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« Les résultats scientifiques peuvent-ils devenir un facteur d’enthousiasme collectif ? » (A. Beretz)

News Tank Éducation & Recherche - Paris - Tribune n°254702 - Publié le 13/06/2022 à 12:13
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©  François Nussbaumer
Alain Beretz - ©  François Nussbaumer

« La situation actuelle n’est pas acceptable, négliger la science à ce point aura des conséquences graves pour toute notre société. Mais il n’y aura pas de baguette magique pour régler ce problème. Rêvons un peu : les résultats scientifiques peuvent-ils devenir un jour un facteur d’enthousiasme collectif et de cohésion sociale, comme le sont de grands évènements culturels ou des exploits sportifs ? ».

C’est ce que déclare Alain Beretz Ambassadeur français du Plan S @ Coalition S • Président @ Ksilink • Professeur émérite @ Université de Strasbourg (Unistra) • Président @ IEEPI • Président @ Cost
, ancien directeur général de la recherche et de l’innovation et ancien président de l’Université de Strasbourg, dans cette tribune publiée par News Tank le 13/06/2022. Une réaction après l’attribution du prix Kavli à Jean-Louis Mandel qui « n’a pratiquement pas été relayée par les médias ».

Selon lui, la science est négligée par les médias, alors que « le rôle positif ou négatif des journalistes est aujourd’hui clé dans l’élaboration du rapport entre science et société ». Il relève aussi que la science « n’est pas souvent “en haut de l’agenda” politique en France. Il me semble d’ailleurs que ce défaut est partagé par l’ensemble des partis ». « Alors le Président Macron recevra-t-il Jean-Louis Mandel, comme ne manquait pas de le faire Barack Obama avec les lauréats américains de ce prix ? », interroge-t-il.

Il s’adresse également aux scientifiques : « Cessons de nous lamenter, de dire que personne ne nous aime, tout en restant des Calimeros enfermés dans nos labos », dit-il, appelant universités et organismes de recherche à investir sur ces sujets, à recruter des personnels spécialisés et à ce que les chercheurs considèrent ces nouvelles tâches de communication scientifique comme une responsabilité professionnelle à part entière.


« Le prix Kavli attribué cette année à Jean-Louis Mandel pratiquement pas été relayé par les médias »

Le 02/06/2022, j’ai publié un post Facebook  intitulé « Assurément, la France n’aime pas ses chercheurs ! ». J’y déplorais le fait que le prix Kavli attribué cette année à Jean-Louis Mandel n’avait pratiquement pas été relayé par les médias, et que cela me rappelait le très faible écho autour du prix Kavli  attribué à Thomas Ebbesen Professeur @ Université de Strasbourg (Unistra) • Membre @ Académie norvégienne des sciences et des lettres • Directeur de la Fondation pour la recherche en chimie (ICFRC) @ Université de Strasbourg… en 2014 ou même la grande discrétion de la presse en 2013 à l’occasion du prix Nobel de Martin Karplus .

Je voudrais aujourd’hui prolonger cette réaction « réflexe ». Mais ce texte restera un éditorial, une tribune d’opinion, partiale et partielle. En particulier, je ne prétends pas analyser les nombreuses données de recherche sur ce sujet, en sociologie philosophie, épistémologie, histoire… Je vais aussi souligner certaines spécificités de la situation française, ce qui mériterait aussi une analyse plus objective.

La science est-elle négligée par les médias ?

Je pense que oui, et j’ai montré trois exemples dans mon post Facebook, même si on doit se poser la question de la représentativité de ces exemples dans un paysage global complexe. Je vois principalement deux biais qui tendent à élargir ce fossé entre science et médias :

  • un biais qualitatif, c’est-à-dire que les choix rédactionnels ne reflètent pas toujours l’importance que la communauté scientifique attache à une information. C’est ce qu’a voulu dénoncer le collectif « no Fake Science   » en 2019 en disant : « L’état de nos connaissances ne saurait être un supermarché dans lequel on pourrait ne choisir que ce qui nous convient et laisser en rayon ce qui contredit nos opinions » ;
  • un biais quantitatif, c’est-à-dire que les scientifiques pensent que la science n’est pas assez représentée dans les médias.

Qui est responsable ?

Citons un extrait de la récente autobiographie de Jean-Pierre Sauvage,  Membre de la section chimie @ Académie des sciences • Directeur de recherche émerite @ CNRS • Professeur émérite au sein de l’Institut de sciences et d’ingénierie supramoléculaires @ Université de… prix Nobel de chimie 2016, « L’élégance des molécules »[1] :  « Il n’y a qu’en France que j’ai eu affaire à des journalistes commençant leur interview par l’aveu : “Je n’y connais rien en science”, suivi d’un rire complice ». Plus loin dans l’ouvrage, il souligne cependant la qualité du travail avec certains journalistes scientifiques français.

Il est certain que le rôle positif ou négatif des journalistes est aujourd’hui clé dans l’élaboration du rapport entre science et société ; il y a là des enjeux pour leur formation initiale, aussi bien que pour le renouvellement des rapports de travail entre les deux communautés.

D’ailleurs, l’avenir du journalisme scientifique et, par conséquent, l’avenir de la relation entre science et médias, est changeant. Les nouveaux médias tels que les blogs et les réseaux sociaux ouvrent de nouvelles opportunités, mais aussi de nouveaux dangers pour la communication scientifique vers le public [2].

La science est-elle négligée par les politiques ?

On pourra affirmer sans peine que la science n’est pas souvent « en haut de l’agenda » politique en France. Il me semble d’ailleurs que ce défaut est partagé par l’ensemble des partis ; la science devrait être un élément d’un consensus politique, or ce qui fait plutôt consensus, c’est le peu de considération pour la science sur l’ensemble de l’échiquier politique.

Ce fait est souligné par l’ensemble des associations d’universités dans le monde, mais la situation française reste particulière, et une anecdote illustre bien ce fossé culturel qu’on connaît dans notre pays entre scientifiques et politiques.

Après son prix Nobel, Jean-Pierre Sauvage est reçu par François Hollande le 20/12/2016 (Barack Obama avait reçu les lauréats américains du Nobel presque un mois plus tôt le 30/11 !) ; il résume cet entretien par cette phrase : « La conversation, presque à sens unique, ne paraît pas le passionner » [3]. Et il ne manque pas de signaler avec malice que, six mois plus tôt, l’équipe de France de football, battue en finale de l’Euro, avait été reçue en grande pompe par un François Hollande visiblement admiratif, et retenue à déjeuner, ce qui n’a pas été le cas du prix Nobel strasbourgeois. Alors, le Président Macron recevra-t-il Jean-Louis Mandel, comme ne manquait pas de le faire Barack Obama avec les lauréats américains de ce prix    ?

Est-ce parce que nos dirigeants, élus ou hauts fonctionnaires, ont trop rarement une formation scientifique ? Dans la précédente législature , 34 députés soit 5,9 % ont un doctorat, à comparer avec les 14 % de diplômés de Sciences Po ou d’école de commerce. Mais il y a certainement aussi des causes plus profondes.

La société est-elle négligée par les scientifiques ?

Jusqu’ici mon discours est un peu à sens unique : cette situation serait donc la faute des journalistes, des élus, voire du public ? Évidemment non ! Cessons de nous lamenter, de dire que personne ne nous aime, tout en restant des Calimeros enfermés dans nos labos.

Le silence du scientifique l’isole du reste de la société »

Rien ne changera si nous n’agissons pas nous nous-mêmes pour que la science soit de nouveau un sujet central de notre société. Le silence du scientifique l’isole du reste de la société, car comme le dit Baudouin Jurdant ,« il faut pouvoir parler science, si l’on veut que la science intègre la culture ». Il y a sur ce plan une vraie évolution de la communauté scientifique ; on parle aujourd’hui de science ouverte, science en société, science citoyenne… Ce sont de belles initiatives, sincères et ambitieuses. Mais seront-elles capables de combler le fossé ?

Vedettariat des scientifiques

Nous le savons, de nombreux collègues considèrent la visibilité, voire le vedettariat des scientifiques, comme totalement étrangers à leur vocation. Est-ce simplement de la modestie, ou bien, comme le propose la sociologue Nathalie Heinich [4], est-ce parce que la culture de la visibilité est une culture populaire et que les milieux savants la trouvent vulgaire ? En tout cas, le vedettariat est l’un des outils qui permet une meilleure interaction entre ces différents mondes . La question reste de savoir si les « vedettes scientifiques » sont toujours légitimes ; la récente crise sanitaire peut fournir quelques beaux exemples de déviance sur ce sujet.

Les célébrités ont du pouvoir »

À côté des célébrités scientifiques, il y a aussi des vedettes des médias (acteurs, sportifs…) qui peuvent être de forts soutiens pour la recherche. Les célébrités ont du pouvoir parce qu’elles représentent de manière vivante des idées, des questions et des idéologies, permettant au public de visualiser des concepts abstraits et de leur donner un sens [5]. Le Téléthon  montre un bon exemple de l’intervention de célébrités comme parrains.

Un nouveau type de conseillers scientifiques

Tous ces enjeux sont probablement trop importants pour y faire face sans aide, et nous avons besoin de spécialistes pour faire le lien. Par exemple un nouveau type de conseillers scientifiques (evidence brokers ) auprès des politiques. Mais aussi, en symétrie, des intermédiaires qui expliquent la politique aux scientifiques, qui les sensibilisent à ces enjeux politiques.

Pas de baguette magique pour régler ce problème »

Cela veut dire qu’universités et organismes de recherche doivent investir sur ces sujets et recruter des personnels spécialisés. Des questions clés se posent alors : avons-nous les bonnes personnes en poste, communiquent-elles suffisamment  entre elles et avec les autres acteurs (en interne et en externe) ? Il faut considérer ces nouvelles tâches de communication scientifique comme une responsabilité professionnelle à part entière, et mieux valoriser l’engagement du personnel académique sur ces sujets comme sur d’autres responsabilités collectives (valorisation, innovation pédagogique, etc..).

La situation actuelle n’est pas acceptable, négliger la science à ce point aura des conséquences graves pour toute notre société. Mais il n’y aura pas de baguette magique pour régler ce problème.

Rêvons un peu : les résultats scientifiques peuvent-ils devenir un jour un facteur d’enthousiasme collectif et de cohésion sociale, comme le sont de grands évènements culturels ou des exploits sportifs ?

Alain Beretz


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Parcours

Cost
Président
IEEPI
Président
Ksilink
Président
Institut de Génétique et de Biologie Moléculaire et Cellulaire (UMR 7104)
Directeur par intérim
Coalition S
Ambassadeur français du Plan S
Chef du Gouvernement - Hôtel de Matignon
Chargé d’une mission sur les universités européennes
EPA Paris-Saclay
Membre suppléant du CA
MENESR, puis Mesri
Directeur général de la recherche et de l’innovation
Conseil suisse d’accréditation des hautes écoles
Membre
Université Louis Pasteur
Président
Université Louis Pasteur
Vice-président
Université de Strasbourg (Unistra)
Professeur de pharmacologie
Inserm
Chargé de recherche
Weizmann Institute of Science
Post doctorat

Fiche n° 3632, créée le 05/05/2014 à 09:00 - MàJ le 17/06/2021 à 17:59


[1] Sauvage, JP (2021), L’élégance des molécules, Humensis (Paris), p 126

[2] Peters HP (2018), Gap between science and media revisited : Scientists as public communicators, PNAS 116. (16) 7670-7675  https://www.pnas.org/doi/10.1073/pnas.1212745110

[3] Sauvage JP (2022). L'élégance des molécules (p. 117). Humensis (Paris)

[4] Heinich N. (2012) De la visibilité. Excellence et singularité en régime médiatique. Paris, Éditions Gallimard, coll. Bibliothèque des Sciences Humaines

[5] Hoffman S.J.,Tan C. (2013) Following celebrities’ medical advice : meta-narrative analysis BMJ ; 347 :f7151 doi :10.1136/bmj.f7151

©  François Nussbaumer
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