Internationalisation de l’enseignement supérieur : 10 tendances à scruter en 2021 (S. Linden)

News Tank Éducation & Recherche - Paris - Analyse n°206264 - Publié le 26/01/2021 à 09:29
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« L’internationalisation a peut-être besoin de se renouveler. Perçue comme une innovation dans les années 2000, n’est-elle pas devenue une tradition ? N’a-t-elle pas besoin d’idées nouvelles ? Peut-être pourrait-elle, en 2021, devenir moins statique et plus transformatrice », écrit Sébastien Linden Associé gérant @ Linden & Swift
, dans une nouvelle analyse pour News Tank, le 26/01/2021.

Consultant en internationalisation, il propose une revue de dix tendances à scruter en 2021. 

« La crise a été l’occasion de réexaminer les buts de l’internationalisation, à la fois pour les étudiants, les institutions, les États, les espaces régionaux et le monde, en mettant notamment l’accent sur l’amélioration de la qualité de l’enseignement et de la recherche et en prenant en compte des objectifs non seulement quantitatifs, mais aussi qualitatifs », note-t-il.

L’ancien attaché de coopération scientifique et universitaire en Israël et ancien responsable de Sciences Po pour le Maghreb et le Moyen-Orient, estime aussi que « la recherche d’une internationalisation pour tous touchera également les mobilités avec des réflexions et des initiatives autour des enjeux d’égalité, de diversité, d’inclusion et d’équité, sous l’angle des ressources financières ou du handicap par exemple ».

La crise du coronavirus conduit de nombreux établissements à penser leur développement international dans des partenariats moins nombreux et des alliances plus stratégiques. Les diplômes conjoints, qui nécessitent une confiance réciproque, seront certainement amenés à se développer.


Quelles grandes tendances cette année ?

Le mois de janvier est traditionnellement une période de bilan de l’année écoulée et également un moment de projection sur l’année à venir. Ce regard vers le futur est particulièrement important en ce début d’année 2021 pour imaginer une sortie positive de la crise du coronavirus, notamment dans les établissements d’enseignement supérieur, encore très affectés par la situation sanitaire.

En matière d’internationalisation, la crise a fortement impacté les mobilités étudiantes, qu’il s’agisse des échanges ou des recrutements d’étudiants internationaux. Les États et les établissements ont adapté leurs stratégies et leurs dispositifs. Comment tous ces acteurs vont-ils agir en 2021 ? Quelles grandes tendances est-on susceptible d’observer cette année ?

1. Mondialisation ou régionalisation ?

Sébastien Linden - ©  D.R.
La crise a diminué les mobilités mondiales, mais les a aussi réorientées vers des mobilités de proximité. Elle a accéléré et rendu visible l’émergence de nouvelles puissances régionales dans le monde de l’enseignement supérieur, comme la Turquie ou l’Arabie saoudite. Elle a aussi montré que des pays qui traditionnellement envoient des étudiants renforcent leur attractivité ; c’est le cas notamment de la Chine.

Par ailleurs, les établissements engagés dans l’éducation transnationale, à travers des programmes ou des campus off shore, ont pu s’appuyer sur eux pour accueillir les étudiants.

  • L’internationalisation est de moins en moins centrée sur l’Europe et le monde anglo-saxon.

Cette multipolarisation est à la fois une source de concurrence accrue et une opportunité de coopérations nouvelles. Le renforcement des mobilités au niveau régional pousse également à des coopérations renforcées, comme on peut l’observer dans le cadre de l’ASEAN Association des nations de l’Asie du Sud-Est en Asie du Sud-est par exemple, parfois en s’inspirant du modèle européen.

  • La crise marque aussi un retour à l’Europe.

La mobilité étudiante a constitué l’un des fondements de la construction européenne, avec le succès du programme Erasmus, puis du processus de Bologne. Pour beaucoup d’établissements, l’internationalisation s’est développée dans ce cadre dans les années 1990 et 2000, avant de s’étendre à d’autres régions du monde.

Plusieurs facteurs remettent aujourd’hui en valeur les coopérations européennes. La proximité géographique et culturelle a permis, au cœur de la crise, une gestion des étudiants en mobilité plus facile qu’avec d’autres pays.

Le retrait du Royaume-Uni avec le Brexit, tout en déstabilisant le programme Erasmus+,  rappelle son importance dans la construction de l’Europe, avec d’ailleurs un budget en forte hausse, atteignant 23,4 milliards d’euros sur la période 2021-2027.

Le succès des appels à projets des « Universités européennes » en 2018 et 2019 et le déploiement de ces alliances renforceront également les coopérations à tous les niveaux.

2. Coopération ou compétition ?

La crise a conduit à développer le discours sur la coopération. Mais la concurrence pour attirer les meilleurs étudiants, les professeurs les plus réputés et les financements les plus importants conduira certainement à une compétition renforcée, notamment pour les établissements dont le modèle est centré sur l’attractivité, que ce soit pour des raisons financières ou stratégiques.

D’autant plus que la crise a impacté le marché : difficultés à financer les études pour des familles touchées par la crise économique, attraction des universités et des campus off-shore de la région, apparition de nouveaux acteurs de la formation, souvent à but lucratif, développement de la formation en ligne.

Améliorer la qualité de l’enseignement et l’expérience des étudiants internationaux »

Une attention encore plus grande sera certainement portée sur les enjeux de réputation, la place dans les classements internationaux et les résultats quantitatifs.

Se développeront certainement des formes de privatisation et de marchandisation de l’enseignement supérieur, des partenariats associant institutions publiques et privées, des priorités aux activités lucratives (formation exécutive, écoles d’été).

Les établissements poursuivront par ailleurs leurs efforts pour améliorer la qualité de l’enseignement et l’expérience des étudiants internationaux (accueil, cours de langue, aide à la recherche d’un logement, d’un emploi étudiant…).

3. Citoyenneté ou professionnalisation ?

La crise mondiale et les difficultés de coordination entre les pays ont mis en avant la nécessité de préparer les jeunes à vivre et travailler dans un monde globalisé. En remettant en cause le modèle traditionnel d’internationalisation par les mobilités et en invitant à imaginer des solutions alternatives, elle a aussi conduit à mettre davantage l’accent sur les apports pour les étudiants de l’internationalisation. Comment préparer les étudiants à travailler et vivre dans un monde globalisé ? Comment les aider à expérimenter le monde ?

Certains mettent l’accent sur les compétences nécessaires pour former des professionnels globaux et améliorer leur employabilité, d’autres sur les valeurs pour préparer des citoyens globaux et développer leur engagement.

La contribution de l’université à la société

Se renforce l’idée apparue il y a quelques années d’une internationalisation de l’enseignement supérieur « pour la société », rapprochant deux axes de l’université longtemps séparés : l’internationalisation, d’une part, la « 3e mission », d’autre part, souvent vue comme le transfert de technologie, mais qui renvoie plus largement à la contribution de l’université à la société au-delà de l’enseignement et la recherche.

Nous pourrions donc observer un encouragement à l’engagement pour les étudiants accueillis ou envoyés en mobilité. La valorisation de la responsabilité sociale et de l’engagement civique peut contribuer à l’internationalisation de la communauté locale, à un accent sur les dimensions interculturelles autant qu’internationales et à la promotion d’une vision internationale qui peut être distincte des intérêts institutionnels, régionaux ou nationaux.

Cette approche devrait aussi se traduire par un développement des actions en direction des migrants et réfugiés et par une attention plus importante à la lutte contre le changement climatique, notamment dans les politiques internationales et les mobilités qui ont une empreinte carbone élevée.

4. Quantité ou qualité ?

La crise a été l’occasion de réexaminer les buts de l’internationalisation, à la fois pour les étudiants, les institutions, les États, les espaces régionaux et le monde, en mettant notamment l’accent sur l’amélioration de la qualité de l’enseignement et de la recherche et en prenant en compte des objectifs non seulement quantitatifs, mais aussi qualitatifs.

Réexaminer les buts de l’internationalisation »

Au niveau des États, de nombreux gouvernements ont développé ces dernières années des stratégies internationales dans l’enseignement supérieur. Elles sont souvent centrées sur l’attractivité, comme en France où l’Agence Campus France pilote une communication adaptée pour rassurer les étudiants et valoriser les carrières des alumni, tout en travaillant avec les établissements à l’amélioration des conditions d’accueil, notamment à travers le label « Bienvenue en France ».

D’autres pays mettent plus l’accent sur l’internationalisation des programmes au bénéfice des étudiants locaux et accompagnent leurs établissements dans ce mouvement.

5. Pour tous ou pour quelques-uns ?

Le mouvement d’internationalisation à domicile s’est développé comme une réponse à la crise, notamment par la mise en place de mobilités virtuelles et de coopérations en ligne. Cette démarche était née en Europe à la fin des années 1990  face au constat que l’internationalisation, centrée sur les mobilités, ne concernait qu’une partie des étudiants.

La recherche d’une internationalisation pour tous touchera également les mobilités avec des réflexions et des initiatives autour des enjeux d’égalité, de diversité, d’inclusion et d’équité, sous l’angle des ressources financières ou du handicap par exemple.

Bref, il s’agit de valoriser une internationalisation moins élitiste et plus inclusive.

6. Distanciel ou présentiel ?

La crise a conduit de nombreux établissements à développer des outils numériques, principalement pour assurer les enseignements à distance pour l’ensemble des étudiants. La digitalisation a aussi nourri les stratégies internationales, pour proposer des mobilités virtuelles, organiser des collaborations à distance ou encore poursuivre la promotion (marketing digital, journées portes ouvertes en ligne, salons virtuels…).

Combiner intelligemment distanciel et présentiel »

Au niveau des formations, le dispositif national de Campus connectés, initié par le Mesri Ministère de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation pour déployer des lieux d’apprentissage sur tout le territoire, a été étendu à l’international. Six campus connectés doivent ouvrir progressivement sur la période 2020-2021 et renforcer ainsi l’accès aux formations de l’enseignement supérieur français aux étudiants internationaux. Le premier a ouvert à Beyrouth Publié le 08/12/2020 à 13:00
Le Mesri annonce le 07/12/2020 la création d’un campus connecté à Beyrouth au Liban, avec l’appui opérationnel de l’AUF et de six universités libanaises : l’Université libanaise, l’Universit…
avec l’appui de l’Agence Universitaire de la Francophonie et de six universités libanaises.

Une analyse des effets positifs de la digitalisation devrait permettre de l’intégrer dans le développement international et de combiner intelligemment distanciel et présentiel, pour les mobilités, les collaborations, les formations et la promotion.

7. Stratégie ou laisser-faire ?

Si la plupart des établissements dans le monde proclament une stratégie internationale institutionnelle, toutes ne sont pas passées aux actes. Cette politique est parfois plus l’addition d’initiatives diverses au sein de l’établissement qu’une stratégie conçue et évaluée.

Lorsque l’internationalisation n’est pas une priorité réelle de l’institution, la période complexe que nous vivons peut conduire à la mettre de côté, considérant qu’elle constituerait un poids supplémentaire pour les composantes déjà surchargés par l’adaptation à la crise. L’internationalisation ne se développe alors que sur la base d’initiatives de telle ou telle faculté et la fragmentation l’emporte sur l’institutionnalisation.

Diplômes conjoints

La crise du coronavirus conduit de nombreux établissements à penser leur développement international dans des partenariats moins nombreux et des alliances plus stratégiques. Les diplômes conjoints, qui nécessitent une confiance réciproque, seront certainement amenés à se développer.

Cette volonté de s’engager dans des partenariats plus approfondis se constatait déjà en France avant la crise dans le succès du dispositif des Universités européennes : la France est le 2e pays européen derrière l’Allemagne pour le nombre d’établissements participants (32 dans 28 alliances) et le 1er pour le nombre de coordinations (10).

8. Transversalité ou silos ?

Pendant longtemps, l’internationalisation a été conçue principalement sous l’angle des mobilités. Une approche plus stratégique et plus institutionnelle conduit à l’aborder de façon globale, obligeant à casser les silos. Cette démarche transversale peut s’opérer au cœur des missions universitaires, par un meilleur alignement des politiques internationales d’enseignement et de recherche, mais aussi dans d’autres domaines comme les relations entreprises ou alumni par exemple.

La limitation des mobilités en 2020 a poussé certains établissements à s’engager dans cette démarche. Mais, en conduisant à des changements dans le fonctionnement et parfois l’identité de l’institution, elle peut inquiéter dans une période de crise où l’on recherche la stabilité.

9. Diversification ou uniformisation ?

La crise, en limitant les mobilités, a accéléré le processus de diversification des activités d’internationalisation. L’internationalisation à domicile, l’internationalisation des curriculums se développe. L’accent est davantage mis sur les résultats des apprentissages.

Mais, pour beaucoup d’établissements, les mobilités étudiantes sont au cœur de leur projet international. En France, dans de nombreuses grandes écoles, une expérience internationale (séjour en université ou stage) est une condition à l’obtention du diplôme.

Si la règle a été assouplie pendant la crise, elle reste centrale. Observera-t-on dans les établissements un retour au focus sur les mobilités, avec des objectifs quantitatifs, et/ou la poursuite de la diversification des activités d’internationalisation, avec des objectifs plus qualitatifs ?

10. Développement ou déclin ?

L’internationalisation de l’enseignement supérieur reprendra-t-il son développement en 2021 ou observera-t-on une stagnation, voire un déclin ?

La réponse à cette question dépendra bien sûr de l’évolution de la situation sanitaire, ainsi que de grandes tendances politiques, économiques, sociales et démographiques. Dans certains pays, la montée des nationalismes et de sentiments anti-globalisation, exacerbés par la crise, peut être source d’inquiétude.

Les établissements auront-ils les moyens de poursuivre leur internationalisation ? »

L’acceptation par les sociétés d’un nombre croissant d’étudiants étrangers peut-elle atteindre un niveau de saturation ? L’internationalisation continuera-t-elle à être perçue comme positive ? Jusqu’où acceptera-t-on d’aller pour être attractif ? Dans certains pays, comme les Pays-Bas, l’inquiétude sur l’avenir de la langue nationale conduit à questionner le développement des programmes en anglais.

L’enjeu sera aussi évidemment financier. Les établissements auront-ils les moyens de poursuivre leur internationalisation ? En France, quel sera l’impact de la réforme des droits de scolarité ?

Dans ce contexte difficile, l’internationalisation sera-t-elle une priorité ? Pour les gouvernements, pour les établissements ? N’y a-t-il pas un risque d’un décalage renforcé dans l’engagement international des différentes institutions, selon leur taille, leur statut, leurs ressources ?

Ces 10 points d’observation ne sont évidemment pas des alternatives radicales. Ils se traduiront par des compromis, des équilibres, des combinaisons. Les tendances seront différentes selon les régions, les pays, les établissements.

Cette grille peut constituer un cadre d’analyse et peut-être d’action. Elle montre aussi que l’internationalisation a peut-être besoin de se renouveler. Perçue comme une innovation dans les années 2000, n’est-elle pas devenue une tradition ? N’a-t-elle pas besoin d’idées nouvelles ? Peut-être pourrait-elle, en 2021, devenir moins statique et plus transformatrice.

Sébastien Linden

Email : linden.consultant@gmail.com
Date de naissance : 16/01/1975
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Parcours

Linden & Swift
Associé gérant
Ambassade de France en Israël
Attaché de coopération scientifique et universitaire
Sciences Po Paris (IEP Paris)
Responsable des affaires internationales pour le Maghreb et le Moyen-Orient
Sciences Po Paris (IEP Paris)
Chef de projet, mission de conseil pour la création d’une grande Ecole au Maroc
Sciences Po Paris (IEP Paris)
Chargé de mission auprès du directeur
Sciences Po Paris (IEP Paris)
Chef de projet, Expérimentation dans des lycées de Seine-Saint-Denis
Sciences Po Paris (IEP Paris)
Secrétaire général de l’Ecole doctorale
Sciences Po Paris (IEP Paris)
Chargé des relations avec les élus
Agence Nationale pour l’Emploi (ANPE)
Chargé des relations avec les élus
Association des Petites Villes de France (APVF)
Chargé de mission

Êtablissement & diplôme

Dauphine - PSL
DESS Gestion publique

Fiche n° 39791, créée le 23/06/2020 à 09:15 - MàJ le 27/01/2021 à 17:01


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