Interdisciplinarité : « Nous ne résoudrons pas seuls certains problèmes » ; un réseau dédié (M. Crivello)

News Tank Éducation & Recherche - Paris - Actualité n°451855 - Publié le
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« Dès que nous abordons concrètement ce que nous pouvons faire dans nos universités en matière d’interdisciplinarité, nous sommes souvent bloqués. Nous pouvons agir en interne, mais nous ne résoudrons pas seuls, chacun dans notre coin, un certain nombre de problèmes », déclare Maryline Crivello Vice-présidente du conseil d’administration, en charge de la stratégie interdisciplinaire et transversale @ Aix-Marseille Université (AMU)
, vice-présidente du conseil d’administration d’Aix-Marseille Université, en charge de la stratégie interdisciplinaire, le 31/08/2026.

Elle revient pour News Tank sur la création en 2026 d’un groupe de travail interuniversitaire dédié aux stratégies d’établissement en matière d’interdisciplinarité, avec l’ambition d’amorcer un réseau dédié. « Six universités — Aix-Marseille, Paris Cité, Bordeaux, Paris-Saclay, Strasbourg et Lille — ainsi que le CNRS Centre national de la recherche scientifique et l’IRD Institut de recherche pour le développement se sont réunis les 04 et 05/06/2026 pour comparer leurs modèles, identifier les freins communs et amorcer la création d’un réseau, assorti d’un manifeste. Aujourd’hui, elles sont rejointes par bien d’autres universités mais aussi par le Hcéres Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur ou l’ANR Agence nationale de la recherche . »

Selon elle, « ces journées de juin ont montré la nécessité de comparer les mises en œuvre institutionnelles, car chaque site a ses spécificités ». Trois blocages majeurs ont été identifiés : le doctorat, les carrières des enseignants-chercheurs et l’évaluation.

« Nous signerons la création de notre réseau à l’occasion des premières Rencontres interdisciplinaires nationales, les 18 et 19/11/2026 à Marseille, avec l’idée que d’autres se tiendront ensuite chaque année, ailleurs en France. Les universités de Lyon, Toulouse, Grenoble, Rennes, Nice et Lorraine ainsi que l’Hcéres, la CPCNU, ont d’ores et déjà validé leur participation au projet et nous venons de lancer un “save the date” pour recueillir de nouvelles adhésions », annonce-t-elle.


« Dès que nous abordons concrètement ce que nous pouvons faire dans nos universités, nous sommes souvent bloqués »

« AMU est une très grande université pluridisciplinaire. Mais rassembler toutes les disciplines ne suffit pas à fabriquer une véritable université où elles dialoguent entre elles, à l’échelle des formations comme de la recherche. Deux voies s’offrent à nous : prolonger le modèle facultaire hérité du 20ᵉ siècle, ou construire une université pleinement intégrée, sur le modèle de certaines grandes institutions étrangères, où la transversalité et les projets collaboratifs font dialoguer les disciplines.

En 2020, nous avons donc décidé de faire de l’interdisciplinarité un enjeu politique de l’établissement. Nous avons volontairement retenu le pluriel — “interdisciplinarités” — parce qu’aucune vision unique ne peut s’imposer : les configurations disciplinaires sont multiples, les projets aussi. Cette mission est rattachée à la présidence. À ses côtés, des instituts interdisciplinaires et la Cisam Cité de l’innovation et des savoirs Aix-Marseille (Cité de l’innovation et des savoirs) portent des projets interdisciplinaires. La mission, elle, a pour objectif de donner de la cohérence à l’ensemble et de tenir un discours politique au sein de l’établissement.

Beaucoup d’universités, notamment celles construites autour d’un Idex Initiative(s) d’excellence , se sont retrouvées dans une situation comparable et ont cherché des solutions politiques et institutionnelles.

Au-delà, un discours permanent invite à faire du lien, à travailler ensemble, à développer l’interdisciplinarité, à coopérer avec les territoires et les collectivités. De fait, de nombreux enjeux essentiels de recherche ou de formation ne peuvent être résolus par une seule discipline : les questions environnementales, la santé globale, mais aussi les inégalités sociales ou le vieillissement. Et lorsqu’il faut répondre à des appels européens ou à l’ANR, nous sommes bien obligés de travailler ensemble.

Pourtant, dès que nous abordons concrètement ce que nous pouvons faire dans nos universités, nous sommes souvent bloqués. Nous pouvons agir en interne, mais nous ne résoudrons pas seuls, chacun dans notre coin, un certain nombre de problèmes. »

« Amorcer un réseau dédié »

« C’est pourquoi, en 2026, j’ai pris contact avec plusieurs établissements : l’Université de Bordeaux, qui a également mis en place une mission interdisciplinarité et dispose aujourd’hui d’une VP Vice-président(e) dédiée ; l’Université Paris Cité, qui a créé un “hôtel” à projets interdisciplinaires ; les universités de Strasbourg et de Lille, qui ont elles aussi avancé sur le sujet via des Instituts thématiques ; et la Miti Mission pour les initiatives transverses et interdisciplinaires (Mission pour les initiatives transverses et interdisciplinaires) du CNRS, avec laquelle nous collaborons depuis longtemps.

Finalement, six universités — Aix-Marseille, Paris Cité, Bordeaux, Paris-Saclay, Strasbourg et Lille — ainsi que le CNRS et l’IRD se sont réunis les 04 et 05/06/2026 pour comparer leurs modèles, identifier les freins communs et amorcer la création d’un réseau, assorti d’un manifeste. Aujourd’hui, elles sont rejointes par bien d’autres universités mais aussi par le Hcéres ou l’ANR. »

Les principaux enseignements des deux journées d’échange des 04 et 05/06/2026

« Ces journées de juin ont montré la nécessité de comparer les mises en œuvre institutionnelles, car chaque site a ses spécificités. Nous voulions poser un principe simple : cesser d’être des universités mises en concurrence pour redevenir des universités qui collaborent. On nous a beaucoup mis en compétition avec France 2030 et l’ensemble des appels à projets. Or, à un moment donné, nous avons besoin de travailler ensemble.

Trois blocages majeurs se dégagent :

  • Le doctorat. Les écoles doctorales sont extrêmement fermées. Pourrait-on autoriser, dans plusieurs universités, l’inscription simultanée dans deux écoles doctorales a minima ?
  • Les carrières des enseignants-chercheurs. Pourrait-on considérer les projets interdisciplinaires comme une plus-value plutôt que comme un frein ? On pourrait imaginer, avec l’accord des UFR Unité de formation et de recherche , par exemple, qu’un enseignant-chercheur soit autorisé à effectuer 20 % de son service dans un autre département, dès lors que cela apporte quelque chose à la formation des étudiants.
  • L’évaluation. Nous avons travaillé avec les équipes de CoARA (Coalition For Advancing Research Assessment). Certains évaluateurs refusent les projets interdisciplinaires en se sentant incapables de les juger. Or il leur suffit d’évaluer ce que leur propre discipline apporte au projet collectif : il ne s’agit pas pour un historien de devenir astrophysicien, ni pour un juriste de devenir chimiste. »

Libertés académiques : « Pouvoir aussi choisir ses objets, ses méthodes, ses croisements disciplinaires »

« Un autre sujet me paraît essentiel : celui des libertés académiques. Nous suivons avec inquiétude ce qui se passe aux États-Unis, et nous avons raison. Mais gardons-nous de croire que nos propres universités seraient à l’abri : les atteintes y sont simplement plus feutrées.

Lorsqu’un doctorant veut travailler sur les questions environnementales en y intégrant une approche sociologique, on lui répond aujourd’hui : “Surtout, ne fais pas un doctorat à cheval sur deux disciplines, tu n’obtiendras jamais de poste, tu ne passeras pas au CNU Conseil national des universités , tu ne pourras pas publier.” Autrement dit : renonce à ta question avant même de l’avoir posée. Ce type de mise en garde en dit long sur l’état réel de la liberté de chercher. Elle ne se limite pas au droit d’exprimer ses idées : elle suppose aussi de pouvoir choisir ses objets, ses méthodes, ses croisements disciplinaires.

Voilà ce que devient la liberté académique quand les carrières priment sur les objets de recherche. Or une recherche qui ne peut plus prendre de risque, qui ne peut plus s’écarter des cadres établis, n’avance pas : elle se répète. »

« Nous avons mesuré le poids des représentations fausses de l’interdisciplinarité »

« Nous avons également mesuré le poids des représentations fausses de l’interdisciplinarité. Il faut lever un malentendu : nous ne prônons pas l’interdisciplinarité contre les disciplines, ni ne l’imposons à quiconque. Ce n’est pas une doctrine, c’est une réponse à des questions scientifiques qui la rendent nécessaire. L’interdisciplinarité n’est pas une fin, c’est un moyen. Elle se justifie par le projet scientifique : quelles questions posons-nous, et quelles disciplines faut-il mobiliser pour y répondre ? Et si l’on en a besoin de plusieurs, alors finançons-les.

La science a besoin qu’on lui rende son sens. Nous n’avons pas embrassé ces métiers pour des indicateurs de carrière ou des lignes de publication, mais pour éclairer et aider à résoudre des problèmes de société. Le poids des normes institutionnelles est devenu tel que nous pensons l’institution avant même de penser la science. L’ordre des priorités s’est inversé. »

Gouvernance et structuration générale : stratégies d’établissement, liens recherche-formation, place des étudiants et des jeunes chercheurs.

Évaluation, carrières, reconnaissance : grilles d’auto-évaluation, reconnaissance des parcours hybrides et des publications interdisciplinaires, articulation avec le Hcéres, l’ANR et Coara Coalition on advancing research assessment .

Financements et outils : articulation des financements, mutualisation d’outils et de plateformes d’ingénierie de projet.

Transdisciplinarité et ouverture : rôle des collectivités, des partenaires socio-économiques et culturels, des associations et des fondations.

« Il faut se défier d’un discours largement répandu »

« Il faut se défier d’un discours largement répandu : celui qui oppose, d’un côté, les disciplines, et de l’autre, l’interdisciplinarité, comme si les deux étaient en concurrence. La réalité est tout autre. Un projet interdisciplinaire réunit précisément autour de la table plusieurs disciplines parmi les plus pertinentes sur un sujet donné. Il ne s’agit pas de fondre les disciplines : un historien ne va pas devenir mathématicien, un chimiste ne va pas devenir juriste. Il faut au contraire que les disciplines soient très solides pour pouvoir ensuite partager autour d’un projet commun. L’interdisciplinarité ne dilue pas les disciplines ; elle les fait travailler ensemble et met au jour ce que chacune apporte.

Le partage du monde académique entre sciences dures et sciences sociales appelle la même mise au point. D’abord, l’expression “sciences humaines et sociales” ne veut pas dire grand-chose en réalité : elle recouvre un “package” où se côtoient des collègues qui, souvent, ne se connaissent pas et n’ont jamais collaboré — juristes, économistes, politistes, historiens. Ensuite, nous avons véritablement besoin les uns des autres pour avancer. Faire deux mondes séparés ne mène à rien. »

Maryline Crivello détaille le programme des premières Rencontres interdisciplinaires nationales, qui se tiendront les 18 et 19/11/2026 à Marseille :

• « Le 18/11, au Mucem Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée , le forum proposera une vitrine des grands projets portés par les universités et les ONR Organismes nationaux de recherche , tandis que l’auditorium accueillera une journée politique, afin de faire de ces Rencontres un acte institutionnel fort. AMU Aix-Marseille Université , via l’Idex, propose une chaire consacrée à la complexité, sur le modèle de la pensée d’Edgar Morin : nous organiserons une table ronde grand public sur son apport au dialogue entre les disciplines, ainsi qu’une soirée thématique autour de la Méditerranée comme objet intermédiaire.

• Le lendemain, 19/11, nous nous retrouverons au Palais du Pharo, dans un format d’ateliers et de rencontres. »

Maryline CRIVELLO


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Parcours

Aix-Marseille Université (AMU)
Vice-présidente du conseil d’administration, en charge de la stratégie interdisciplinaire et transversale
Aix-Marseille Université (AMU)
Directrice exécutive de la Fondation A*Midex
Aix-Marseille Université (AMU)
Directrice du Laboratoire Telemme (CNRS/AMU)
Aix-Marseille Université (AMU)
Professeur des universités

Fiche n° 44377, créée le 20/09/2021 à 15:11 - MàJ le 01/09/2026 à 17:06

Aix-Marseille Université (AMU)

Elle a été labellisée Idex de manière pérenne.

Catégorie : Universités
Entité(s) affiliée(s) : École de journalisme et de communication d'Aix-Marseille (EJCAM)


Adresse du siège

Agence comptable - service facturier
3 Place Victor Hugo
13003 Marseille France


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Fiche n° 1598, créée le 10/03/2014 à 02:37 - MàJ le 01/09/2026 à 17:06

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