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« Vivre et agir en temps d’incertitude : repenser la forme universitaire » (Didier Paquelin)

Paris - Publié le mercredi 4 novembre 2020 à 11 h 13 - n° 198180 « L’enjeu est moins de sortir de la crise en reconstruisant à l’identique, de renforcer la technologisation des pratiques d’enseignement, mais davantage de redéfinir un cap à partir des analyses distanciées de ce vécu parfois traumatisant », écrit Didier PaquelinDidier Paquelin, professeur titulaire de la chaire de leadership en enseignement sur la pédagogie de l’enseignement supérieur à l’Université Laval (Québec).

Dans une analyse pour News Tank, il revient sur « les premiers enseignements et les apprentissages » nés de la période du confinement. Un texte écrit à l’issue d’un webinaire sur l’hybridation de l’enseignement, organisé par le Sgen-CFDTSgen-CFDTSyndicat général de l’Éducation nationale - Confédération française démocratique du travail avec News Tank, le 08/10/2020, auquel l’universitaire participait. 

« Certains établissements d’enseignement supérieur ont très tôt pris l’option d’un temps long, sur plusieurs mois installant une stabilité, possiblement provisoire, permettant à l’ensemble des acteurs de prendre de nouveaux repères », note Didier Paquelin.

Il plaide pour « identifier les possibles plutôt que de se centrer sur les contraintes ».

« Ne cherchons pas à faire ce que nous n’avons pu réaliser jusqu’à présent, mais davantage de faire de cet évènement l’occasion d’apprentissages transformateurs en interrogeant la validité de nos cadres d’action. »

Et d’ajouter que « les étudiants sont des acteurs de la solution. Il s’agit moins de transmettre que de permettre à l’autre d’apprendre ».
Didier Paquelin - © D.R.
Didier Paquelin - © D.R.

Salle de classe contre ordinateur 

En 1997, Larry Cuban [1] publiait un article au titre explicite « Salle de classe contre ordinateur : vainqueur la salle de classe », dans lequel il présentait trois scénarios, dont celui des optimistes prudents qu’il intitulait la lente progression d’établissements et des classes hybrides.

Plus de 20 ans après cette publication, après les multiples plans de développement du numérique en éducation, les « degrés d’engagement ou de maturité vis-à-vis de la transformation numérique et pédagogique » demeurent variables selon les établissements (Dulbecco et al., 2018, p. 10) [2].

Une accélération inédite dans le champ de l’éducationCette apparente lenteur a fait subitement place ce 12/03/2020 à une accélération inédite dans le champ de l’éducation, et cela à tous les niveaux d’enseignement.

Il est des dates ancrées dans la mémoire collective qui définissent, un avant et un après, cette dernière marquera sans nul doute nos sociétés. Ce jour où tout a semblé basculer, générant une effroyable sidération que les discours n’ont su dissiper tant l’inattendu imprévisible devenait réalité.

Des courbes d’apprentissage accélérées

Face à l’effondrement des repères du quotidien et pour maintenir ce qui a été rapidement nommé la continuité pédagogique pour permettre à chaque étudiante et étudiant de poursuivre ses apprentissages, les enseignants se sont pleinement investis dans l’adaptation de leurs pratiques, avec des courbes d’apprentissage accélérées, au prix d’un effort important et d’un engagement sans commune mesure.

La forte implication des services universitaires de pédagogie, le multiplicité des actions mises en œuvre et des ressources produites en attestent.

  • Assistons-nous pour autant à une remise en question des analyses et des modèles de la transformation pédagogique ?
  • Les technologies ont été quasi immédiatement convoquées pour prolonger les pratiques habituelles : est-il pour possible de conclure que la vague virale se traduirait par un tsunami numérique ?

Les travaux qui seront conduits dans les prochaines années pourront seuls nous renseigner avec davantage d’objectivité que les publications produites au cœur de la crise sur la réalité et la durabilité de ce qui est actuellement perçu comme une transformation. 

Cependant, quelques mois après cet évènement, quels sont les premiers enseignements et les apprentissages susceptibles de nous aider à composer avec cette réalité durable ?

Se réapproprier notre temporalité

Passé le temps de la sidération, parfois du déni, de la confusion, la crise agit comme un révélateur du fonctionnement des établissements, de leurs paradoxes et des dysfonctionnements dont les incidences sont minimes en temps ordinaire.

Face à de telles situations, il convient de différencier le temps de l’urgence, le temps de la transition, le temps de la consolidation.

Diminuer les effets des turbulences

Le contexte pandémique montre l’importance de ne pas cultiver les cycles courts espoir/désespoir, sources d’épuisement, mais davantage d’inscrire nos actions dans une temporalité du réalisme, de ce qu’il est possible de faire ici et maintenant pour retrouver une stabilité, diminuer les effets des turbulences.

Quitter les « cultures d’urgence »Certains établissements d’enseignement supérieur ont très tôt pris l’option d’un temps long, sur plusieurs mois installant une stabilité, possiblement provisoire, permettant à l’ensemble des acteurs de prendre de nouveaux repères, pour aller vers un nouvel exercice des activités d’enseignement et de recherche.

Se donner du temps, quitter les « cultures d’urgence » (Aubert, 2003) [3], individuellement et collectivement est plus qu’un défi, c’est une nécessité pour diminuer l’anxiété, éviter l’épuisement et se sentir moins à la dérive.

Identifier les possibles et prendre appui sur les expériences antérieures

La confusion initiale a conduit à deux types de réactions.

D’une part une réactivité exacerbée qui en quelques heures à conduit à une mise à distance d’activités d’enseignement et d’apprentissage, et d’autre part une réactivité modérée, qui s’est traduite par un moratoire dans le semestre de plusieurs jours, jusqu’à deux semaines, permettant d’identifier les possibilités d’ajustement permises par les réglementations, fondées sur les formules pédagogiques et l’offre de service numérique (exemple : possibilité de maintenir la validité d’une session si au moins 75 % des activités d’apprentissage et d’évaluation sont réalisées).

Cet événement arrivant alors que les cours avaient débuté depuis plus d’un mois, il s’agissait de terminer la session.

Situation fort différente pour la rentrée universitaire de 2020 qui accueillait de nouveaux entrants qui débutaient leur parcours.

Règles et normes à respecter

Identifier les possibles plutôt que de se centrer sur les contraintes donne la possibilité de se poser la question des conditions, règles et normes à respecter pour maintenir la validité des enseignements et des évaluations, au lieu de recourir de manière effrénée aux technologies.

La maturité des établissements est un atout indéniableForce est de constater que la maturité des établissements dans le champ de la transformation pédagogique, concrétisée par des pratiques mobilisant déjà des formules hybrides (exemple de la classe inversée), intégrant pleinement les services numériques dans un environnement d’apprentissage unifié, ayant développé une offre significative de cours à distance, est un atout indéniable pour réagir face à de tels bouleversements opérés sur des temps courts.

Repenser les pratiques pédagogiques

Si la pandémie contraint à la rupture de l’unité de lieu rendant impossible la co-présence dans un même espace et tous les avantages qui sont liés, elle ouvre d’autres possibilités dépendantes des capacités des acteurs à repenser  les configurations spatio-temporelles de l’acte pédagogique.

Redéfinir le design et l’alignement pédagogique Il ne s’agit pas uniquement de substituer à l’espace physique académique un  espace numérique, mais bien de redéfinir le design et l’alignement pédagogique pour tenir compte de cette nouvelle réalité.

Là où la socialisation et le sentiment d’appartenance se développaient au sein des campus, le défi est d’intégrer explicitement dans le design de chaque cours et au niveau des programmes des activités spécifiques.

Expliciter ce qui est habituellement implicite

Repenser le design c’est également expliciter ce qui est habituellement implicite et contenu par l’organisation physique de la formation.

Découvrant des modalités nouvelles, il importe de prendre le temps à la fois pour les enseignants et les apprenants de s’approprier ces nouveaux dispositifs.

Dès lors où la présence sur le campus n’agit plus comme un organisateur de la temporalité, il nous appartient de définir des boucles d’apprentissages qui visent l’atteinte d’objectifs sur une durée optimale de 3 à 4 semaines permettant aux apprenants de vivre l’ensemble des étapes d’un processus formatif, de l’initialisation des apprentissages à leur évaluation.

Un temps d’appropriation pour développer l’autonomie nécessaire à la persévérance. La flexibilité temporelle possiblement permise par la distance synchrone et asynchrone suppose des synchroniseurs, des jalons temporels, qui vont permettre aux apprenants de synchroniser leurs temporalités apprenantes, familiales et professionnelles.

Ces temps singuliers sont des occasions, par des retours d’expériences sur les vécus, de procéder aux ajustements nécessaires du design initial du cours.

Mobiliser, soutenir et développer les individus et le collectif

Le quatrième enseignement, et pas le moindre est celui de l’importance du collectif dont la dynamique a pu être altérée par le télétravail.

Apprivoiser l’incertitude, plus que de chercher à la réduire, c’est accepter une gestion collective fondée sur la co-élaboration de situations nouvelles.

Face à cette adversité, nul doute que nous ne pouvons pas agir seul, la « bouchée est bien trop grosse ».

Pour faire face à l’effacement des repères habituels, il importe de définir collectivement les éléments critiques de la transition qui deviendront par exemple des règles de décision pour définir quelles sont les activités d’apprentissages qui requièrent une présence sur un campus considérant l’actualité des règles de distanciation sanitaire.

Mobiliser collectivement nos intelligences

C’est une occasion de repenser collectivement des activités en soutien au développement du sentiment d’appartenance et la socialisation, tout particulièrement chez les primo-entrants.

Ce sont autant d’opportunités de mobiliser collectivement nos intelligences, notre métis, dans un partage respectueux de nos diversités pour exprimer des problématiques rencontrées, mais aussi les « bons coups ».

Créer un climat de confiance bienveillant et sécurisant Sans nul doute que ces actions ont contribué à resserrer les liens entre les acteurs des communautés éducatives, autour de valeurs partagées et à construire de nouveaux repères.

Cela suppose de créer un climat de confiance bienveillant et sécurisant qui permette à chacune et chacun de s’engager dans ce processus souvent non désiré.

Ne cherchons pas à faire ce que nous n’avons pu réaliser jusqu’à présent, mais davantage de faire de cet évènement l’occasion d’apprentissages transformateurs en interrogeant la validité de nos cadres d’action.

Certes si nous avançons parfois à tâtons, n’oublions pas notre fil d’Ariane que sont les principes fondamentaux de l’enseignement et de l’apprentissage, lesquels sont des repères solides pour mieux appréhender l’incertitude.

Reconnaitre les étudiants comme acteurs de cette transition

Le cinquième enseignement rappelle si besoin était l’importance de prendre en compte les étudiantes et les étudiants qui sont également fortement sollicités dans leurs capacités à s’engager, à mobiliser et à développer leur autonomie, à persévérer sans avoir les repères suffisants.

Les étudiants sont des acteurs de la solutionCette transition ne peut se traduire par la simple médiatisation d’activités ordinairement proposées en classe en réponse à la rupture de l’unité de lieu (amphithéâtre, laboratoire, etc.), au risque de participer à l’exclusion par la forme, celle de la distance dont la recherche nous rappelle les exigences.

Les étudiants sont des acteurs de la solution. Lorsqu’ils expriment par exemple la très (trop) grande diversité des plates-formes numériques, les limites des approches collaboratives dans ce contexte, la longueur des séances synchrones, ou bien encore le souhait d’une flexibilité temporelle, ce sont autant d’informations à considérer pour repenser l’alignement pédagogique et le design des cours, en tenant compte des singularités de la situation.

Il s’agit moins de transmettre que de permettre à l’autre d’apprendre.

Vers une nouvelle forme universitaire ? 

Comme le rappelle Thucydide [4], la crise est ce moment de vérité où s’éclaire la signification des hommes et des évènements.

Redéfinir un capL’enjeu est moins de sortir de la crise en reconstruisant à l’identique, de renforcer la technologisation des pratiques d’enseignement, mais davantage de redéfinir un cap à partir des analyses distanciées de ce vécu parfois traumatisant.

L’enjeu et le défi sont davantage d’initier une dynamique collective de re-création d’une forme universitaire, qui nous permette de retrouver une sérénité propice au développement des activités d’enseignement et de recherche, un contexte apaisé d’exercice de notre liberté et de notre responsabilité académiques.

Revivre le webinaire « Hybrider son enseignement pis-aller ou opportunité » avec Didier Paquelin

Webinaire - Hybrider son enseignement, pis-aller ou opportunité ?

Didier Paquelin
Fiche n° 16596, créée le 16/03/16 à 09:55 - MàJ le 03/11/20 à 14:46

Didier Paquelin



Parcours Depuis Jusqu'à
Conférence des directeurs de service universitaire de formation continue
Membre
- -
Université Laval - Faculté des sciences de l'éducation - Département d'études sur l'enseignement et l'apprentissage
Professeur titulaire, Chaire de Leadership en enseignement sur la pédagogie de l'enseignement supérieur 2015 Aujourd'hui
2015 Aujourd'hui
Ministère de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation
Expert en pédagogie de l'enseignement supérieur - Mission de la Pédagogie et du Numérique pour l'Enseignement Supérieur (MiPNES) 2014 à 2020
2014 2020
Fédération Interuniversitaire de l'Enseignement à Distance
Vice-président en charge de la prospective Janvier 2013 à 2016
Janvier 2013 2016
Université Bordeaux Montaigne
Professeur des universités, Sciences de l’information et de la communication 2010 à 2015
2010 2015
Université Numérique d’Aquitaine (PRES Université de Bordeaux)
Directeur 2008 à 2015
2008 2015
Université Bordeaux Montaigne
Maître de conférences, sciences de l’information et de la communication 1999 à 2010
1999 2010
Université Bordeaux Montaigne
Directeur du service commun de formation continue et de la formation à distance 2001 à 2009
2001 2009
Centre nationale d'études et de ressources en technologies avancées
Enseignant-chercheur 1996 à 1999
1996 1999
Institut national de recherches et d'applications pédagogiques
Enseignant-chercheur 1985 à 1996
1985 1996
Êtablissement & diplôme Année(s)
Avignon Université
Habilitation à Diriger les Recherches 2006
2006
Université d’Avignon et des Pays de Vaucluse
Doctorat 1999
1999

[1] Cuban, L., (1997), « Salle de classe contre ordinateur, vainqueur la salle de classe », Recherche et formation, p. 11-29.

[2] Dulbecco, ph., et al. (2018), Les innovations pédagogiques numériques et la transformation des établissements d’enseignement supérieur, Inspection Générale de l’administration et l’éducation nationale et de la recherche, Rapport 2018-049. 

[3] Aubert, N. (2003). Le Culte de l’urgence. La société malade du temps. Paris : Flammarion.

[4] Thucydide, cité par Stan, R., (1976), « Métamorphoses d’une notion », Communications, n° 25, 4-18

Fin
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