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Quel avenir pour les modèles de publication scientifique ? (J-P. Finance)

Paris - Publié le mardi 8 décembre 2020 à 15 h 50 - n° 201737 « La prochaine décennie, et certainement au-delà, va connaître une forte diversification des modèles de publication (bibliodiversité), fonction de l’importance donnée par les acteurs de la recherche et leurs institutions [à différents critères] », écrit Jean-Pierre FinanceJean-Pierre Finance dans une nouvelle chronique pour News Tank, le 07/12/2020.

Il estime que « le retrait récent de l’ERCERCEuropean Research Council (Conseil européen de la recherche) de la Coalition SCoalition S illustre des différences de priorités (réputation du journal pour l’un, immédiateté de l’accès ouvert pour l’autre). Ces différences d’appréciations peuvent également se rencontrer au sein d’un même consortium de négociation comme le montrent les négociations de CouperinCouperinConsortium universitaire de périodiques numériques avec Wiley dont se retirent des acteurs importants (CNRSCNRSCentre national de la recherche scientifique et InriaInriaInstitut national de recherche en informatique et en automatique) ».

Revenant sur une étude réalisée par le cabinet Technopolis à la demande de l’EUAEUAEuropean University Association et publiée en juillet 2020, il note que « de l’opinion de toutes les catégories de personnes consultées, l’avenir verra l’avènement de l’accès ouvert immédiat à toutes les publications scientifiques, c’est-à-dire la fin des abonnements ».  

« Bien entendu la durée de la transition vers ce type de modèle de publication est difficile à prévoir, en particulier parce que la crainte de voir le basculement des dépenses d’abonnements, qui ont été difficilement contrôlables, en dépenses de publication, qui le seraient tout autant sinon plus, reste très prégnante. »

Jean-Pierre Finance est président du groupe d’experts sur l’open science de l’EUA, président honoraire de l’Université Henri Poincaré (Université de Lorraine) et ancien président de la CPUCPUConférence des présidents d'université.

« Difficile d’imaginer ce que seront les modèles de publication dans une dizaine d’années »

Il y a 20 ans déjà, l’élaboration et la gestion des contrats d’abonnement aux publications scientifiques s’organisaient progressivement : à l’échelle des établissements, une rationalisation s’opérait autour des SCD (services communs de documentation), à l’échelle nationale apparaissaient les premiers consortia de négociation (tels que CouperinCouperinConsortium universitaire de périodiques numériques en France) et simultanément la concentration du monde de l’édition scientifique en grands oligopoles conduisait à des négociations globales, les « Big Deals », supposés optimiser les processus de négociation !

20 ans plus tard, il est bien difficile d’imaginer ce que seront les modèles de publication dans une dizaine d’années, échelle de temps retenue par la Loi de programmation de la recherche qui vient d’être adoptée par le Parlement français.

En effet la forme « d’équilibre » qui semblait avoir été atteint au début des années 2010, nonobstant une augmentation de plus en plus insupportable du montant de ces contrats, a volé en éclat sous l’impulsion de différentes forces importantes, parmi lesquelles :

  • La transformation numérique de la société qui a rendu possibles tous les espoirs placés dans l’accès ouvert aux publications et aux données de la recherche, permettant l’émergence d’une « Science ouverte » permettant des transformations majeures des méthodes de la recherche.
  • La diversification des modèles économiques, notamment par un basculement progressif du paiement par les lecteurs (souvent sous forme d’abonnements) à un paiement par les auteurs (APCAPCArticle processing charge) ou leurs institutions, engendrant notamment l’émergence de journaux hybrides.
  • La poursuite de la concentration des grands éditeurs privés, dont les positions monopolistiques, fondées principalement sur le caractère non concurrentiel des revues dites « de prestige », permettant d’imposer des coûts d’achat léonins dans un contexte où les budgets des institutions académiques devenaient de plus en plus contraints.
  • L’augmentation rapide, à l’échelle mondiale, du nombre de chercheurs, rendant de plus en plus vive la concurrence en matière de réputation, de carrière et de financements.
  • L’hétérogénéité des domaines de recherche en termes de communication scientifique, mais surtout au regard des méthodes d’évaluation de projets et d’évaluation de chercheurs.

Le modèle classique des « Big Deals » se transforme 

Voulant à la fois rendre effective l’ouverture des données et des publications de la recherche ainsi que la maîtrise des coûts, le modèle classique des « Big Deals » se transforme et l’on a vu apparaître depuis quelques années de nouveaux types de contrats entre les institutions de recherche et les éditeurs scientifiques.

Les « accords transformants » — en anglais transformatives agreements, mais qu’il serait certainement préférable de traduire en français par « accords transitoires » -  visant à négocier une somme globale (principe du « Big Deal ») englobant les abonnements à un portefeuille de revues et un certain forfait d’autorisations de publication en accès ouvert immédiat pour une communauté de chercheurs spécifique (souvent à l’échelle d’un État).

Quand on y regarde de près, ces nouveaux types de contrats sont très variables d’une négociation à l’autre : périmètre des domaines de recherche couverts, coûts, durée, estimation du nombre de publications en accès ouvert, rétention totale ou non des droits d’auteurs, possibilités de définir et/ou d’utiliser des algorithmes de traitement des données (fouilles de données) ainsi acquises, variété des plateformes d’accès (propriétés de l’éditeur ou de l’acquéreur)…

De nouveaux modes de publication 

Simultanément aux diverses expériences tentant d’optimiser les contrats entre institutions académiques et éditeurs commerciaux, émergent de nouveaux modes de publication, souvent fondés sur la construction de plateformes publiques ou semi-publiques d’accès ouvert aux publications.

Certaines publient des articles soumis ou déjà acceptés par des éditeurs — il s’agit des « archives ouvertes » institutionnelles ou nationales (HALHALHyper Articles en Ligne en France) — d’autres publient des articles originaux ou des « pre-prints ».

Ces dernières sont le plus souvent organisées autour d’un champ disciplinaire plus ou moins large. De nombreuses questions se posent alors, à la fois sur l’équilibre financier (quel est le coût effectif d’une publication ouverte et qui paye ?), sur la qualité du processus de validation des articles (peer review), sur la notoriété de la revue, sur la pérennité de la plateforme, etc.

Face à cette prolifération de nouveaux modes de publication, peut-on entrevoir l’émergence d’un modèle dominant dans la prochaine décennie ?

C’est la question que se sont posée, sous l’égide de l’EUAEUAEuropean University Association, une quinzaine de conférences de recteurs — présidents d’universités et de consortia de négociation, qui a conduit à une étude réalisée par la société Technopolis et publiée en juillet dernier.

L’objet de cette étude était de comprendre la vision de différentes catégories d’acteurs quant à l’avenir de quatre types de modèles de publications, leurs caractéristiques principales, de leur faisabilité et des intérêts qu’ils induisent.

Les quatre types de modèles de publication étudiés sont bien connus :

  • Accès aux publications scientifiques pour les lecteurs via des abonnements et possibilité pour les auteurs de publier en accès ouvert dans une archive ouverte, institutionnelle ou nationale, à l’issue d’une période d’embargo (éventuellement imposée par des contraintes législatives comme en France avec la loi « pour une République numérique ») : c’est la classique « voie verte ».
  • Contrats avec l’éditeur permettant un accès aux abonnements, pour les publications qui ne sont pas en accès ouvert, et une publication immédiate en accès ouvert dans les revues qui le permettent pour tous les auteurs appartenant à une certaine communauté (par exemple nationale). Ce sont les modèles « transformants » de type « Publier et Lire » (P & R, Publish and Read) comme ceux proposés par le consortium de négociation allemand Deal.
  • Contrats pour publier en accès ouvert immédiat sur une plateforme appartenant à un éditeur privé.
  • Contrats pour publier en accès ouvert immédiat sur une plateforme publique (pouvant ou non relever d’une communauté scientifique spécifique).

Bien entendu ces quatre catégories sont très grossièrement définies et chacune pourrait se décomposer en un grand nombre de sous-catégories en fonction d’un large spectre de variantes comme le montrent les différentes négociations qui se sont déroulées ces dernières années.

Fin du système fondé sur les seuls abonnements

La méthode (Dephi) utilisée par le cabinet Technopolis s’appuyait sur une enquête adressée à un ensemble de répondants censés représenter différentes catégories d’acteurs : des institutions produisant et utilisant des publications, des auteurs et des lecteurs, des consortia de négociations, des éditeurs, des institutions de financement de la recherche, des gouvernements.

Les plateformes privées risquent majoritairement de prédominerLes résultats obtenus ne sont pas vraiment surprenants puisqu’ils confirment la probable fin du système fondé sur les seuls abonnements. Ils montrent que, très majoritairement, les personnes consultées estiment que le modèle « P&R » n’est que transitoire et que les plateformes (publiques) soutenues par des communautés scientifiques ont la préférence d’une majorité.

Malgré cette préférence, une majorité des répondants estime cependant que ce sont les plateformes privées qui risquent majoritairement de prédominer.

En résumé, on peut retenir de cette étude que, de l’opinion de toutes les catégories de personnes consultées, l’avenir verra l’avènement de l’accès ouvert immédiat à toutes les publications scientifiques, c’est-à-dire la fin des abonnements.  

Bien entendu la durée de la transition vers ce type de modèle de publication est difficile à prévoir, en particulier parce la crainte de voir le basculement des dépenses d’abonnements, qui ont été difficilement contrôlables, en dépenses de publication qui le seraient tout autant sinon plus, reste très prégnante.

Préparer l’avenir

En reprenant le célèbre aphorisme de Maurice Blondel, « l’avenir ne se prévoit pas, il se prépare », il est indispensable d’identifier et de maîtriser la multiplicité des critères caractérisant un modèle de publication :

  • aspects économiques ;
  • nature de l’entité qui paie ;
  • nature de l’éditeur, privé ou public ;
  • impact de la notoriété du journal sur les modes d’évaluation de la recherche et de chercheurs ;
  • qualité de l’évaluation des articles soumis [1] ;
  • ouverture ou non des rapports de lecture ;
  • ouverture immédiate ou différée des articles ;
  • type de document publié (préprint, PDF, article édité) ;
  • pérennité de l’accès ;
  • possibilité de définir des algorithmes de fouille et/ou de traitement;
  • type de droits d’auteur ;
  • relation entre l’article et les données de la recherche associées, etc.

On peut raisonnablement supposer que la prochaine décennie, et certainement au-delà, va connaître une forte diversification des modèles de publication (bibliodiversité), fonction de l’importance donnée par les acteurs de la recherche et leurs institutions aux critères évoqués ci-dessus.

C’est ainsi que le retrait récent de l’ERCERCEuropean Research Council de la Coalition SCoalition S illustre des différences de priorités (réputation du journal pour l’un, immédiateté de l’accès ouvert pour l’autre). Ces différences d’appréciation peuvent également se rencontrer au sein d’un même consortium de négociation, comme le montrent les négociations de Couperin avec Wiley, dont se retirent des acteurs importants (CNRSCNRSCentre national de la recherche scientifique et InriaInriaInstitut national de recherche en informatique et en automatique).

Dans ce contexte incertain et mouvant, préparer l’avenir en matière de publications scientifiques suppose, pour le monde académique, un ensemble de décisions et d’actions, parmi lesquelles :

  • Impliquer les responsables institutionnels et politiques dans la problématique de la publication scientifique, notamment dans la création des plateformes de publication publiques aux échelles nationales et européennes, concurrentielles des plateformes privées.
  • Définir la liste des critères de choix de modèle et la pondérer à chaque échelle décisionnelle ;
  • Favoriser la diversité des vecteurs de publication pour le chercheur, de qualité et de notoriété reconnues.
  • Assurer une veille minutieuse des évolutions et des expériences en cours, ce qui doit conduire à renforcer la transparence sur les choix de modèles de publications, sur les modèles économiques retenus et sur la réalité des coûts associés.
  • Renforcer la mutualisation des informations, des négociations, des politiques (Commission européenne, Coalition S).
  • Imposer un renforcement de la qualité des méthodes d’évaluation des publications et l’accès aux rapports de lecture des articles soumis.
  • Réviser courageusement les méthodes d’évaluation des projets de recherche, des chercheurs, des laboratoires et des institutions en relativisant l’usage excessif du quantitatif.
Jean-Pierre Finance
Fiche n° 3679, créée le 07/05/14 à 07:27 - MàJ le 14/08/20 à 11:02

Jean-Pierre Finance



Parcours Depuis Jusqu'à
European University Association
Président du groupe d'experts sur l'open science Octobre 2015 Aujourd'hui
Octobre 2015 Aujourd'hui
Renater
Président Décembre 2011 Aujourd'hui
Décembre 2011 Aujourd'hui
Couperin
Président 2009 à Juin 2018
2009 Juin 2018
Conférence des présidents d'université
Délégué permanent à Bruxelles Juin 2012 à 2016
Juin 2012 2016
Université Henri Poincaré nancy 1
Président 2004 à 2012
2004 2012
Conférence des présidents d'université
Président 2006 à 2008
2006 2008
Université Henri Poincaré Nancy 1
Président 1994 à 1999
1994 1999

[1] Pour ne prendre que cet exemple, la publication hâtive le 22/05/2020 par The Lancet d’un article sur les risques de l’utilisation de l’hydroxychloroquine dans le traitement de la Covid-19, et sa rétraction par trois des quatre auteurs le 04/06, illustre les dangers d’une évaluation bâclée de propositions d’articles et a un effet dévastateur sur la crédibilité de la science dans le public (https://www.lemonde.fr/sciences/article/2020/06/04/hydroxychloroquine-trois-auteurs-de-l-etude-du-lancet-se-retractent_6041803_1650684.htm).

Fin
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