ExclusifSciences Po : « Quelques nouvelles idées sur l’avenir d’une faculté libre » (Jean-Philippe Denis)

News Tank Éducation & Recherche - Paris - Tribune n°214999 - Publié le 19/04/2021 à 14:02
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Jean-Philippe Denis, candidat à la direction de Sciences Po Paris - ©  D.R.

« Sciences Po fait face aux mêmes difficultés que les écoles de management », écrit Jean-Philippe Denis, professeur de sciences de gestion à l’Université Paris-Saclay et candidat à la direction de Sciences Po Paris, dans une tribune adressée à News Tank, le 19/04/2021.

« Engagée dans une fuite en avant et la course aux financements, Sciences Po se trouve logiquement dans la même situation que ses concurrentes », et court le risque d’une « liquidation définitive de son héritage ».

Avec l’élection de la nouvelle présidente de la FNSP Fondation nationale des sciences politiques , Laurence Bertrand Dorléac, prévue le 28/04 après un vote informel positif le 15/04, le processus de recrutement de la prochaine direction va pouvoir débuter.

« Il y a urgence. Parce que Sciences Po peut et doit viser de devenir autre chose qu’une “autre“ école, une “autre“ université : un acteur majeur, au niveau mondial, œuvrant dans les secteurs de l’éducation, de l’édition, de la presse et de la communication, du cyber. Puisant dans son identité, son héritage, les compétences de ses professeurs, l’énergie de ses étudiants et son impressionnant réseau d’anciens une force de frappe stratégique unique », décrit Jean-Philippe Denis. Le candidat évoque « des partenariats bien choisis, voire des acquisitions ».


« Un projet encore en construction »  

« Le moins que l’on puisse attendre d’un homme cultivé, c’est qu’il connaisse son temps ». Visionnaire, on le sait, Emile Boutmy. Radical, on le sait aussi, son projet d’école libre des sciences politiques destiné à former une élite intellectuelle capable de prendre fermement en main la direction de la France. Cet objet, dévoilé en 1871 et dont je reprends en grande partie le titre de la partition initiale, est encore en construction, inachevé.

Un succès quantitatif »

Bien sûr, on se rassure : la transformation stratégique radicale portée par Richard Descoings a fait du petit institut de la rue Saint-Guillaume, une université d’ambition mondiale. Les effectifs ont explosé. Les cours sont dispensés en anglais. Le collège universitaire est composé de sept campus en province, où les enseignements sont spécialisés par aires d’influence géographiques mondiales. Les masters sont logés dans sept écoles, sur le campus de Paris. Sciences Po délivre des doctorats dans cinq disciplines.

Sciences Po forme désormais une quinzaine de milliers d’étudiants et attire des dizaines de milliers de candidats chaque année. C’est donc un succès quantitatif. Certes.

« Financiarisation de l’enseignement supérieur »

Jean-Philippe Denis - ©  Xerfi Canal
On a moins fait remarquer qu’en adoptant cette stratégie, la noble institution qu’est Sciences Po s’était d’abord soumise aux règles du jeu qui structurent l’enseignement supérieur au niveau mondial.

L’internationalisation supposait l’excellence en recherche ? Sciences Po est donc devenue « excellente en recherche ».

Financer l’excellence en recherche comme l’internationalisation supposait des moyens ? Sciences Po a donc fait croître les effectifs en restructurant son offre sur le modèle Licence-Master-Doctorat.

Attirer « les meilleurs étudiants étrangers » supposait de changer la langue de support des cours. Sciences Po a donc basculé ses enseignements en anglais.

Et la preuve que ça marche : 50 % des étudiants diplômés de Sciences Po exercent aujourd’hui leur premier emploi en dehors de France… ce qui n’impressionne que celles et ceux qui auront oublié que les étudiants internationaux préfèrent sans doute aussi rentrer chez eux après un temps passé par la France en général, et par Sciences Po en particulier.

Ne soyons pas trop dur. Ce ton ne doit pas masquer le respect qu’inspire une telle capacité de transformation stratégique radicale en vingt ans. Mais il faut aussi le dire sans détour : Sciences Po a cédé aux sirènes de la « financiarisation de l’enseignement supérieur », donc du recentrage sur le core business de l’éducation globale, étendu au niveau mondial.

L’institution s’est ainsi placée dans la même cour qu’HEC Paris, l’Essec ou l’ESCP Business School. Son ancien directeur Frédéric Mion Directeur @ École urbaine de Sciences Po
l’assume d’ailleurs en insistant ce chiffre : 80 % des diplômés de Sciences Po font carrière dans le privé.

Les mêmes difficultés que les écoles de management 

C’est précisément la raison pour laquelle Sciences Po fait face aux mêmes difficultés que les écoles de management :

  • tension sur les ressources liée à la réforme de la taxe d’apprentissage ;
  • explosion des coûts liés à la transformation digitale ou à l’accueil d’un public étudiant toujours plus nombreux ;
  • « executive education » qui se révèle être un autre « métier », et surtout davantage un centre de coûts qu’un espace de profits ;
  • difficulté à attirer des fonds privés, lesquels ne financent jamais le fonctionnement récurrent… Et c’est ainsi que s’explique la hausse des frais de scolarité, (mal) supportée par les étudiants et leurs familles.
Une fuite en avant »

Engagée dans une fuite en avant et la course aux financements, Sciences Po se trouve logiquement dans la même situation que ses concurrentes, dont la Fnege Fondation nationale pour l’enseignement de la gestion des entreprises a montré les difficultés (Les ressources des Business School : la nouvelle donne ! », 2017). Au risque spécifique dans le cas de Sciences Po d’une liquidation définitive de son héritage.

Puisque, qui dit « financiarisation » dit aussi de facto « américanisation ». Et donc importation des débats qui agitent ces campus américains qui s’inspirent sans recul et souvent sans nuances des French Théories, à défaut de pouvoir les lire en version originale.

« Un projet né sur les cendres des défaites des élites »

Sur la route, le projet fondateur de Boutmy semble avoir été largement abandonné. Un projet dont on a oublié qu’il était né sur les cendres des défaites des élites françaises. Un projet bien plus grand que celui de professionnaliser des cadres d’entreprises, fussent-elles « grandes » et « mondiales ».

Un projet dont on peut formuler une raison d’être repensée :

« Former et développer tout au long de la vie, et par tous moyens, l’esprit critique et le libre arbitre de citoyennes et de citoyens, ni conformistes ni rebelles, critiques et responsables. »

Les défis sont immenses, à l’image des crises qui traversent toutes les sociétés démocratiques occidentales : écologique, sanitaire, politique, économique, sociale, sociétale… sur fond de révolution technologique. Raphaëlle Bacqué avec Ariane Chemin (deux anciennes élèves de Sciences Po, est-ce un hasard ?) ont montré ce que donne la coagulation des crises dans leur ouvrage d’enquête : « La communauté » (Albin Michel, 2018). Et le risque de séparatisme qui les accompagne.

Se saisir d’une main ferme de ces défis suppose de faire de l’élection de la prochaine Direction de Sciences Po un moment de cohésion pour repenser l’avenir que nous voulons d’abord pour des jeunesses françaises, que doit incarner, au premier chef, Sciences Po.

Un diagnostic lucide et sans concession sur la situation stratégique de Sciences Po doit être poursuivi. Bien des éléments sont connus, même s’ils sont rarement débattus. Quels actifs, compétences et forces stratégiques (réels) permettront de se développer sans se renier ?  Quels retards et faiblesses doivent conduire l’institution à se recentrer et à se réenraciner au plus vite en évitant les batailles perdues d’avance qui ne feraient qu’épuiser, en le dilapidant, son potentiel ?

« La nouvelle science morale et politique des temps présents »

On aura reconnu ici le regard du professeur de stratégie et management. Convaincu que ma discipline est bien la nouvelle science morale et politique des temps présents. Puisqu’il n’aura échappé à personne que nos sociétés sont peuplées d’organisations. Et que ce sont ces mêmes organisations qui transforment la planète, comme elles façonnent nos mondes et nos imaginaires. En s’appuyant sur des femmes et des hommes qui ont le courage et la volonté d’affirmer une voie, nouvelle, solide, et rénovatrice.

L’élection de la nouvelle présidente de la FNSP Fondation nationale des sciences politiques va permettre que s’ouvre le processus de recrutement de la prochaine direction. Il y a urgence. Parce que Sciences Po peut et doit viser de devenir autre chose qu’une « autre » école, une « autre » université : un acteur majeur, au niveau mondial, œuvrant dans les secteurs de l’éducation, de l’édition, de la presse et de la communication, du cyber.

Des partenariats bien choisis, voire des acquisitions »

Puisant dans son identité, son héritage, les compétences de ses professeurs, l’énergie de ses étudiants et son impressionnant réseau d’anciens une force de frappe stratégique unique. Le magazine Emile en est déjà le témoin. Cette puissance devra être décuplée par des partenariats bien choisis, voire des acquisitions.

Quand on est porté par un projet, la première des conclusions qui s’impose est temporelle : nous n’avons que trop perdu de temps.

Jean-Philippe Denis


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Parcours

Conseil national des universités
Membre titulaire de la section 06
Editions management et société
Co-directeur « grands auteurs » et « lectures, relectures »
Université Paris-Saclay (EPE)
Professeur des universités
Revue française de gestion
Rédacteur en chef
Université Paris Nanterre (Paris 10)
Professeur des universités
Université d'Évry (Université d'Évry)
Professeur des universités

Établissement & diplôme

Université Jean Moulin - Lyon 3
Doctorat, sciences de gestion

Fiche n° 40098, créée le 28/07/2020 à 10:16 - MàJ le 29/07/2020 à 14:24


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Jean-Philippe Denis, candidat à la direction de Sciences Po Paris - ©  D.R.