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Confinement : « Il y aura un avant et un après sur la question du numérique » (Yves Condemine)

News Tank Éducation & Recherche - Paris - Entretien n°180294 - Publié le 09/04/2020 à 17:35
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©  David VENIER - Jean Moulin Lyon 3
Yves Condemine - ©  David VENIER - Jean Moulin Lyon 3

« Il y aura un avant et un après sur la question du numérique. Tout le monde, ministère, établissements, réseaux professionnels, le mesure. Il y a notamment la réalité de la fracture numérique pour ce qui est de l’accès de l’utilisateur final à nos contenus pédagogiques », déclare Yves Condemine, vice-président chargé de la stratégie numérique de l’Université Lyon 3 Jean Moulin, dans un entretien à News Tank, le 09/04/2020.

« À partir du moment où une proportion d’étudiants ne peuvent pas être informés de la procédure mise en place, ou ne peuvent pas se connecter dans des conditions satisfaisantes, vous ne pouvez pas faire d’examen à distance », déclare-t-il.

Yves Condemine appelle à un « effort réel » des fournisseurs d’accès internet vis-à-vis des étudiants. « C’est la seule solution de grande envergure possible, puisqu’on ne peut pas identifier de façon exhaustive ces déconnectés. »

À Lyon 3, la continuité lors de la mise en place du confinement est passée par un plan « sobre, sans multiplier les outils ou mettre en place, au dernier moment, des solutions non éprouvées », évoque-t-il aussi.

Yves Condemine revient sur les offres de service des entreprises de la edtech qui se sont multipliées : « On ne peut insérer et tester une solution du jour au lendemain dans un dispositif complexe. Imagine-t-on les pompiers intervenir sur un incendie majeur avec des véhicules prototypes ? », prévient-il. Pour autant, en tant que membre du CA Conseil d’administration de l’association EdTech Lyon, il salue l'« enthousiasme » de l'écosystème.

Parmi les principaux sujets du moment, il identifie la sécurité informatique. C’est même un « problème majeur ». « Du côté des outils, Zoom, dans sa version grand public, est à déconseiller pour des usages professionnels et il existe des alternatives de même niveau fonctionnel, voire supérieur », assure-t-il.

Il y a aussi, avec cette crise, « une prise de conscience des limites du numérique. On voit bien qu’en matière de continuité et de lien pédagogique, il ne permet pas tout ».

« Je pense qu’à l’avenir, on aura un regard plus modeste. Il faudra repenser des choses et imaginer de nouveaux dispositifs pour favoriser l’accessibilité de tous. »


Yves Condemine répond à News Tank

Avez-vous été pris de court lors de l’annonce du confinement ?   

Les plans de continuité existaient et ont été actualisés pour faire face au Covid-19, ils n’ont pas été créés pour l’occasion. Celui de Lyon 3 n’était sans doute pas parfait, mais suffisamment complet pour basculer de nombreuses activités en mode à distance dès le début du confinement. L’évolution de la situation en Chine et dans le monde ne laissait guère de place au doute quant à son application ! 

Nous avons opté pour un plan de continuité sobre sur le numérique »

Sur le plan de l’environnement numérique, nous avons opté pour un plan de continuité sobre, sans multiplier les outils ou mettre en place des solutions non éprouvées au dernier moment, donc à même de permettre le fonctionnement administratif et de soutenir le maintien du lien pédagogique avec un temps d’appropriation minimisé.   

On avait prévu un socle de solutions que je comparerais à la base de la pyramide de Maslow : il s’agissait de répondre aux besoins essentiels en maintenant un maximum de processus pour un maximum de personnels ou d’étudiants.

L’objectif n’est pas de faire du prototypage pour de petits groupes, pas de faire extraordinaire pour peu de gens, mais de proposer des choses accessibles à tous.    

Votre université et les universités en général ne manquaient donc pas d’outils, mais vous avez été très sollicité par des fournisseurs, expliquiez-vous dans un post  LinkedIn au début du confinement… 

J’ai écrit ce « coup de gueule » face à toutes les sollicitations de fournisseurs divers et variés, qui nous proposaient du conseil ou des solutions. Mais ce n’est pas le jour J d’une crise que l’on propose cela !   

La crise on était dedans ! »

Je pense à un fournisseur, que je ne nommerai pas, qui m’a notamment proposé des webinaires sur la gestion de crise, par mail. Mais la crise, on était dedans ! Un débriefing sera intéressant et nécessaire a posteriori, bien sûr, mais pas à ce moment. 

Ceci dit, ma réaction est à moduler. Il y a eu des propositions qu’on a étudiées avec intérêt. Mais d’autres venaient comme un cheveu sur la soupe. 

Vous êtes membres du CA Conseil d’administration d’Edtech Lyon et ancien président du CSIESR Comité des Services Informatiques de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche . Comment voyez-vous l’avenir de ce secteur qui s’est fortement mobilisé pour aider les établissements en mettant à disposition des ressources en début de crise ? 

Je connais bien l’écosystème EdTech et j’ai énormément de plaisir à évoluer au contact des acteurs des start-up. Ils font preuve d’un enthousiasme vrai, communicatif, sain ! Un enthousiasme qui les empêche parfois de percevoir les problématiques d’industrialisation que je mentionnais à l’instant, mais c’est un peu mon rôle au sein du CA d’évoquer ces contraintes. Une sorte de vieux sage que je ne pensais jamais devenir !

Mais en retour, ils m’apprennent aussi beaucoup, notamment sur la prospective numérique, car pour eux rien ne semble impossible. Pour revenir à mon « coup de gueule », je ne doute pas de la volonté d’aider que les acteurs affichent dans cette période, j’en suis même convaincu.

Mais dans cette période de crise, il faut qu’ils comprennent qu’elle n’est pas propice à l’innovation. On Direction générale de l’enseignement supérieur et de l’insertion professionnelle ne peut insérer et tester une solution du jour au lendemain dans un dispositif complexe.

Imagine-t-on les pompiers intervenir sur un incendie majeur avec des véhicules prototypes ? Mais la réflexion d’après crise que j’évoquais sera bien sûr à mener avec les edtechs.  

La variété des outils utilisés créée-t-elle de nouveaux risques en matière de sécurité ? 

Totalement, la sécurité des systèmes d’information est vraiment un problème majeur dans cette période. On a des alertes en ce sens par le réseau des RSSI Responsable de la sécurité des systèmes d’information de l’ESR Enseignement supérieur et recherche et par divers organismes. Des pays entiers sont en mode « confinement », et une grande partie de l’activité qui subsiste bascule sur le numérique, à distance… cela va largement intéresser des pirates. On le constate déjà d’ailleurs.  

Le principal pare-feu est d’acculturer les utilisateurs, qui sont souvent la faille principale en la matière, aux bonnes pratiques, aux gestes barrière ! Si un compte utilisateur est compromis, on le coupe. Nous refusons l’utilisation de VPN Virtual private network sur des ordinateurs personnels dont nous ne maîtrisons pas la sécurité et les mises à jour…   

Zoom, dans sa version grand public, est à déconseiller »

Du côté des outils, Zoom, dans sa version grand public, est à déconseiller pour des usages professionnels et il existe des alternatives de même niveau fonctionnel, voire supérieur. On ne peut simplement utiliser une solution sur l’argument que c’est « facile à mettre en œuvre ». Nous ne sommes pas sur les mêmes enjeux que le grand public qui organise un apéro en visioconférence !   

Chaque fois qu’un outil se met en place, il me semble important de bien reformuler le besoin et de le croiser avec ce qui est mis à disposition par l’établissement. Car bien souvent, on a ce qu’il faut. Et si un besoin n’est pas couvert, je suis à l’écoute pour faire évoluer nos réponses. 

« On constate, à mon sens, une dispersion des échanges sur les bonnes pratiques notamment liées au fait que chaque réseau met en place son propre écosystème d’outils et solutions de type collaboratif ou réseau social.

J’ai ainsi recensé sept outils distincts sur les trois associations dans lesquelles je suis impliqué (CSIESR, VP-Num, EdTech Lyon). À mon sens, cela cloisonne trop les échanges et est trop chronophage : on ne peut pas sans arrêt sauter de l’un à l’autre.

Tout ne peut se faire en quelques phrases sur des réseaux sociaux même s’il faut aussi cette dimension. On ne gère pas cette crise sur Twitter. On a besoin d’une réflexion approfondie, d’analyser la situation, de prendre en compte tous les paramètres, de rédiger des constats précis et étayés en vue d’une véritable remise à plat de notre vision universitaire du numérique après la crise. 

Et je tiens à saluer l’effort de la Dgesip avec une riche centralisation d’informations régulièrement mises à jour sur la page “Covid-19“ et une sphère “Entraide Covid-19“ sur le réseau social Whaller regroupant plus de 1200 acteurs ESR. »

Quels premiers enseignements tirez-vous de cette crise ? 

Il y aura un avant et un après sur la question du numérique. Tout le monde, ministère, établissements, réseaux professionnels, le mesure. Il y a notamment la réalité de la fracture numérique pour ce qui est de l’accès de l’utilisateur final à nos contenus pédagogiques. 

Ils utilisent essentiellement leur forfait téléphonique en partage de connexion »

Le problème, ce n’est pas le réseau et ses grandes « dorsales », c’est la connectivité des étudiants, de bout en bout. On voit bien qu’une proportion non négligeable d’étudiants sont aujourd’hui déconnectés. Ils utilisent essentiellement leur forfait téléphonique en partage de connexion et donc ils consomment très vite leur quota de données et arrivent à leur seuil de téléchargement.

J’aimerais à ce sujet qu’un effort réel soit fait par les FAI Fournisseur d’accès à internet vis-à-vis des étudiants. C’est la seule solution de grande envergure possible puisqu’on ne peut identifier de façon exhaustive ces déconnectés. 

Combien d’étudiants sont concernés et dans quelle proportion ? 

Je ne sais pas si l’on parle de 5 %, 10 % ou 15 % des étudiants… Au fond, la proportion n’est pas importante. L’important, c’est que des étudiants soient concernés. Et dans une crise comme celle-là, les réponses générales que l’on donne, les stratégies mises en place, dépendent des singularités que l’on identifie.

On doit, par exemple, tenir compte de ce fait pour réfléchir à la question des examens à distance : à partir du moment où une proportion d’étudiants ne peuvent pas être informés de la procédure mise en place, ou ne peuvent pas se connecter dans des conditions satisfaisantes, vous ne pouvez pas faire d’examen à distance.

Plus largement, nous avons des étudiants en situation de précarité, morale, financière, alimentaire, de santé, et numérique - je viens d’en parler -, on doit traiter cet ensemble-là dans la plus grande des solidarités.

Depuis 2013, les universités ont des VP chargés du numérique. Cette crise va-t-elle renforcer leur place dans la gouvernance et la stratégie ? 

Il y a une prise de conscience que le numérique est vraiment la pierre angulaire de notre fonctionnement, avec un périmètre encore plus crucial dans cette période de crise.

Si nos infrastructures tombent, plus rien ne se passe »

Je pense à nos équipes opérationnelles, notamment en charge de l’accompagnement aux utilisateurs ou des infras, qui sont en première ligne et sollicitées pour tous les problèmes de connexion aux outils, de support à distance… La pression est très forte pour eux, avec de multiples sollicitations et le sentiment de ne pas avoir de droit à l’erreur : si nos infrastructures tombent, plus rien ne se passe. Je leur rends ici un hommage appuyé.

Mais il faut aussi garder à l’esprit que cette crise est d’abord sanitaire et humaine et que si une application ne fonctionne pas pendant 24 heures, ce n’est pas dramatique. Mais ce n’est pas arrivé et on fait tout pour que cela n’arrive pas ! 

Et il y a aussi une prise de conscience des limites du numérique : on voit bien qu’en matière de continuité et de lien pédagogique, le numérique ne permet pas tout.

Je pense qu’à l’avenir, on aura un regard plus modeste. Il faudra repenser des choses et imaginer de nouveaux dispositifs pour favoriser l’accessibilité de tous.    

On voit par exemple les limites des classes virtuelles et de l’enseignement synchronisé lorsqu’il faut toucher des grands nombres d’étudiants…   

C’est ça ! Il y a un usage du numérique qui, trop souvent, se limite à des prototypes qui font la une des médias.

Souvent, cela suppose de gros moyens et concerne de petits effectifs. On zoome alors sur des initiatives, bien sûr intéressantes, qui permettent d’éclairer des prospectives, mais qui ne sont pas toujours massifiables et industrialisables. 

Attention à ne pas créer trop de distorsion entre le sommet et la base de la pyramide. Dit autrement, il ne faudrait pas construire des dispositifs numériques d’avant-garde réservés à des privilégiés d’une part, et proposer des solutions peu élaborées à une masse d’étudiants sans créer le lien de continuité de l’un vers l’autre en construisant étape par étape.

Quid des enseignants-chercheurs ? Réalisent-ils un bond en avant avec cette bascule forcée ?   

Non, car je pense que le niveau d’appropriation était déjà assez élevé. On avait déjà une bonne culture d’utilisation du LMS Moodle, des possibilités d’enregistrement automatisé dans les amphithéâtres permettant de proposer en podcast des cours magistraux, d’autres dispositifs et surtout un important Pôle d’accompagnement à la pédagogie numérique, composé de 14 personnes.

Ils ont été extrêmement sollicités depuis le début du confinement. C’est aussi pour ça que l’on préconise un socle restreint de solutions, pour faciliter et rendre plus efficient l’accompagnement des utilisateurs. 

Yves Condemine

Date de naissance : 09/08/1960
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Parcours

Université Jean Moulin - Lyon 3
VP chargé de la stratégie numérique
Université Jean Moulin - Lyon 3
Directeur des systèmes d’information
PTT et France Télécom
Administration des PTT et groupe France Télécom

Établissement & diplôme


Fiche n° 16099, créée le 18/02/2016 à 11:16 - MàJ le 23/07/2018 à 08:51

Université Jean Moulin - Lyon 3

L’université Jean Moulin Lyon 3 est née de la siscion avec l’université Lumière Lyon 2.


Catégorie : Université


Adresse du siège

6 cours Albert Thomas
8242
69355 Lyon Cedex 08 France


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Fiche n° 1502, créée le 19/02/2014 à 11:42 - MàJ le 29/01/2016 à 09:59

Comité des services informatiques de l’enseignement supérieur et de la recherche (CSIESR)

Catégorie : Groupement professionnel


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Fiche n° 4354, créée le 13/09/2016 à 03:19