Exclusif FP9 : « Rendre l’EIC aussi célèbre et efficace que l’ERC » (Jean-David Malo, Commission européenne)

Paris - Publié le mercredi 11 avril 2018 à  9 h 37 - n° 117374 « L’EICEICEuropean innovation council sera présent dans la proposition que la Commission européenne fera à la fin du printemps 2018 pour le FP9FP99th framework programme et l’objectif est bien de rendre l’EICEICEuropean innovation council aussi célèbre et aussi efficace, en matière d’impact, que l’ERCERCEuropean Research Council, un programme reconnu internationalement que même les Américains nous envient ! », déclare Jean-David Malo.

Le directeur innovation ouverte et science ouverte de la DGRIDGRIDirecteur général de la recherche et de l'innovation de la Commission européenne s’exprime dans le cadre d’un entretien accordé à News Tank dans son bureau à Bruxelles, le 27/03/2018.

« Nous comptons aussi inclure l’amélioration de la situation du capital risque en Europe dans le cadre de notre soutien à l'écosystème de l’innovation, à l’intérieur du prochain programme-cadre ou via une autre partie du budget de long terme de l’UEUEUnion européenne. EIC et soutien à l'écosystème de l’innovation : ces deux axes seront donc très présents au-delà de 2020. »

Jean-David Malo assure que « le type de financement principal du prochain programme-cadre sera bel et bien toujours la subvention », et répond à InriaInriaInstitut national de recherche en informatique et en automatique qui déclarait à News Tank craindre une dilution du numérique dans la structuration par grandes missions envisagée pour le prochain FP9 : « je voudrais rassurer nos amis d’Inria : je ne pense pas que le numérique, qui est une des priorités de l’actuelle Commission, sera “mal traité” dans le prochain budget de l’Union ».

EIC axé sur la deeptech, obligations d’open access renforcées et piste d’un « label science ouverte » pour les universités, « absolue nécessité d’un cloud européen de la science ouverte », réflexions sur les critères d’évaluation des chercheurs, « vif débat » à venir sur les données de la recherche, mesures pour faire revenir les investissements privés dans le domaine du capital risque, soutien à l'écosystème de l’innovation, structuration par missions… News Tank retranscrit ici les pistes évoquées par Jean-David Malo pour le prochain FP9 et le futur de la politique européenne pour la recherche et l’innovation.
Jean-David Malo - © D.R.

Jean-David Malo répond à News Tank

Comment se traduit la politique de science ouverte de la Commission européenne ?

Jean-David Malo : En 2015, c’est le commissaire européen Carlos MoedasCarlos Moedas qui, le premier, a popularisé les notions de science ouverte, d’innovation ouverte et d’ouverture sur le monde (Open to the world), en les cristallisant dans une approche commune, intégrée et visionnaire pour la politique de recherche et d’innovation de l’Union.

Au sein du programme-cadre Horizon 2020, cela se traduit par un ensemble d’actions et de principes. Par exemple, pour presque toutes les subventions de H2020, les bénéficiaires ont l’obligation de garantir que les données produites font l’objet d’un DMPDMPData management plan et qu’elles sont ouvertes et donc accessibles, ce qui n'était pas le cas avant.

FP9 : renforcer l'obligation d'open access Et dans le prochain programme-cadre (FP9FP99th framework programme), nous allons encore renforcer cette obligation. Mais des données ouvertes et accessibles ne suffisent pas. Il faut aussi que les données soient de qualité, c’est-à-dire reproductibles, vérifiées, curées, etc. D’où la dynamique de « fair data » que nous avons commencé à intégrer à certaines actions de H2020, et que l’on souhaite étendre dans le FP9.

Concrètement, comment la Commission compte-t-elle favoriser ce « fair data » ?

En 2017, le commissaire Moedas est allé plus loin que ses annonces sur la science ouverte, l’innovation ouverte et l’ouverture au monde de 2015, en déclarant l’absolue nécessité de créer un EOSCEOSCEuropean Open Science Cloud (Cloud européen pour la science ouverte) intégrant tous les principes de la science ouverte.

Cloud européen de l'open science : une absolue nécessité Nous avons donc lancé un travail visant à fédérer toutes les communautés scientifiques sur ce projet d’EOSC. Un sommet a été organisé sur ce sujet le 12/06/2017. Puis les services de la Commission ont publié un document de travail en mars 2018 qui explique, en six grands axes, comment pourrait fonctionner un tel cloud européen de science ouverte, concrètement.

Au final, nous avons mis en œuvre cette politique en faveur de la science ouverte assez rapidement depuis le discours initial du commissaire Moedas de 2015. Une mise en œuvre qui se concrétise donc à la fois dans le programme-cadre H2020, mais aussi par d’autres initiatives, comme le Cloud européen pour la science ouverte.

Les critères d'évaluation des chercheurs actuels empêchent-ils l’essor de la science ouverte ?

D’une certaine manière, oui. L'évaluation actuelle de la carrière des chercheurs, principalement basée sur le facteur d’impact des revues dans lesquelles ils publient leurs résultats, est un réel problème. Il y a quelques mois, la Commission a publié les résultats des travaux sur d’autres paramètres envisageables pour évaluer la carrière des chercheurs. L’objectif étant de trouver des pistes pour inciter à un changement de ces critères d'évaluation, notamment dans les universités.

Évaluation actuelle des chercheurs : un réel problème Mais on ne veut rien imposer. Dans le prochain FP9, l’idée n’est pas de dire « vous n’aurez pas de subventions pour tel projet si vous ne changez pas vos critères d'évaluation ». Non, l’idée est davantage de stimuler et de récompenser les universités qui le feront.

Cela pourrait aussi passer par un programme de soutien à la modernisation des universités auquel nous sommes aussi en train de réfléchir. Pour tout cela, nous travaillons bien sûr main dans la main avec la DGEACDGEACDirectorate General for Education and Culture (direction générale de l'éducation, de la jeunesse, du sport et de la culture), afin que leur travail sur l'éducation soit complémentaire, en synergie avec le nôtre.

Que pensez-vous des relations actuellement très tendues entre les acteurs de la recherche publique et les grands éditeurs de revues scientifiques tels Springer et Elsevier ?

L’attitude de ces grands éditeurs est contraire à la politique de science ouverte. Sur ce sujet, je partage chaque mot de l’interview de Robert Jan-SmitsSmits Robert-Jan , notre ancien DGRIDGRIDirecteur général de la recherche et de l'innovation, publiée par Horizon Magazine le 23/03/2018. Il y indique notamment que l’important ne devrait pas être « où vous publiez », mais « ce que vous publiez ».

L'écosystème créé par ces grands éditeurs génère des résultats prisonniers L'écosystème créé par ces grands éditeurs est devenu un écosystème qui génère des résultats prisonniers. Nous sommes heureusement parvenus à ce que la grande majorité des résultats scientifiques financés par la recherche publique européenne soient en open access. Mais certains ne jouent pas le jeu, bien qu’ils aient signé un contrat stipulant qu’ils doivent le faire…

Toutefois, il y a bien sûr des résultats scientifiques financés par le programme-cadre qui, par nature, ne peuvent pas être publiés et accessibles, pour des questions de concurrence et de compétitivité. Voilà pourquoi nos contrats prévoient la possibilité d’invoquer le fait d’y échapper, pour ce type de raisons tout à fait justifiées et que l’on accepte donc volontiers. Cela peut concerner un certain nombre d’entreprises et même des organismes de recherche ayant généré des résultats impactant certaines de leurs activités économiques.

Les grands éditeurs s’intéressent aussi de plus en plus à la valorisation des données de la recherche…

En tant qu’institution finançant la production de données issues de la recherche, la Commission européenne n’est pas indifférente à cette évolution. Car sur la gestion de ces données, il y a effectivement un vide dans lequel s’engouffre un certain nombre d’acteurs.

Données de la recherche : je sens poindre un débat très vif Or ces données financées par de l’argent public ont normalement vocation à servir un bien collectif. Il y aura sans doute un débat très vif sur le sujet. Je le sens poindre aussi dans le cadre du Cloud européen pour la science ouverte qui suscite déjà de nombreuses interrogations : comment les données vont-elles être gérées ? Par qui ? etc.

Mais je demeure optimiste sur le fait que nous réussirons à trouver des solutions idoines. L’important c’est le dialogue et la prise en considération d’une vision à long terme et non pas une vision à court terme basée sur des intérêts individuels.

Comment se situe l’Union européenne sur l’innovation ouverte ?

Comme l’a indiqué le commissaire Moedas, l’innovation est la clef permettant d’utiliser les connaissances pour générer des produits, donc de la croissance et de l’emploi en Europe. Et dans un monde où les technologies évoluent à vitesse grand V, il faut travailler de manière ouverte… ce qui ne veut pas dire de manière non protégée ou gratuite.

Europe : un paysage de l'innovation totalement fragmenté Pour cela, nous devions nous attaquer à un certain nombre de faiblesses du système d’innovation européen. Au-delà même de la différence culturelle sur ce sujet avec les États-Unis, le paysage de l’innovation est totalement fragmenté en Europe. Et l’un des premiers problèmes mis en évidence dès sa prise de fonction par le commissaire Moedas reste la prise de risque en matière d’investissements dans la recherche et l’innovation.

Mais l’accès au financement risqué n’est pas seulement fragmenté, il est aussi sous-dimensionné : en Europe  le secteur du capital risque lève cinq à six fois moins de fonds qu’aux États-Unis. Par ailleurs, alors que les fonds de capital-risque font 70 M€ en moyenne en Europe, leurs homologues américains tournent plutôt autour de 250 M€ en moyenne, certains allant même jusqu'à 2 Md€ ! Sans compter qu’en Europe, très peu de fonds couvrent plusieurs pays.

Que faire pour améliorer la situation en Europe ?

Le premier défi est de trouver comment faire revenir les investissements privés dans le domaine du capital risque (et notamment les assurances, les fonds souverains, les fonds de pension) et faire ainsi grossir nos fonds de capital-risque en Europe. Pour cela, Carlos Moedas a eu l’idée de lancer des fonds de fonds paneuropéens de capital-risque (VentureEU). Un AMIAMIAppel à manifestation d'intérêt a ainsi été lancé en décembre 2016 dont les résultats sont publiés le 10/04/2018.

Effondrement de nombre de start-up européennes Cet AMI est l’illustration que l’on peut s’attaquer au problème par le haut, en attirant des capitaux privés pour financer des entreprises innovantes. Mais la vision doit aussi se faire par le bas, en trouvant comment faire émerger des entreprises qui travaillent sur des innovations de rupture, et en les accompagnant dans leur croissance. Car l’un des autres défis auquel l’Europe doit s’attaquer, c’est sa faiblesse chronique à transformer les résultats de sa recherche d’excellence en innovation créatrice de croissance et d’emploi.

Le problème ici n’est pas que sur la création de start-up : on en crée annuellement autant en Europe qu’aux États-Unis. On sait donc générer de la connaissance et la transformer pour créer des entreprises, et l’on pourrait même faire encore mieux sur ce point vu notre potentiel. Non, l’autre problème, c’est l’effondrement de nombre de start-up européennes au bout de quelques années, par rapport aux  États-Unis où beaucoup plus d’entreprises croissent, certaines devenant des licornes.

Comment améliorer le taux de survie des start-up européennes développant des innovations de rupture ?

Il faut que les investissements risqués aillent vers elles. Or, pour l’instant, les opérateurs sont trop frileux pour ce type de start-up ambitionnant de créer de nouveaux marchés ; cela leur paraît trop risqué. Et c’est encore plus vrai pour les start-up « science based », c’est-à-dire basées sur une révolution technologique nécessitant beaucoup d’efforts en R&DR&DRecherche et développement. C’est un fait : nos investisseurs sont très réticents vis-à-vis de ces entreprises nécessitant des investissements massifs et longs.

Les opérateurs sont trop frileux De plus, ces entreprises présentent une bien plus faible probabilité de retour sur investissement par rapport à des entreprises du digital par exemple. Pour ces entreprises dites de « deeptech », il faut investir parfois pendant sept, dix ans voire plus avant d’avoir un retour, mais elles peuvent créer bien plus d’emplois qu’une nouvelle « app » dont les investisseurs sont friands, car le risque technologique y est de proche de zéro.

Que préconise la Commission européenne pour remédier à cette situation ?

Il faut mettre sur pied un outil qui permette de soutenir l’innovation de rupture aux différents stades, de l’amont à l’aval : dans son émergence, dans sa transformation en entreprise (par la création d’une start-up ou le portage par une entreprise déjà existante) puis dans la croissance rapide de cette entreprise.

C’est tout l’enjeu de l'EICEICEuropean innovation council (Conseil européen de l’innovation) dont le Commissaire Carlos Moedas a bâti les bases et les ambitions dans son discours de l’automne 2016. Un EIC auquel il a voulu commencer à donner corps par le pilote de 2,7 Md€ lancé dans le cadre d’Horizon 2020 pour la période 2018-2020, en redimensionnant des instruments comme l’instrument PMEPMEPetites et Moyennes Entreprises, le Fast Track to Innovation ou même FETFETFuture and emerging technologies Open.

EIC et soutien à l'écosystème de l'innovation dans le FP9 Ce n’est bien sûr pas encore l’EIC, mais c’est un premier pas vers l’EIC avec une approche bottom-up, ciblant l’innovation de rupture et avec l’implication d’investisseurs dans la sélection des principaux projets de l’instrument PME (interviews en Phase 2). Et ce n’est pas un scoop : l’EIC sera présent dans la proposition que la Commission européenne fera à la fin du printemps 2018 pour le FP9.

Que pensez-vous de la piste d’une Agence européenne pour l’innovation de rupture évoquée par Emmanuel Macron ?

Sur ce sujet, nous suivons en effet aussi de très près bien sûr l’idée du président de la République française, Emmanuel MacronEmmanuel Macron, mentionnée dans son discours de la Sorbonne à l’automne 2017, car cette proposition s’inscrit dans la vision de l’EIC du commissaire Moedas…

Nous comptons aussi inclure l’amélioration de la situation du capital risque en Europe dans le cadre de notre soutien à l'écosystème de l’innovation, à l’intérieur du prochain programme-cadre ou via une autre partie du budget de long terme de l'UEUEUnion européenne. EIC et soutien à l'écosystème de l’innovation : ces deux axes seront donc très présents au-delà de 2020.

D’autres prémices de cet EIC ?

Sous le leadership du commissaire Moedas, nous avons commencé à donner une saveur concrète à cette vision, en retravaillant un certain nombre d’actions d’H2020 pour soutenir les PMEPMEPetites et Moyennes Entreprises innovantes dans l’innovation de rupture.

Cela passe notamment par un changement de focus de notre « instrument PME » : en le rendant bottum-up et non plus top-down, et en sélectionnant les bénéficiaires pas seulement par une simple évaluation des pairs, mais aussi suite à une audition par des investisseurs. Bref, une approche beaucoup plus proche de ce que l’on va faire dans le FP9.

Passer d'une approche industrialisée à une approche sur mesure Dans le FP9, cette dynamique sera encore plus ambitieuse et plus continue, évitant l’approche par silos. Dans le futur, l’idée est d’avoir une approche beaucoup plus fluide avec un guichet unique, la possibilité de financements spécifiques à chaque soumissionnaire et non une approche identique pour tous.

L’idée est de passer d’une approche « industrialisée » du système de financement qui reposait quasi exclusivement sur des subventions - et qui a obtenu des résultats -,  à une approche sur mesure gardant les avantages de l’ancienne approche, mais la complétant pour répondre aux besoins de l’innovateur, de l’entrepreneur.

Cette nouvelle approche reposerait sur un mélange de soutiens financiers (prises de participation prêts bancaires, garanties, subventions…) en fonction des besoins de l’innovateur. Donc un glissement vers un système centré autour de l’innovateur de rupture pour l’accompagner dans la transformation de son innovation en une entreprise et à la croissance de celle-ci.

Quelles similitudes et différences entre l'ERCERCEuropean Research Council et ce futur EIC ?

Ces deux structures ont plusieurs points communs. Avant tout, toutes deux visent à récompenser l’excellence : dans la recherche de base pour l’ERC et dans l’innovation de rupture pour l’EIC. Et des deux côtés, nous voulons financer un acteur : pour l’ERC, c’est le « principal investigator » qui porte une recherche de base, et pour l’EIC c’est l’innovateur qui a réussi à transformer son innovation en entreprise (ce qui n’empêche nullement dans les deux cas une collaboration avec d’autres acteurs bien sûr).

Rendre l'EIC aussi célèbre que l'ERC Et l’objectif est bien de rendre l’EIC aussi célèbre et aussi efficace en termes d’impact que l’ERC, un programme reconnu internationalement que même les Américains nous envient ! Mais ce sont aussi deux « animaux » totalement différents. 

L’ERC s’adresse à des chercheurs menant de la recherche de base : ici le type de soutien dont on a besoin est donc de la subvention pure, car sauf pour des cas très rares, les résultats de recherche obtenus n’ont pas vocation à être utilisés à des fins commerciales à court terme. 

L’EIC s’adressera, lui, à des innovateurs qui veulent développer une innovation de rupture et qui ne sont pas forcément des chercheurs : ici l’objet est donc la croissance de nos entreprises.

Quels types d’entreprises ciblera principalement l’EIC ?

L’EIC sera surtout axé sur les entreprises de la deeptech. Car il faut arrêter de tourner autour du pot : même si nous pouvons peut-être résister, voire nous développer sur certaines niches, l’Europe a perdu la bataille du numérique face aux États-Unis.

Google, Apple, Facebook, Amazon : toutes les majors du domaine sont américaines et elles tiennent intégralement le marché. Comprenez-moi bien : je ne suis pas défaitiste ici, mais simplement réaliste. Les faits sont là : cette bataille a été perdue. Mais peut-être pas la « guerre ».

L''investissement public nécessaire pour dérisquer les investissements Une nouvelle bataille s’engage aujourd’hui dans les innovations deeptech, un domaine où l’Europe possède des avantages concurrentiels, avec une recherche d’excellence de niveau international. La seule question est : sera-t-on capables de transformer cette connaissance sous forme d’innovations créatrices de nouveaux marchés et donc d’emplois ?

Pour y parvenir, il faut apporter des moyens. Il faut bien sûr mobiliser les investisseurs privés et travailler en étroite coopération avec eux. Mais là, soyons très clairs : l’investissement public est nécessaire pour « dérisquer » les investissements et attirer lesdits investisseurs privés sur des secteurs peu attractifs pour eux, alors que possiblement créateurs de nouveaux marchés à moyen/long terme. Et cela nécessitera que le secteur public, y compris la Commission européenne, intervienne avec des moyens autres que les seules subventions.

Quel soutien prévoyez-vous alors pour la deeptech ?

Le cœur du système de financement comprendra bien sûr toujours des subventions, mais il sera principalement accompagné par de l’equity pour soutenir et faire croître les entreprises de deeptech et leur faire pénétrer et ouvrir le marché. Mais cela ne devra pas être de l’equity classique fragmentée comme on le voit encore trop souvent en Europe, avec des fonds « pré-early stage », des fonds « early stage », « growth stage », « later stage »… Y compris d’ailleurs au niveau communautaire, et ce malgré les avancées sensibles réalisées grâce à l'EfsiEFSIEuropean Fund for Strategic Investment (Fonds européen d’investissements stratégiques) du plan de notre président Jean-Claude Juncker.

Il nous faut procéder différemment. Un peu comme les VC (venture capitalists) américains. Bon nombre d’entre eux analysent une entreprise et s’ils y voient un potentiel, investissent directement des sommes de l’ordre de 30 M€ englobant tous les stades jusqu’au bout (pre-IPOIPOInitial Public Offering), et pas seulement une étape. Ce qui n’empêche pas bien sûr de travailler par rapport d'étape (« milestone »)  avec à chaque fois un go ou no go pour la suite, libérant la tranche de financement supplémentaire.

Le secteur du capital risque reste sur une approche de travail en silos Avec ce système, le chef d’entreprise d’une start-up innovante n’est pas dans le même état d’esprit : il sait que s’il atteint le premier milestone, il obtiendra la tranche supplémentaire derrière, et ainsi de suite. Cela créée une autre dynamique, pour l’innovateur, mais aussi vis-à-vis d’autres investisseurs potentiels.

Or pour l’instant en Europe - et même en France où il est pourtant le plus fleurissant dépassant même celui du Royaume-Uni depuis environ deux ans - le secteur du capital risque reste principalement et à de très rares exceptions près sur une approche de travail en silos ; une approche  dans laquelle on ne veut pas s’engager sur les étapes suivantes, même pas sous forme de gentleman agreement. D’ailleurs pour l’anecdote - et elle est très révélatrice -  généralement l’une des premières questions posées aux innovateurs par un VC est : « est-ce que votre R&D est terminée ? ». Si vous avez le malheur de répondre non, une fois sur deux on vous rétorquera « et bien revenez me revoir quand elle sera achevée ! ». C’est à cette situation que nous voulons nous attaquer avec l’EIC.

Pourquoi cette différence entre le capital risque européen et l’américain ?

Si le capital risque privé est aussi florissant aux États-Unis, c’est aussi parce qu’au tout départ, il y a 20 ou 30 ans, ces fonds ont aussi reçu beaucoup d’argent public (directement ou indirectement), il ne faut pas l’oublier. Cela a permis de faire émerger des acteurs privés ayant cette culture de prise de risque et une connaissance des technologies et du marché, ce qui leur permet de mieux appréhender comment dé-risquer les investissements.

Les fonds de capital risque américains ont reçu beaucoup d'argent public Aux États-Unis, les grands fonds de venture capital ont ces compétences ou savent trouver ces compétences leur permettant d’analyser le niveau de la technologie ; de la R&D : nous devons aussi développer cela, c’est-à-dire renforcer le soutien à nos investisseurs en leur disant où ils peuvent trouver ces compétences ou comment les développer. 

D’autres mesures que le soutien à l’investissement sont-elles envisagées ?

On ne peut pas se contenter d’un soutien aux investisseurs (venture capitalists, business angels…) et aux banques par garanties bancaires, comme on l’a principalement fait ces dernières années dans le programme-cadre, dans le programme Cosme (Competitiveness of enterprises and small and medium-sized enterprises), ou dans le plan Juncker, etc.

Aider l'innovateur pour créer autour de lui l'écosystème dont il a besoin Il nous faut aussi cibler directement les innovateurs, pour mieux les soutenir, les aider à parler le langage des investisseurs : ce sera un des axes du futur programme-cadre et de l’EIC. Nul doute aussi que ce sera le cas ailleurs que dans le programme-cadre, dans ce qui pourrait être une politique [ou] un programme d’investissements au niveau européen à la suite du plan Juncker.

Le commissaire Carlos Moedas a créé le Groupe des innovateurs de haut niveau, présidé par Herman Hauser. Il n’est quasiment composé que d’investisseurs ayant aussi été des serial-entrepreneurs. Tous sont d’accord pour dire qu’il faut aussi aider l’innovateur pour créer autour de lui l'écosystème dont il a besoin : c’est là un des grands changements de notre approche pour le futur programme-cadre.

Comptez-vous inciter les universités européennes à faire plus sur l’innovation ouverte et la science ouverte ?

Le prochain FP9 aura sans doute une dimension très forte en matière de science ouverte et de soutien massif de la recherche à la frontière de la connaissance, à la mobilité et à la carrière des chercheurs. Nous sommes même déjà en train de réfléchir à comment stimuler les universités européennes pour qu’elles soient plus guidées encore qu’elles ne le sont aujourd’hui par les principes de science ouverte dans leur manière de fonctionner, voire de récompenser celles qui le font. Cela pourrait par exemple passer par la mise en place d’un label science ouverte.

Universités : la piste d'un label science ouverte Nous souhaitons aussi des universités européennes plus entrepreneuriales, autrement dit qui ne soient pas seulement tournées vers la formation des jeunes, les résultats de recherche  et les publications scientifiques ; mais des universités aussi tournées vers l'éducation des jeunes pour les intéresser à l’entrepreneuriat, leur donner les compétences nécessaires, et qui soient elles-mêmes entreprenantes.

Et sur le dernier volet - ouverture sur le monde - quels sont les projets de la Commission européenne ?

Aujourd’hui déjà, dans les programmes que nous soutenons dans H2020, il est possible dans bon nombre d’actions de travailler avec des acteurs du monde entier (à l’exception de très rares pays). Nous avons bien sûr une relation toute particulière avec les pays qui ont décidé de s’associer au programme-cadre et qui à ce titre contribuent à son budget.

FP9 : une ouverture sur le monde encore plus forte Leurs ressortissants ont dès lors les mêmes droits et obligations que les entités des États membres de l’Union. Cela représente environ une quinzaine de pays, dont par exemple la Suisse, la Norvège, Israël, les pays des Balkans, mais aussi des pays comme la Tunisie ou la Moldavie. Dans le prochain programme-cadre, nous aurons très vraisemblablement une ouverture sur le monde encore plus forte. Mais il est encore un peu tôt pour en dire plus…

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur la structuration du FP9 en grandes « missions » ou défis globaux, qui semble avoir la faveur de la Commission européenne ?

Je ne souhaite pas ici divulguer en détail ce que sera la proposition du prochain programme-cadre. D’autant que vos lecteurs savent bien que cela interviendra fort bientôt et qu’ils n’ont donc pas longtemps à attendre [sourire]. Je voudrais cependant clarifier certains points, afin d'éviter des malentendus.

Les missions seront un outil puissant Tout d’abord, les missions ne vont pas structurer l’ensemble du FP9. Elles seront un outil, un outil que nous souhaitons bien sûr puissant, pour mettre en œuvre certains objectifs dans le cadre d’une approche qui se voudra résolument stratégique. Par ailleurs, les défis globaux et les missions seront des choses bien sûr liées, mais distinctes.

Pour faire simple, une mission sera sans doute à même de contribuer à plusieurs défis globaux. Je le répète une mission sera un outil. Et sa détermination, son identification dépendra d’un ensemble de critères (…) ainsi que de ce travail d’approche stratégique de notre programmation.

En France, cette structuration par grandes missions suscite l’inquiétude de certains acteurs de la recherche, tel InriaInriaInstitut national de recherche en informatique et en automatique qui craint par exemple une dilution du numérique… De même certains s’inquiètent de voir une part trop grande donnée aux instruments financiers. Qu’en pensez-vous ?

Je voudrais aussi rassurer la communauté scientifique : le type de financement principal du prochain programme-cadre sera bel et bien toujours la subvention. Personne n’imagine une seule seconde financer de la recherche de base et des projets collaboratifs de recherche autrement que sous forme de subventions !

Structuration par missions : je voudrais rassurer nos amis de l'Inria Cependant, le programme-cadre n’est pas qu’un programme de soutien à la recherche et au développement technologique, il soutient aussi l’innovation. Je me suis récemment réjoui dans une conférence à Paris de noter que le ministère de la recherche ne parlait plus du PCRDTPCRDTProgramme-cadre de recherche et développement technologique, mais du PCRI (Programme cadre pour la recherche et l’innovation).

Et pour répondre aux différents besoins de cette large communauté, allant des universités aux start-up, des organismes de recherche aux grandes entreprises, il nous faut aussi proposer les outils de financement adéquats. Les instruments financiers en font partie.

Enfin, sans divulguer le contenu de notre prochaine proposition, et je serai d’ailleurs bien en mal de le faire puisqu’aucune décision budgétaire n’a encore été prise à ce jour, je voudrais rassurer nos amis d’Inria : je ne pense pas que le numérique, qui est une des priorités de l’actuelle Commission, sera « mal traité » dans le prochain budget de l’Union.

Que pensez-vous des universités qui installent un ou une représentante permanent(e) à Bruxelles, en plus de leur représentation via certaines associations telles l'EUAEUAEuropean University Association, le LeruLERULeague of European Research Universities, la Guilde, etc. ?

Avant d’intégrer la Commission, en tant que directeur des affaires européennes d’Armines, j’ai représenté les laboratoires et centres de recherche des Écoles des Mines et de certaines autres écoles d’ingénieurs (Polytechnique, EnstaEnstaÉcole nationale supérieure de techniques avancées, Saint-Cyr Coëtquidan…) pendant cinq ans ici. C’est toujours utile d’avoir un bureau à Bruxelles, car vous êtes au contact de l’information : pas simplement avec les institutions, mais aussi avec les autres acteurs.

Représentation à Bruxelles : ne pas faire cavalier seul Mais par expérience je ne peux que recommander à une université de ne pas faire cavalier seul : le plus pertinent est aussi de travailler avec des associations regroupant plusieurs acteurs ayant des intérêts et des spécificités communs. Je n’ai jamais eu autant de possibilités de participer au débat, d’avoir autant d’informations utiles que quand j’ai convaincu Armines d’intégrer EartoEarto European Association of Research and Technology Organisations par exemple.

Fiche n° 29925, créée le 09/04/18 à 14:19 - MàJ le 18/04/18 à 16:37

Jean-David Malo



Parcours Depuis Jusqu'à
Commission Européenne
Directeur Open Innovation et Open science à la Direction générale recherche et innovation Février 2017 Aujourd'hui
Février 2017 Aujourd'hui
Commission Européenne
Direction innovation DGRI près la CE 2018 à 2017
2018 2017
Commission Européenne
Responsable d'une unité destinée à accroitre l'investissment privé dans la recherche et l'innovation 2011 à 2013
2011 2013
Commission Européenne
Responsable de l'unité en charge des aspects régionaux du FP7 2006 à 2010
2006 2010
Commission Européenne
Assistant du directeur général de la recherche et de l'innovation 2003 à 2006
2003 2006
Commission européenne (DGRI)
Développememnt du design des instruments de financement, règles de participation des FP6&7 Janvier 2001 à 2003
Janvier 2001 2003
Fiche n° 3468, créée le 28/08/15 à 15:25

Commission Européenne

La Commission européenne est, avec le Conseil de l’Union européenne et le Parlement européen, l’une des principales institutions de l’Union européenne.


  • Date de création 1957 (instituée par le Traité de Rome, articles 155 à 163)
    Statut Institution de l’Union européenne
    Siège Bruxelles

  • Président Jean-Claude Juncker (depuis le 15/07/2014)
    Commissaire à la recherche, la science et l'innovation Carlos Moedas
    Commissaire à l'éducation, la culture et la jeunesse Tibor Navracsics
    Président du conseil scientifique Rolf-Dieter Heuer
    Directeur général de la recherche et de l'innovation Jean-Eric Paquet (depuis le 01/04/2018)
    Directrice générale adjointe de la recherche et de l'innovation Signe Ratso (depuis le 01/04/2018)

  • Membres Un commissaire par État membre, soit 28 commissaires.


Commission Européenne
200, rue de la Loi
1040 Bruxelles - BELGIQUE
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