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Grenoble : le succès des grandes infrastructures de recherche est « lié à leur ancrage local »

Paris - Publié le vendredi 23 novembre 2018 à  9 h 53 - n° 133725 « Les très grandes infrastructures de recherche ont avant tout un rôle d’accueil. Plus l’université de Grenoble rayonnera — ce qui est le cas dans le cadre de ce futur projet [d’université intégrée] — plus cela permettra à l’Institut Laue Langevin d’accueillir des étudiants de haut niveau. Tout ce que nous pouvons faire pour aider et parler du projet grenoblois, nous le faisons, mais nous sommes davantage supporter qu’acteur dans les dernières décisions qui ont été prises », déclare Jérôme EstradeJérôme Estrade, directeur adjoint français de l’ILLILLInstitut Laue-Langevin, à News Tank.

« L’essence de la recherche réside dans les jeunes », estime Francesco SetteFrancesco Sette, directeur général de l’ESRFESRFEuropean Synchrotron Radiation Facility (European synchrotron radiation facility). « Nous avons tous intérêt à ce que l’Université Grenoble Alpes se renforce comme centre d’excellence au niveau mondial. Cela est essentiel pour le développement des projets, mais aussi pour le maintien de nos infrastructures internationales sur le long terme. Le projet actuel de l’UGAUGAUniversité Grenoble Alpes, de structurer, partager et construire un modèle dans lequel l’université n’est pas isolée et uniquement liée à un modèle éducatif, va dans ce sens. »

Tous deux s’expriment à l’occasion de l’installation de la rédaction de News Tank à Grenoble du 06 au 09/11. Ils reviennent notamment sur la construction d’une université intégrée sur le site, dont le lancement est prévu le 01/01/2020, ainsi que sur les liens qu’ils entretiennent avec les acteurs institutionnels de l'écosystème grenoblois.

« On pourrait penser que des infrastructures de recherche internationales n’ont rien à partager avec l’écosystème local, mais c’est tout le contraire. Un des éléments fondamentaux de leur succès dans le monde est leur ancrage très fort avec l’université et les infrastructures de recherche et d’innovation locales. C’est le cas de Boston, Stanford, Berkeley, ou encore des bassins d’Oxford et Cambridge », affirme Francesco Sette.

Ainsi, pour le patron du synchrotron, si l’ESRF et l’ILL « ont avant tout une vocation de services pour les utilisateurs scientifiques des pays membres de ces infrastructures », les deux font aussi partie du troisième cercle de l’IdexIdexInitiative(s) d'excellence en tant que grand instrument européen et sont à ce titre « un élément important pour la structuration et l’attractivité internationale du pôle grenoblois ».

Au travers de plusieurs programmes communs, les deux dirigeants illustrent les liens qui les unissent au site grenoblois, et les perspectives futures de partenariat.
Francesco Sette (ESRF) et Jérôme Estrade (ILL) - © D.R.
Francesco Sette (ESRF) et Jérôme Estrade (ILL) - © D.R.

Deux partenariats forts avec l’UGA à travers le campus européen

Francesco SetteFrancesco Sette estime qu'établir « un lien fort » avec l’UGAUGAUniversité Grenoble Alpes permet :

  • « d’attirer les meilleurs étudiants nationaux et internationaux ;
  • de développer des synergies dans le domaine de l’innovation, avec l’UGA et avec d’autres partenaires, comme le CEACEACommissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives et le CNRSCNRSCentre national de la recherche scientifique, mais aussi Grenoble école de management ou Grenoble INPINPInstitut national polytechnique, pour accompagner les mutations industrielles ou susciter de nouvelles solutions innovantes ;
  • de monter des programmes communs autour de différents savoir-faire scientifiques et technologiques afin de créer des plateformes d’excellence internationales ».

Les deux infrastructures internationales ont ainsi monté plusieurs projets ensemble avec l’université.

Une présence commune sur le campus européen

Une présence commune sur le campus européen

L’ILL partage son site avec l’ESRF, l’EMBL (laboratoire européen de biologie moléculaire) et l’IBS (Institut de biologie structurale, unité mixte CNRS, CEA et UGA). Ces quatre organismes, dont trois sont européens, composent l’EPN science campus (European photon and neutron science campus).

Cryo-EM : une plateforme « ouverte à tous » avec une qualité de science « absolument exceptionnelle »

Un exemple est la plateforme de cryomicroscopie électronique Cryo-EM, créée en 2015 en collaboration avec l’ILLILLInstitut Laue-Langevin, l’EMBLEMBLEuropean Molecular Biology Laboratory et l’IBSIBSInstitut de biologie structurale, « et que l’ESRFESRFEuropean Synchrotron Radiation Facility n’aurait jamais eu la capacité de créer seul », selon Francesco Sette.

« Pour fonctionner au maximum de ses performances, un microscope de cette qualité demande un environnement très stable en termes mécaniques et de température. Or, nous réunissons déjà ces conditions dans notre hall expérimental du fait de la présence de nos lignes de lumière.

En choisissant de l’implanter à l’ESRF, nous avons ainsi pu réduire drastiquement la facture, normalement de l’ordre de 10 à 15 M€, car la moitié d’un tel investissement porte généralement sur le bâtiment et l’environnement.

L’investissement et la maintenance, environ 100 k€ par an, sont financés par l’ESRF, mais l’exploitation scientifique repose sur un partenariat ESRF-EMBL-IBS-ILL. L’équipe scientifique est ainsi constituée de deux scientifiques ESRF, 1,5 équivalents temps plein IBS, un EMBL et l’ILL est en train d’en recruter un », détaille-t-il.

« Grâce à ce partenariat, cette plateforme offre un service unique et global aux utilisateurs. En combinant cet équipement avec des laboratoires à la pointe de l’innovation en biologie structurale, les scientifiques vont pouvoir disposer d’une expertise allant de la préparation des échantillons à l’analyse, puis au recueil et à l’interprétation des données », poursuit Francesco Sette, affirmant que « la qualité de la science produite après une année d’exploitation est absolument exceptionnelle, avec des articles publiés dans Nature et Science ».

Il revient également sur le modèle économique de ce microscope, « l’un des rares de ce type accessible à tous » :

« 10 % du temps est réservé à l’équipe qui gère le Cryo-EM et 90 % accessible à tous les chercheurs internationaux, sur la base d’une sélection sur critère d’excellence par un comité international indépendant. Avec le système d’accueil et de prise en charge des utilisateurs de l’ESRF, cela signifie que pour un chercheur issu d’une institution publique d’un de nos 22 pays membres, le service est gratuit et que même les frais de transport et d’hébergement sont pris en charge. C’est aussi une façon très efficace de rentabiliser l’investissement dans un équipement coûteux.

À titre de comparaison, à l’international, par exemple, l’Institut Max-Planck en Allemagne a trois de ces microscopes, mais il faut monter une collaboration avec une équipe locale pour pouvoir les utiliser. De son côté, Stanford est en train d’en acheter sept et compte en mettre trois au service d’utilisateurs selon un modèle similaire à celui de l’ESRF. »

La technologie Cryo-EM récompensée par un Nobel

La technologie Cryo-EM récompensée par un Nobel

Le Prix Nobel de chimie 2017 a été décerné à Jacques Dubochet (Université de Lausanne, Suisse), Joachim Frank (Université Columbia, New York, États-Unis) et Richard Henderson (Laboratoire de biologie moléculaire, Cambridge, Royaume-Uni) pour avoir développé cette technique de cryo-microscopie électronique.

Partenariat pour la biologie structurale : « Les équipes ont besoin l’une de l’autre »

Un autre exemple est le PSB (Partenariat pour la biologie structurale), incluant l’IBS, l’EMBL, l’ESRF et l’ILL. « Créé en 2002, ce pôle d’excellence s’est traduit par la construction d’un bâtiment sur notre campus européen. L’accord actuel a été prolongé jusqu’en 2020 », indique Francesco Sette.

« Le bâtiment regroupe tous les laboratoires nécessaires pour couvrir toutes les étapes nécessaires aux expériences de plus en plus complexes menées en biologie structurale, en allant de la préparation des protéines, les purifier, cristalliser, à la préparation des échantillons de façon optimale jusqu’à l’analyse avec les neutrons ou les rayons X et l’exploitation et interprétation des données. Chaque équipe a son expertise et toutes ont besoin l’une de l’autre. »

D’autres liens tissés avec l’UGA chacun de son côté

ESRF : une collaboration avec le CHU concrétisée par la création d’une UMI

L’ESRF collabore « depuis de nombreuses années » avec le CHUCHUCentre hospitalier universitaire pour développer de nouveaux outils dans les domaines de l’imagerie médicale et de la radiothérapie en utilisant les propriétés physiques du rayonnement synchrotron.

« Les équipes médicales du CHU apportent leur expertise sur les aspects de déontologie médicale, prise en charge du patient, etc., et les équipes ESRF leur savoir-faire et leur maîtrise des techniques de rayonnement synchrotron : un bel exemple de partenariat gagnant-gagnant qui a permis de développer des projets attractifs au niveau européen et international », retrace le patron du synchrotron.

Ce partenariat se concrétise aujourd’hui par la mise en place d’une UMIUMIunité mixte internationale entre l’ESRF et l’UGA.

Un autre projet d’UMI incluant l’ILL et Oxford évoqué par Patrick Lévy, président d’UGA

Un autre projet d’UMI incluant l’ILL et Oxford évoqué par Patrick Lévy, président d’UGA

« Nous envisageons de créer une unité mixte internationale avec Oxford et l’ILL », a notamment affirmé Patrick Lévy, président d’UGA, à News Tank dans le cadre de son déplacement à Grenoble.

« Avec Oxford, nous avons une collaboration ancienne en physique, mathématiques, humanités et santé entre autres, et nos villes sont jumelées depuis 30 ans. Le Brexit les amène à chercher des implantations ailleurs en Europe, et notamment en France, afin d’être éligibles aux financements européens, en particulier les ERC qui constituent un label de qualité scientifique important, au-delà des moyens qui y sont liés et que le gouvernement britannique promet de compenser. Il est intéressant que leur intérêt pour Grenoble soit lié à la présence de l’université qui, en la matière, va participer au soft power français », a-t-il détaillé.

Évoquant également l’autre projet d’UMI « en cours de création avec l’ESRF et l’Inserm, permettant un accès facilité à une ligne médicale du synchrotron », Patrick Lévy a également insisté sur l’importance de collaborer avec les deux infrastructures internationales.

« Il me semble que nous avons insuffisamment utilisé ces deux outils sur le versant international et nous souhaitons nous appuyer davantage sur eux. C’est également dans leur intérêt, afin de renforcer leur modèle économique et leur ancrage local, dont la pérennité est une question essentielle pour Grenoble et sa région ».

Jérôme Estrade, s’il a confirmé l'évocation du projet d’UMI avec l’ILL, a nuancé en indiquant « ne pas avoir encore regardé la faisabilité ».

ILL : de multiples collaborations avec l’UGA autour d’instruments « CRG »

« Au total, l’ILL comprend 40 instruments dont 28 nous sont réservés à 100 %. 12 sont des Groupes de recherche collaborative (CRGCRGCollaborative Research Group), instruments financés en partie par des universités extérieures, qu’elles peuvent utiliser entre 50 et 70 % du temps total, le reste étant mis à la disposition de l’ILL.

Pour ces derniers, on souhaite généralement avoir deux scientifiques et un technicien, qui doivent être mis à disposition par les établissements associés au CRG », détaille Jérôme EstradeJérôme Estrade.

« Avec l’UGA plus spécifiquement, nous avons quelques projets actuels et surtout futurs de CRG. Nous collaborons avec différentes équipes en fonction des thématiques : diffusion et caractérisation de cristaux, poudres, matières molles, magnétisme… »

Le directeur adjoint français de l’Institut présente l’un de ses « projets phares », un instrument appelé IM2020 ou Next (Neutrons X Tomography) qui servira à la caractérisation de matériaux ou d’équipements, en utilisant à la fois les neutrons et les rayons X pour faire des remontages en tomographies 3D.

« Celui-ci est en train d’être monté avec l’UGA et permettra, pour illustrer, de regarder par exemple ce qui se passe à la frontière d’une coulée de béton et d’une paroi rocheuse. »

Il qualifie cette association d'« assez intéressante, car elle inclut le Centre Helmholtz de Berlin, qui possède également des compétences en neutronographie. »

« Leur source de neutrons, à peu près équivalente à celle de l’ILL, va fermer et une partie de leurs équipes viendra travailler à Grenoble. 25 % du temps de cet instrument sera dédié aux activités de recherche des équipes d’UGA et de Berlin ; les 75 % restants sont dédiés au reste de la communauté scientifique en tant qu’instrument public.

L’UGA a également prévu de mettre à disposition des techniciens et des chercheurs pour accompagner le développement et l’exploitation de cet instrument. »

Une proximité avec l’université de longue date

Une proximité avec l’université de longue date

« Il y a 20 ans, quand j’ai voulu faire venir des chercheurs étrangers sur mes projets de recherche, c’est grâce à l’Université Joseph Fourier (aujourd’hui UGA) que plusieurs chercheurs du campus ont pu bénéficier d’habilitations pour superviser des projets de thèses pour attirer les meilleurs talents », retrace Francesco Sette.

IRT Nanoelec : une collaboration qui « illustre parfaitement le modèle grenoblois »

« L’ESRF est partenaire de l’IRTIRTInstitut de recherche technologique Nanoelec et a contribué, avec l’ILL, le CEA Leti, le Laboratoire de physique subatomique et cosmologie (CNRS/UGA), les entreprises STMicroelectronics, Soitec et Schneider, à la mise en place d’une plateforme de caractérisation avancée dédiée à l’innovation micro-nanoélectronique », note Francesco Sette.

« En offrant un accès facile, rapide et compétitif aux industriels, cette plateforme vise à permettre à la recherche technologique en micro-nanoélectronique d’accéder davantage à la puissance de caractérisation permise par l »ESRF et l’ILL. Récemment, la PMEPMEPetites et moyennes entreprises Serma technologies a signé un accord de collaboration avec les partenaires de la plateforme.« 

Pour le directeur général de l’ESRF,  »ce modèle marche très bien et illustre parfaitement le modèle grenoblois, à savoir une convergence de compétences pour créer ensemble quelque chose que personne n’est capable de faire tout seul.« 

 »Le contrat actuel court jusqu’en 2019 et nous sommes en cours de discussion pour un renouvellement sur la période 2020-2025. Les résultats sont très bons et c’est très positif pour la région.

Lorsqu’ils procèdent à des examens non destructifs sur des matériaux, les industriels sont en effet preneurs d’une qualification et d’une validation des incertitudes, ce que nous leur apportons", corrobore de son côté Jérôme Estrade.

Jérôme Estrade
Fiche n° 33356, créée le 20/11/18 à 07:31 - MàJ le 21/11/18 à 15:27

Jérôme Estrade



Parcours Depuis Jusqu'à
Institut Laue-Langevin
Directeur adjoint français Octobre 2017 Aujourd'hui
Octobre 2017 Aujourd'hui
Club des exploitants des réacteurs de recherche français
Président 2010 Aujourd'hui
2010 Aujourd'hui
Commissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives
Chef de service au réacteur Jules Horowitz Septembre 2017
- Septembre 2017

Francesco Sette
Fiche n° 33355, créée le 20/11/18 à 07:28 - MàJ le 21/11/18 à 15:34

Francesco Sette



Parcours Depuis Jusqu'à
European Synchrotron Radiation Facility
Directeur général Janvier 2009 Aujourd'hui
Janvier 2009 Aujourd'hui
European Synchrotron Radiation Facility
Directeur de la recherche 2001 à Décembre 2008
2001 Décembre 2008
European Synchrotron Radiation Facility
Responsable du groupe "Inelastic X-ray Scattering" 1991 à 2001
1991 2001
AT&T Bell Laboratories
Chercheur indépendant - département de physique des surfaces 1984 à 1990
1984 1990
National Synchrotron Light Source (New-York)
Post-doctorat 1983 à 1984
1983 1984
Êtablissement & diplôme Année(s)
Université de Rome La Sapienza
Doctorat de physique 1982
1982

European Synchrotron Radiation Facility
Fiche n° 7903, créée le 20/11/18 à 07:33

European Synchrotron Radiation Facility

L’Installation européenne de rayonnement synchrotron (ESRF), créé en 1989, est l’un des plus importants synchrotrons actuellement en fonctionnement dans le monde.

Inauguré sur le polygone scientifique de Grenoble en 1994, cet accélérateur de particules de 844 mètres de circonférence permettant d’explorer la matière et le vivant à l'échelle de l’atome, est financé par vingt-deux pays membres et accueille chaque année près de 7 000 chercheurs.


Institut Laue-Langevin
Fiche n° 7904, créée le 20/11/18 à 07:40

Institut Laue-Langevin

L’Institut Laue-Langevin (ILL), organisme de recherche international situé sur le polygone scientifique de Grenoble, a été créé en 1967 en symbole de la réconciliation franco-allemande.

Cet institut financé par 15 pays est spécialisé en sciences et technologies neutroniques. Il exploite un réacteur à haut flux, offrant les faisceaux de neutrons les plus intenses au monde ainsi qu’une quarantaine d’instruments scientifiques de haute technologie.


Fin
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