnels pourra se faire par visioconférence. Le cas des chercheurs en organismes est un peu différent, il peut y avoir un décalage entre leur recrutement et leur prise de fonction. Notre position est donc de dire que, dans un premier temps, tout ce qui peut être reporté doit l’être.

Les universités doivent ouvrir leurs salles de visioconférenceEn revanche, un enseignant-chercheur doit être là en septembre pour accueillir les étudiants. Pour eux, il faut recourir à la visioconférence quand ce n’est pas possible autrement. Il faut donc que les universités ouvrent leurs salles de visioconférence et mettent à disposition des jurys et des candidats des conditions de visioconférence les plus efficaces et meilleures possible. Un point également très important : il faudra s’assurer de la confidentialité des votes avec ces outils numériques à distance.

Enfin, il est hors de question d’instaurer dans la loi d’urgence des choses qui modifient le recrutement des chercheurs et enseignants chercheurs de manière définitive, elle ne doit comporter que des mesures cantonnées à cette période exceptionnelle.

Franck Loureiro
Fiche n° 4927, créée le 25/06/14 à 11:13 - MàJ le 03/05/17 à 16:12

Franck Loureiro

Date de naissance : 24/12/1966

Parcours Depuis Jusqu'à
Syndicat Général de l'Éducation Nationale - CFDT
Secrétaire National
- -
Université de Poitiers
Conseiller principal d'éducation à l'Espé de Poitiers
- -
Conseil national de l'enseignement supérieur et de la recherche
Elu Juin 2015 Aujourd'hui
Juin 2015 Aujourd'hui

Fin
loader mask
1