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« Oui, la France académique subit l’internationalisation de l’enseignement supérieur » (B. Belloc)

Paris - Publié le jeudi 12 avril 2018 à 10 h 10 - n° 117543 « Oui, la France académique subit et n’influence pas l’internationalisation de l’enseignement supérieur », écrit Bernard Belloc, président honoraire de l’Université Toulouse 1 Capitole et conseiller stratégique de Skema business school, dans une analyse pour News Tank, le 10/04/2018. 

Il réagit à l’entretien donné par Christophe Strassel, ancien directeur de cabinet de Thierry Mandon, à News Tank le 20/03/2018. A l’occasion de la parution d’un numéro de la revue académique Hérodote consacré à la mondialisation universitaire, Christophe Strassel pointait l’absence de « diplomatie universitaire », la France se privant d’un « instrument d’influence ou de soft power ». 

Pour prolonger cette réflexion, Bernard Belloc note la baisse relative d’attractivité de la France et le fait que « les grandes écoles, singulièrement les grandes écoles de commerce, tirent les chiffres » : « 27 % d’étudiants étrangers de plus dans les grandes écoles contre seulement 3 % de plus dans les universités au cours des cinq dernières années. »

« Les grandes écoles disposent sans doute de moyens plus importants que les universités, mais celles-ci ont des marges de manœuvre qu’elles n’utilisent pas », estime Bernard Belloc.

« Le plus grave est l’incapacité de l’État à s’organiser et à définir une stratégie pour la coopération académique internationale. Le prétendu pilotage par l’État brouille souvent les choses plus qu’il ne les éclaire. »

Pour Bernard Belloc « les acteurs de la coopération internationale, les personnels du réseau de coopération dans les postes diplomatiques et les agences de l’Etat ont du mal à comprendre quelle est l’orientation générale ».
© Seb Lascoux
© Seb Lascoux

Mondialisation universitaire : la France ne s’est pas adaptée

La mondialisation a  bouleversé l’attractivité de l’enseignement supérieur français pour les étudiants étrangers. Les étudiants de tous les pays comparent désormais les universités du monde entier grâce à Internet et aux réseaux sociaux. Les classements ont un écho dans les médias internationaux. Cela crée un buzz qui influence les choix des étudiants étrangers pour leur mobilité.

La France ne s’est pas vraiment adaptée à cette nouvelle donne et comme le dit Christophe Strassel ancien directeur de cabinet de Thierry Mandon dans un entretien accordé à News Tank : « Sans diplomatie universitaire la France subit l’internationalisation de l’enseignement supérieur et de la recherche. »

Nous ne traiterons ici que de l’attractivité des universités et grandes écoles françaises pour venir étudier en France. Elles sont également présentes à l’étranger, mais les flux d’étudiants concernés sont marginaux et c’est bien la capacité à attirer des talents sur son sol qui est importante dans le long terme pour l’influence d’un pays.

Par ailleurs la coopération scientifique internationale est un sujet qui mérite d’être traité à part, que nous n’aborderons pas ici.

La situation selon les données de Campus France

Le nombre d’étudiants en mobilité dans le monde s’est accru de 46 % depuis 2008, mais seulement 13 % de plus sont venus en France.

  • En nombre absolu d’étudiants étrangers accueillis, la France est à une quatrième place, encore honorable, mais derrière l’Australie.
  • En tendance l’évolution est inquiétante, puisque l’augmentation du nombre d’étudiants étrangers accueillis en France se réduit fortement ces dernières années : 11,2 % de 2009 à 2014, mais 3,6 % de 2011 à 2014, alors que la mobilité internationale étudiante s’accélère.
  • La mobilité internationale des étudiants chinois s’est accrue de  41 %  de 2010 à 2015, mais sur la même période la France n’en a accueilli que de 3 % de plus, avec même une baisse de 1,2 % entre 2010 et 2016, mettant la France au huitième pays d’accueil d’étudiants chinois. Etats-Unis, Royaume-Uni, Australie, mais aussi Japon, Hong Kong et même Corée du Sud et Canada nous devancent. 
  • Tassement aussi pour ce qui est de la mobilité européenne : la France est au sixième rang des destinations internationales des étudiants européens en considérant la mobilité des étudiants européens vers tous les pays du monde, en net recul de 2009 à 2014.
  • En mobilité Erasmus la France est passée à la quatrième place comme pays d’accueil, perdant deux rangs en cinq ans.
  • Pour mémoire la tendance est aussi à l’effritement pour les doctorants étrangers : trois points de moins ces dernières années pour la part des étrangers dans les formations doctorales en France.

Les grandes écoles tirent les chiffres de l’attractivitéTrait essentiel de ces évolutions, les grandes écoles, singulièrement les grandes écoles de commerce, tirent les chiffres de l’attractivité de l’enseignement supérieur français : 27 % d’étudiants étrangers de plus dans les grandes écoles contre seulement 3 % de plus dans les universités au cours des cinq dernières années.

Ce déséquilibre est encore plus fort pour la Chine puisque le recul du nombre d’étudiants chinois en France ne se fait sentir qu’à l’université -18 % entre 2012 et 2016. 

Quelles explications ?

Il est vrai que l’usage exclusif du français comme langue d’enseignement n’est pas un facteur d’attractivité (1 300 programmes en anglais sont proposés en France contre 1 700 pour l’Allemagne et 2 000 aux Pays-Bas par exemple). La prise de conscience est là, et les choses sont en train de changer.

Les enseignements de l’attractivité des écoles 

Le fort déséquilibre entre l’attractivité internationale des grandes écoles et celle des universités est très instructif.  

Il montre d’abord que faire payer des droits de scolarité importants, cas des grandes écoles de commerce et à un degré moindre d’ingénieurs, ne dissuade pas les étudiants internationaux, et que faire payer des droits faibles, ce que font les universités, ne les attire pas.

La sélectivité est un facteur d’attractivitéLes droits de scolarité sont considérés par les étudiants internationaux comme un prix, et peu importe pour eux qu’il soit élevé si la qualité de la formation reçue, les services rendus, l’accueil et le suivi sont jugés à la hauteur.

La sélectivité elle-même est un facteur d’attractivité pour les meilleurs étudiants internationaux. Parfois on lit que les grandes écoles de commerce seraient peu regardantes sur le niveau de leurs étudiants étrangers. Ce n’est ni plus ni moins vrai que pour les universités ! Et l’insertion professionnelle des étudiants étrangers diplômés d’une école de commerce ne montre pas de faiblesse particulière.

En fait les grandes écoles ont compris que pour les étudiants internationaux la qualité de l’accueil et du suivi est aussi importante que la qualité des cours. Habituées à la compétition, entre elles et avec des institutions étrangères, elles connaissent le niveau élevé de la qualité des services offerts aux étudiants par la plupart des universités étrangères. Et elles savent que les étudiants internationaux sont parfaitement informés de cela.

Elles s’efforcent donc d’offrir le même niveau de qualité que leurs concurrents étrangers.

Les universités n’ont pas la main sur les services de vie étudiante

Malheureusement l’accueil et le suivi des étudiants étrangers dans les universités françaises ne sont pas toujours à la hauteur. Cette situation n’est pas facilitée par le fait que les universités n’ont pas la main sur les services de la vie étudiante, puisqu’elles sont institutionnellement coupées des CrousCrousCentre régional des œuvres universitaires.

Une visite sur le campus de n’importe quelle université américaine ou celui de nombreuses universités européennes montre le chemin qui reste à parcourir aux universités françaises.

Pour mémoire, évoquons aussi la relation étudiant-enseignant, si différente dans la tradition universitaire française de ce qu’elle est dans les pays anglo-saxons, dont les normes académiques sont de fait devenues les normes planétaires. Les grandes écoles ont compris tout cela, et s’efforcent de se rapprocher des standards internationaux.

Pourquoi les universités ne suivent-elles pas ?

Les grandes écoles disposent sans doute de moyens plus importants que les universités, mais celles-ci ont des marges de manœuvre qu’elles n’utilisent pas.

D’abord, si elles veulent mettre en œuvre une politique d’attractivité des étudiants internationaux, elles peuvent traduire cela dans leurs choix budgétaires. Ensuite, il est toujours possible d’organiser des diplômes d’université, des formations d’accueil assorties de services d’accompagnement payants, ou encore des masters internationaux en parallèle des diplômes nationaux.

Pour tout cela, les droits de scolarité sont absolument libres et peuvent contribuer à générer des ressources propres. Cette façon de faire n’est pas dans la culture des universités françaises.

Des marges de manoeuvre réellesElles n’osent que rarement développer leurs activités au-delà du strict périmètre du service public et rechignent à les valoriser, alors que c’est tout à fait possible, même dans le cadre juridique actuel.

Évidemment la contrepartie c’est que la qualité des services offerts, de l’accueil et du suivi des étudiants jusqu’aux enseignements, soit à la hauteur de l’attente des étudiants internationaux.

Ce n’est pas en réclamant à l’État des moyens qu’il n’a pas que les universités françaises seront plus attractives à l’international. C’est d’abord en améliorant la qualité des services offerts et en les valorisant.

Les atouts des universités françaises sont nombreux et leurs marges de manœuvre réelles.

Le rôle de l’État

Des actions simples et concrètes pourraient améliorer les choses.

Dans le très grand nombre d’appels à projets lancés depuis dix ans, aucun ne concerne des projets forts à l’international, alors que tous les responsables politiques affirment l’importance de la diplomatie universitaire pour développer l’influence française dans le monde. Pourquoi ne pas prévoir cela, dans le plan étudiant ?

Le MesriMesriMinistère de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation pourrait assouplir les contraintes administratives qui restreignent inutilement la liberté d’action des universités. Il serait aussi peut-être encourager un peu plus l’action internationale des grandes écoles, publiques et privées.

Un référentiel de la qualité de l’accueil et du suivi des étudiantsLe Mesri pourrait aussi élaborer un référentiel de la qualité de l’accueil et du suivi des étudiants, sorte de certification qui permettrait de mettre en avant les établissements, de tous statuts, qui ont et se donnent les moyens d’une politique internationale.

La place des diplômes nationaux dans la coopération internationale

La situation actuelle est floue : pour une grande partie de leur offre de formation, les grandes écoles, notamment de commerce, sont de facto exclues des accords internationaux de reconnaissance des diplômes signés par la France.

Un anachronisme pour l’action internationaleSeuls leurs Programmes grande école reconnus comme valant master entrent dans le champ de ces accords. Le reste de leur offre de formation semble ne compter pour rien aux yeux de l’administration française, même pour des écoles bénéficiant des grandes accréditations internationales.

Il y a là un anachronisme pour l’action internationale. Un étudiant chinois, indien ou russe connait la valeur de ces accréditations internationales et d’ailleurs recherchent les établissements qui en bénéficient. Mais la référence française constante aux diplômes nationaux exclut de fait du champ de notre diplomatie universitaire de nombreux très bons diplômes car ils ne sont pas des diplômes nationaux au sens administratif français, et les postes diplomatiques ne peuvent pas les mettre en avant.

Ne faudrait-il pas soutenir les établissements bénéficiant d’accréditations internationales dont la valeur est reconnue partout dans le monde ? Une telle évolution encouragerait aussi les universités à développer des diplômes d’universités et des masters internationaux de qualité.

Enfin, on pourrait aussi imaginer que le Mesri impose de mettre obligatoirement en avant les regroupements et a fortiori les IdexIdexInitiative(s) d'excellence et les I-siteI-siteInitiative-Science-Innovation-Territoire-Economie .

Pas de stratégie pour la coopération académique

Le plus grave est l’incapacité de l’État à s’organiser et à définir une stratégie pour la coopération académique internationale. Le prétendu pilotage par l’État brouille souvent les choses plus qu’il ne les éclaire.

L’État français tient solidement le volant, mais il ne sait pas toujours où il va. Les acteurs de la coopération internationale, les personnels du réseau de coopération dans les postes diplomatiques et les agences de l’État ont du mal à comprendre quelle est l’orientation générale.

Ceci a été très clairement dit par Bernard RamanantsoaBernard Ramanantsoa dans un rapport rédigé il y a 18 mois dont on attend toujours une application concrète.

Organisation administrative chaotique

La complexité de l’organisation académique française est aggravée par une organisation administrative chaotique de la tutelle de l’État.

Dans le secteur strictement éducatif le ministère de l’éducation nationale et le Mesri partagent une Délégation aux relations européennes et internationales et à la coopération, placée sous l’autorité du Secrétariat général commun aux deux ministères.

Mais il existe aussi une Mission Europe et international pour la recherche, l’innovation et l’enseignement supérieur qui dépend du Mesri.

Ce n’est pas l’administration qui fait la coopération internationaleIl est très difficile de dire précisément quel est le périmètre respectif de chacune de ces deux branches ministérielles. Un récent rapport des inspections a fait des recommandations de recomposition administrative. Mais cela n’aura aucun effet sur l’attractivité académique française : ce n’est pas l’administration qui fait la coopération internationale, ce sont les établissements.

Coordination insuffisante entre le Mesri et les Affaires étrangères

Bien plus grave est le partage entre le Mesri et le ministère de l’Europe et des affaires étrangères de la tutelle sur la coopération académique internationale. Il y a une direction de la culture, de l’enseignement, de la recherche et du réseau au sein de la direction générale de la mondialisation du MEAEMEAEMinistre de l'Europe et des affaires étrangères.

On imagine qu’une coordination politique forte entre Mesri et MEAE est organisée pour éviter tout risque d’incohérence. Dans la dernière livraison de la revue Hérodote, Thierry Mandon, ancien secrétaire d’État à l’enseignement supérieur et à la recherche décrit son expérience :

« Il faut être clair. La France n’a pas aujourd’hui de véritable stratégie en matière d’ESR. Notre diplomatie universitaire et scientifique se résume en fait aux voyages officiels du Président de la République qui comportent le plus souvent un volet universitaire. Nous rencontrons alors des homologues étrangers qui sont généralement très heureux de signer des accords avec nous. Mais le suivi de ces accords est le plus souvent inexistant et leur effet réel très incertain. Mes contacts en tant que secrétaire d’État avec mes collègues du gouvernement chargés des Affaires étrangères ou des Affaires européennes pour parler de la stratégie de l’enseignement supérieur ont été des plus réduits. Un rendez-vous en deux ans… ».

Questions sans réponses

Il n’y a donc pas de coordination politique interministérielle pour la diplomatie universitaire. Les choses seraient-elles pires si l’État laissait universités et grandes écoles se débrouiller toutes seules ?

Incidemment on n’est pas très loin d’une situation semblable pour la coopération scientifique internationale.

  • Quels sont les pays prioritaires pour la diplomatie académique de la France ?
  • Dans quels secteurs stratégiques ?
  • Quelles préconisations pour l’organisation de l’action internationale de la France pour l’enseignement supérieur et celle de l’accueil des étudiants internationaux ?

Autant de questions sans réponses. On comprend alors pourquoi on observe ce papillonnage effarant lorsqu’on est en poste dans une ambassade : des visites incessantes de toutes sortes d’institutions, dans tous les domaines.

On a l’impression que la stratégie se résume au slogan « Allons à l’international ! ».  Y faire quoi ? Le faire comment ? Nul n’est capable de le dire.

Cela brouille la visibilité de l’enseignement supérieur français. Partenaires et étudiants internationaux en sont déroutés et s’en détournent. Oui, la France académique subit et n’influence pas l’internationalisation de l’enseignement supérieur.

Bernard Belloc
Fiche n° 3477, créée le 19/04/14 à 05:54 - MàJ le 10/04/18 à 16:54

Bernard Belloc



Parcours Depuis Jusqu'à
Skema business school
Conseiller stratégique Septembre 2012 Aujourd'hui
Septembre 2012 Aujourd'hui
Présidence de la République
Conseiller pour l'enseignement supérieur et la recherche Juin 2007 à Mai 2012
Juin 2007 Mai 2012
Ambassade de France en Chine
Conseiller pour la science et la technologie 2005 à Mai 2007
2005 Mai 2007
Etats-Unis et Asie
Missions à l'international 2000 à 2005
2000 2005
Ministère de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation
Chargé d'une mission de proposition de réforme des statuts des professeurs d'université et des maîtres de conférences 2002 à 2003
2002 2003
Université Toulouse 1 Capitole
Président 1998 à 2003
1998 2003
Conférence des Présidents d'Université
Premier vice-président 2000 à 2002
2000 2002
Edufrance
Membre du conseil d'administration 2000 à 2001
2000 2001
Conseil national des universités (CNU)
Membre 1992 à 1998
1992 1998

Fin
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