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[Think 2025] Protéger l’université en temps de crise : retours de Paris-Saclay et l’USJ de Beyrouth

News Tank Éducation & Recherche - Paris - Actualité n°388055 - Publié le
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©  Seb Lascoux
Nadine Riachi Haddad et Camille Galap - ©  Seb Lascoux

« Il faut inscrire de façon systématique dans le fonctionnement d’une université le fait d’avoir un lieu dédié pour une cellule de crise équipée, qui peut être activée en toute occasion. Nous ne sommes pas à l’abri de catastrophes, et cela nécessite une sensibilisation forte aux premiers réflexes dans ces situations », déclare Camille Galap Président @ Université Paris-Saclay (EPE)
, président de l’Université Paris-Saclay, le 06/02/2025, à l’occasion de Think Éducation & Recherche, à Sorbonne Université.

Il s’exprime lors d’un échange avec Nadine Riachi Haddad Secrétaire générale @ Université Saint-Joseph de Beyrouth
, secrétaire générale de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth (Liban) sur le thème : « Universités et résilience : protéger leurs missions en contexte de crise ». Les deux dirigeants s’accordent sur l’importance de réagir rapidement pour épargner les étudiants et les personnels, ainsi que de communiquer.

Au Liban, après les bombardements sur Beyrouth, le Sud-Liban et la Békaa en septembre 2024, Nadine Riachi Haddad indique : « il a fallu réagir très vite et trouver une solution à tout cela pour sauver le semestre académique et pour sauver l’année universitaire ».

Sur le rôle du chef d’établissement dans les moments de crise, Camille Galap indique : « on lui demande d’être proche de ses équipes et d’avoir un discours de vérité ».

Si Système d’information tous deux estiment que la solidarité des personnels a été déterminante durant ces crises, ils insistent sur la nécessité de proposer un accompagnement. Au Liban, un « service d’aide psychologique à l’université a assuré un suivi en ligne pour les étudiants et les personnes qui étaient déplacées ».

Pour Camille Galap, cela appelle « l’État à mettre en place un plan spécifique avec un budget à la hauteur des ambitions, car personne n’est à l’abri d’une catastrophe ».


Deux universités face à des crises

Bien que non comparables, les deux universités ont fait face à des situations de crise ces derniers mois. Ainsi, l’Université Paris-Saclay a été touchée par une cyberattaque en août 2024, puis en octobre, le campus Vallée de l’université a été inondé après le passage de la tempête Kirk. Les cours sur ce campus ont dû être annulés les 10 et 11/10, et les personnels encouragés à rester chez eux.

Au Liban, l’Université Saint-Joseph de Beyrouth a vécu de nombreuses crises. Nadine Riachi Haddad revient surtout sur « la crise récente qui a commencé en septembre 2023, avec Gaza, et les répercussions sur le Liban en septembre 2024, avec les explosions des bipers [des membres du Hezbollah, des 17 et 18/09] et, par la suite, les bombardements sur Beyrouth, le Liban Sud-Liban et la Békaa. »

Disposer de plans de gestion de crises pour préparer la communauté universitaire

« Il faut régulièrement faire des simulations pour avoir une bonne posture lorsque la catastrophe arrive », déclare Camille Galap.

Nadine Riachi Haddad partage ce constat et dit avoir travaillé sur trois plans de gestion de crise différents : un plan séisme « suite aux tremblements de terre dans la région », un plan incendies et un plan guerre.

« Nous avons réalisé des guides de ces plans que nous avons postés sur notre site internet, et nous avons organisé beaucoup de cas pratiques de simulation avec la communauté universitaire. C’est très important pour les préparer à vraiment être actifs et proactifs en temps de crise », ajoute-t-elle.

La cellule de crise : un dispositif central pour une réaction rapide

« Même en pleine guerre, nous étions dans nos bureaux, et nous nous réunissions chaque jour. La cellule de crise travaillait 24h/24, avec toujours plusieurs plans de secours : pas seulement un plan B, mais aussi des plans C et D », déclare la secrétaire générale de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth.

Cette cellule de crise travaille au niveau central, « avec des représentants des différents campus et des différentes facultés, écoles et instituts. Nous avons suivi les recommandations du ministère de l’éducation et de l’enseignement supérieur, parce que, certains jours, il a décidé de fermer toutes les écoles et les universités à cause du risque lié aux obus et aux bombardements dans les déplacements. »

À Paris-Saclay, une cellule de crise a été créée au lendemain de la cyberattaque, le 12/08, avec le président et son cabinet. « Elle s’est réunie trois à quatre fois par semaine, voire tous les jours au moment des inondations. C’est un élément fondamental. »

Communiquer et être transparents sur la situation

Camille Galap décrit un sentiment « d’injustice et de sidération » qui frappe la communauté universitaire en temps de crise. Pour y répondre, il dit « nécessaire de communiquer sur la situation, d’être le plus transparent possible sans forcément avoir une bonne visibilité sur ce qu’il se passe. La façon dont on communique est déterminante ».

La cyberattaque a rendu le site internet de l’université inaccessible. Pour pallier cela, « nous avons mis en place un site provisoire. Nous avons utilisé les réseaux sociaux pour informer les étudiants et l’ensemble de notre communauté sur la situation », indique Camille Galap.

À l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, « vingt communiqués ont été envoyés en un mois et demi ».

Proposer un soutien psychologique aux personnels comme aux directions

Camille Galap, président de l’université Paris-Saclay - ©  Seb Lascoux
Pour Camille Galap : « la gestion du stress est très importante, tout comme le soutien psychologique des personnels et des directions est indispensable. Le processus de remise en route est long, il demande beaucoup de résilience. Il est primordial d’accompagner psychologiquement les personnels et de comprendre leurs souffrances. »

« Ces évènements - la cyberattaque, puis les inondations - ont un coût financier et humain qu’on a encore du mal à évaluer. Les séquelles psychologiques s’évalueront au long cours, mais nous n’avons malheureusement pas les personnels pour accompagner nos collègues. »

Le constat est partagé par la secrétaire générale de l’université Saint-Joseph de Beyrouth. En plus du service d’aide psychologique, « différentes entités de l’université se sont engagées pour aider les personnes dans le besoin ».

« J’ai relevé la solidarité et l’engagement des collègues qui se sont mobilisés spontanément pour trouver solution. Dès le lendemain de l’attaque, les collègues de la DSI Direction des systèmes d’information ont écourté leurs vacances de façon volontaire et spontanée », dit Camille Galap.

« Malgré les difficultés engendrées, cette cyberattaque a renforcé le sentiment d’appartenance des équipes à l’établissement et la cohésion d’équipe. Ce sont des choses sur lesquelles on peut s’appuyer pour se projeter dans les projets d’établissements.

Le fait de pouvoir se projeter permet d’entrevoir le bout du tunnel. Bien qu’on soit dans une situation compliquée et difficile à vivre, il faut savoir qu’on mettra tous les moyens en œuvre pour retrouver un fonctionnement normal, car l’activité de notre établissement continue. »

Nadine Riachi Haddad met en avant la dimension internationale de l’élan de solidarité auprès de son établissement. « Chez nous, la solidarité et l’engagement de tout le personnel étaient très importants. Tous ceux qui pouvaient aider sont spontanément venus prêter main-forte, et nos partenaires internationaux également.

Pour nos 500 étudiants qui étaient à l’étranger, nous avons dû créer des centres pour la passation des examens et ils l’ont tous fait vraiment de façon spontanée et nous ont aidés. Il y avait dix centres pour ces étudiants-là à travers le monde. »

Elle insiste aussi sur la nécessité de voir vers l’avenir. « Nous célébrons en 2025 le 150ᵉ anniversaire de notre établissement. Et, en septembre et octobre 2024, alors que nous ne savions même pas si nous allions survivre, si nos campus allaient tenir, nous préparions déjà cet anniversaire, qui aura lieu les 18 et 19/03. Donc oui, il faut de l’espoir ».

Les leçons pour l’avenir

S’appuyer sur les nouvelles pédagogies hybrides et asynchrones, héritières de la période Covid

Nadine Riachi Haddad, secrétaire générale de l’université Saint-Joseph de Beyrouth - ©  Seb Lascoux
L’Université Saint-Joseph de Beyrouth regroupe cinq campus à Beyrouth, trois campus dans les régions, notamment au Liban-Sud et dans la Békaa, des régions « très affectées » par la guerre, indique sa secrétaire générale.

Sur les 10 000 étudiants de l’établissement, « 500 ont dû voyager à l’étranger, quitter le Liban en raison de la situation de guerre dans leur ville et des bombardements à Beyrouth ; 1500 étudiants ont été déplacés à l’intérieur du Liban. Ils n’étaient plus chez eux avec tout ce que cela implique. Ils n’avaient pas les moyens de suivre, de venir à l’université, etc. De plus, 150 enseignants et membres du personnel ont également été déplacés. »

« Grâce au Covid, et non pas à cause, nous avions un peu l’expérience de l’enseignement en ligne. Les jours où l’université était fermée, nous avons pu travailler en ligne, et puis les moments où on avait de petites accalmies, l’enseignement se faisait en mode hybride. »

« Il y avait les étudiants qui pouvaient venir sur les campus, qui suivaient les cours en classe. Pour les autres, nous faisions les cours en ligne en même temps. »

Elle ajoute que le travail s’est fait sur un mode synchrone et asynchrone. « Tous les cours pouvaient être enregistrés, on pouvait mettre des capsules, le contenu de la documentation, etc., car certains étudiants ne pouvaient pas suivre en même temps, en raison des problèmes d’Internet et d’électricité. Il s’agissait de leur permettre de suivre l’enseignement à leur propre rythme. »

Revoir les priorités et sécuriser les données

À l’Université Paris-Saclay, la cyberattaque s’est déroulée courant août 2024, avant la rentrée universitaire. Si le système informatique central a été dégradé, ils ont pu s’appuyer sur celui des établissements composantes : « Ils ont pu nous offrir des solutions de contournement et ainsi nous permettre d’avoir une rentrée la moins dégradée possible, à la date initialement prévue », dit Camille Galap.

« Rapidement, nous avons dû revoir nos priorités et acheter du stockage pour stocker, protéger et sécuriser les données, puis vérifier que l’ensemble de nos systèmes n’avaient plus de virus. »

L’université a fait appel à l’Anssi Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information et mobilisé des prestataires pour l’accompagner dans la remise en route du SI Système d’information . « L’Anssi n’a pas réussi à établir la raison de cette attaque, mais l’important est qu’on ait pu récupérer nos données et que cet évènement soit instructif pour mettre en œuvre les mesures nécessaires, car le risque zéro n’existe pas. »

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Nadine Riachi Haddad et Camille Galap - ©  Seb Lascoux