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Intégrité académique : « Le droit et les règlements universitaires ne sont pas adaptés » (M. Bergadaà)

News Tank Éducation & Recherche - Paris - Interview n°251073 - Publié le 11/05/2022 à 09:00
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Michelle Bergadaà - ©  SMB SA

« Désormais, des présidents d’université et des directeurs d’école s’abonnent au compte LinkedIn de l’Irafpa Institut international de recherche et d’action sur la fraude et le plagiat académiques (Institut international de recherche et d’action sur la fraude et le plagiat académiques) pour être informés, alors qu’auparavant rares sont ceux qui voulaient entendre parler de fraude et de plagiat. »

C’est ce que déclare Michelle Bergadaà Présidente @ Institut International de Recherche et d’Action sur la Fraude et le Plagiat Académiques (IRAFPA) • Professeur émérite @ Université de Genève
, professeure émérite au sein de la faculté d’économie et de management de l’Université de Genève (Suisse) et présidente de l’Irafpa, à News Tank le 05/05/2022. La Fnege Fondation nationale pour l’enseignement de la gestion des entreprises a labellisé, le 02/05, l’ouvrage « L’urgence de l’intégrité académique » qu’elle a co-dirigé avec Paulo Peixoto, professeur à l’Université de Coimbra.

« Nous observons très clairement une augmentation des demandes d’accompagnement » par l’Irafpa, indique-t-elle, estimant qu'« il y a deux façons de réagir face à la montée de ces cas : soit vous jouez sur la réglementation et le droit, soit vous vous interrogez en bon chercheur sur les causes de l’existence de ces cas : pourquoi devient-on fraudeur, pourquoi les dispositifs d’intégrité ne sont pas là ? C’est ce que font les sciences de l’intégrité ».

Selon elle, « on ne peut pas résoudre les problèmes actuels d’intégrité qui se posent et sont grandissants avec les outils du passé. Le droit et les règlements universitaires ne sont pas adaptés. On peut mettre des référents intégrité, mais ils ne réussiront pas à endiguer le problème si on ne leur donne pas des outils nouveaux. »

« L’opiniâtreté de l’Ofis Office français de l’intégrité scientifique n’est pas étrangère au changement important qui se dessine vis-à-vis de l’inconduite académique ». Elle le juge « indispensable, mais sans doute pas suffisant ».


Sciences de l’intégrité : « Il y a un besoin urgent de recherche »

Votre ouvrage « L’urgence de l’intégrité académique »  a récemment été labellisé par le Collège de labellisation de la Fnege. Quels sont les principaux enseignements à en retenir ?

Il s’agit d’un livre blanc qui regroupe des articles rédigés par 34 auteurs de toutes disciplines et de dix pays différents. Mon collègue Paulo Peixoto, de l’Université de Coimbra, en a assuré avec moi la relecture et la cohérence globale. Les analyses vont à contre-courant des idées reçues sur l’intégrité académique. Il y a par exemple deux articles sur les logiciels de détection du plagiat, expliquant l’intérêt de l’IA Intelligence artificielle pour éduquer et non pour contrôler et sanctionner. Un autre article est consacré à l’affaire Derambarsh Publié le 03/05/2022 à 14:32
Le Cneser disciplinaire « adoucit la rigueur de la sanction [de l’Université Paris 1 envers Arash Derambarsh] en ramenant la durée d’exclusion de l’enseignement supérieur à cinq ans », écrit Andr…
[voir plus bas]. Il s’agit d’une analyse objective des responsabilités des parties prenantes.

Il a été rédigé par des membres de l’Irafpa (Institut international de recherche et d’action sur la fraude et le plagiat académiques ). Pouvez-vous nous en dire plus sur cet institut ?

J’ai commencé à travailler en 2004 sur le plagiat, puis la fraude. J’ai créé une newsletter intitulée « Responsable » qui s’adressait à des chercheurs et des pédagogues. En seulement un an et demi, celle-ci a rassemblé 15000 abonnés et des personnes en souffrance qui ont trouvé là un espace d’expression.

Nous avons créé une nouvelle discipline, les sciences de l’intégrité »

En 2016, nous avons donc constitué un institut international, l’Irafpa Institut international de recherche et d’action sur la fraude et le plagiat académiques . Il s’agit de la seule association scientifique à but non lucratif de chercheurs travaillant sur la fraude et le plagiat académiques en Europe et en francophonie. Nous avons créé une nouvelle discipline, les sciences de l’intégrité, avec un corpus, des définitions et des modes d’action.

Précisément, nous avons cinq axes d’action à l’heure actuelle :

  • la recherche et la publication ;
  • les écoles d’été qui réunissent en petit groupe des référents intégrité, des directeurs d’écoles doctorales ou des personnes souhaitant mettre en place des dispositifs d’intégrité ;
  • les médiations, pour des personnes qui constatent de la fraude ou sont plagiés : il n’existe pas d’instance en Europe en France pour les accompagner ;
  • les certifications d’« établissements intègres » et d’écoles doctorales qui ont mis en place des dispositifs d’intégrité.
  • et pour communiquer, nous avons une chaîne vidéo sur le web où nous faisons parler des experts, un compte LinkedIn qui compte environ 1400 abonnés, et notre newsletter trimestriel avec environ 18 000 abonnés.

Nous organisons également un colloque qui a lieu tous les deux ans et débouche sur un ouvrage comme celui qui vient d’être labellisé. Le prochain colloque a ainsi lieu du 17 au 19/06/2022 à Coimbra.

Concernant le fonctionnement des médiations à l’Irafpa, Michelle Bergadaà détaille : « L’Irafpa agit comme expert. Nous écrivons au président d’université et aux personnes concernées pour demander une médiation. En effet, certains refusent de se parler autrement que par avocats interposés. Notre but est de conserver la communication dans un monde d’omerta.

En parallèle, nous faisons monter un dossier d’analyse sérieux, basé sur les méthodologies d’expertise que nous avons développées depuis des années et ont été validées dans de nombreux cas.

Ensuite, nous demandons une réparation adaptée à chaque fait d’inconduite. Par exemple, nous pouvons demander que l’article frauduleux concerné soit retiré ou que le nom de l’auteur plagié soit ajouté. Nous pouvons suggérer que les fautifs rédigent une lettre d’excuse ou qu’un diplôme soit retiré. L’objectif final étant toujours de pacifier les communautés. »

Comment définissez-vous les « sciences de l’intégrité » ?

Les sciences de l’intégrité couvrent toutes les méthodologies, quelle que soit la discipline, qui ont pour objet de recherche le développement de l’intégrité. À l’Irafpa, l’intégrité se définit selon deux dimensions :

  • en tant qu’objet de recherche, dans une perspective davantage structuraliste, c’est l’éthique, la déontologie, la responsabilité, la morale ou éthique vertueuse ;
  • et au niveau individuel, dans une perspective davantage interactionniste, c’est la personne intègre, le fait de se comporter de manière éthique dans toutes les occasions de la vie académique.
Il y a les délinquants de la connaissance »

Cela va de la recherche de définitions théoriques, jusqu’à la recherche organisationnelle. Ce qui est très intéressant, c’est que l’intégrité peut aussi être étudiée à travers ce qui s’y oppose, à savoir la fraude et le plagiat. Il y a les délinquants de la connaissance, ce sont ceux qui ne respectent pas les normes académiques (ne pas plagier, citer) et les valeurs académiques.

À titre d’exemple, les articles du prochain colloque sur « Les nouvelles frontières de l’intégrité » portent sur : la protection juridique des lanceurs d’alerte, les expressions torturées révélatrices d’articles frauduleux, les thèses de complaisance, la professionnalisation de la recherche et donc de la délinquance, ou encore le rôle des comités d’éthique en France. Nous retrouvons aussi des chercheurs impliqués dans les sciences de l’éducation qui vont présenter les dispositifs institutionnels mis en œuvre dans leurs huit pays.

Cette nouvelle discipline se développe, car il y a un besoin urgent de recherche, la seule perspective de règlements, normes, sanctions ne résolvant pas les problèmes actuels et à venir.

L’ouvrage porte plus précisément sur « l’intégrité académique ». En quoi celle-ci diffère-t-elle de l’intégrité scientifique ?

En France, le terme d’intégrité scientifique a été accaparé par les sciences naturelles. »

En France, le terme d’intégrité scientifique a été accaparé par les sciences naturelles. Il porte sur le fait de faire de la recherche propre sur les êtres humains, etc. La médecine a repris de son côté le terme « éthique ». Or, de nombreux chercheurs ne font pas d’expérimentation ou ne sont pas membres du champ médical. Ces deux termes « intégrité » et « éthique » sont dans le corpus de toutes disciplines. À l’Irafpa l’intégrité « académique » recouvre la recherche, la pédagogie, les conflits d’intérêts ou les publications pour toutes les disciplines. C’est en cela que les deux termes diffèrent.

Fraude : « Toutes les universités et disciplines s’étaient bien aperçues qu’elles étaient touchées »

La liberté académique et l’intégrité scientifique reviennent sur le devant de la scène en France, notamment à la suite de la pandémie de Covid-19. Comment analysez-vous cette évolution ?

Nous avons fait bouger les choses »

Cette évolution a eu lieu parce que nous avons fait bouger les choses. Chez les chercheurs, ce mouvement est parti d’Allemagne après que deux ministres se sont vu retirer leur titre de docteur par leurs anciennes universités en 2011 et 2013. En France, il y a eu quelques lanceurs d’alertes assez percutants comme Jean-Noël Darde, depuis 2006, Hervé Maisonneuve en médecine depuis 2009 ou Hélène Morel sur le plagiat littéraire.

Puis, se sont produites des affaires dérangeantes de fraude. Toutes les universités et disciplines s’étaient bien aperçues qu’elles étaient touchées et quand la parole s’est libérée, elles ont dû mettre en place des dispositifs. De mon côté, depuis 2004, j’ai été invitée deux fois par des commissions du Sénat, mais rien ne bougeait.

Les Didier Raoult, Arash Derambarsh, Olivier Voinnet et Idriss Aberkane nous rendent service »

Le gouvernement a ensuite mandaté Pierre Corvol Professeur - chaire de médecine expérimentale @ Collège de France • Membre (section biologie humaine et sciences médicales) @ Académie des sciences • Président du comité de pilotage scientifique … pour réaliser un rapport qui a été publié le 14/12/2016 et a mené à la création de l’Ofis Office français de l’intégrité scientifique le 22/03/2017. Depuis, les référents intégrité comme les référents déontologues, se mettent en place dans toutes les universités.

Mais il est vrai que nous devons remercier des Didier Raoult, Arash Derambarsh, Olivier Voinne Publié le 08/01/2019 à 16:36
« La biologie étant une science intrinsèquement imprécise et variable, elle est plus propice à l’inconduite scientifique », déclare le biologiste Olivier Voinnet, directeur de recherche CNRS détach…
t et Idriss Aberkane qui nous rendent service. Les journalistes d’investigation prennent la main et on s’aperçoit alors que les délinquants de la connaissance manipulent pour tout : subventions, choix des collaborateurs, le système académique enfin.

En France, le Cneser Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche a confirmé l’annulation de la thèse d’Arash Derambarsh le 14/03/2022, mais a adouci la rigueur de la sanction de l’Université Paris 1 en ramenant la durée d’exclusion de l’enseignement supérieur à cinq ans. Quel est votre point de vue sur cette affaire ?

Dans le milieu académique tout finit toujours par se savoir »

Le dossier Derambarsh est très simple. S’il avait été traité avec notre méthodologie, il n’aurait pas été médiatisé. Nous demandons en effet une exfiltration du dossier pour éviter l’omerta et les complicités : celui-ci doit être traité par une commission dont la majorité des membres sont externes à l’établissement de la personne accusée de fraude ou de plagiat, et à qui nous demandons de ne pas communiquer durant la période où est monté un dossier factuel.

Dans le cas du dossier Derambarsh, l’établissement n’a pas bougé assez vite et assez fermement. Or, moins l’établissement bouge, moins les enseignants-chercheurs se sentent écoutés et plus ils ont envie de parler aux journalistes. Dans le milieu académique, tout finit toujours par se savoir.

Au niveau de l’Irafpa, observez-vous une évolution du nombre de cas de fraude ou de plagiat académiques ?

Une augmentation des demandes d’accompagnement »

Nous observons très clairement une augmentation des demandes d’accompagnement. Cela a d’ailleurs été montré par une étude qui s’est penchée sur la base de données des cas traités par l’Irafpa, qui sera présentée au colloque de juin : « Méconduites académiques : exploration d’une distinction potentielle de genres ». L’étude est menée par Evelyne Decullier, chef de projet recherche aux Hospices Civils de Lyon, et Florence Sedes, vice-présidente responsabilité sociétale à l’Université Toulouse 3 Paul Sabatier, et démontre une différence significative entre hommes et femmes parmi les profils des fraudeurs.

J’observe un véritable éveil de la communauté »

Par ailleurs, j’observe un véritable éveil de la communauté. Je suis aussi présidente du comité d’éthique de l’UPPA L’Université de Pau et des Pays de l’Adour est une université pluridisciplinaire qui intervient dans trois grands champs disciplinaires : • droit, économie, gestion, management • sciences et… et c’est un plaisir de travailler avec l’équipe de présidence. Une même belle expérience débute avec l’Université de La Rochelle , qui est aussi devenue membre de l’Irafpa. Désormais, des présidents d’université et des directeurs d’école s’abonnent au compte LinkedIn de l’Irafpa pour être informés, alors qu’auparavant rares sont ceux qui voulaient entendre parler de fraude et de plagiat.

« Les problèmes d’intégrité sont systémiques »

Que peut-on faire face à la hausse des cas d’inconduite académique ?

Il y a deux façons de réagir face à la montée de ces cas : soit vous jouez sur la réglementation et le droit, soit vous vous interrogez en bon chercheur sur les causes de l’existence de ces cas : pourquoi devient-on fraudeur, pourquoi les dispositifs d’intégrité ne sont pas là? C’est ce que font les sciences de l’intégrité.

On ne peut pas toujours contrôler et punir. »

Je crois que les problèmes d’intégrité sont systémiques, c’est pourquoi il faut de nouveaux objets, de nouvelles questions de recherche. Quelle que soit la discipline, j’ai l’intime conviction qu’on ne peut pas résoudre les problèmes actuels d’intégrité qui se posent et sont grandissants avec les outils du passé. Le droit et les règlements universitaires ne sont pas adaptés. On ne peut pas toujours contrôler et punir.

À titre d’exemple, le développement des traducteurs automatiques rend le plagiat plus facile, on ne peut pas tout vérifier. Il faut se réinventer. On peut mettre des référents intégrité, mais ils ne réussiront pas à endiguer le problème si on ne leur donne pas des outils nouveaux.

Que pensez-vous des mesures pour l’intégrité scientifique prises en France par la loi de programmation de la recherche Publié le 06/12/2021 à 18:30
Le décret relatif au respect des exigences de l’intégrité scientifique par les établissements publics contribuant au service public de la recherche et les fondations reconnues d’utilité publique…
, ou encore des conclusions du rapport Ouzoulias Henriet sur l’intégrité scientifique Publié le 04/03/2021 à 18:31
• Réévaluer les conditions d’exercice des missions de l’Ofis et du Cofis et leurs rôles institutionnels ;
• normaliser davantage les règles d’instruction des méconduites scientifiques ;
• encourager…
 ?

C’est très bien, mais personne ne lit les règlements, les normes ou les recommandations, sauf les référents intégrité. Ces derniers sont indispensables et ont le mérite d’exister, mais leur rôle de « porte d’entrée » pour les demandes de médiation n’a jamais été défini. Il faut trouver d’autres modes de communication pour parler d’intégrité, et que des personnes servent de relai.

L’Ofis a-t-il assez de poids et de liberté d’action selon vous ?

L’Ofis est indispensable, mais sans doute pas suffisant »

L’opiniâtreté de l’Ofis n’est pas étrangère au changement important qui se dessine vis-à-vis de l’inconduite académique. L’Ofis est indispensable, mais sans doute pas suffisant. Il travaille en effet uniquement sur l’intégrité scientifique.

On a encore beaucoup de mal à admettre que le métier de professeur-chercheur n’est pas seulement un métier scientifique, mais également un métier de formateur, de pédagogue, avec des doctorants, des étudiants en master et que l’université est en lien avec la société civile.

Michelle Bergadaà


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Parcours

Université de Pau et des Pays de l’Adour (UPPA)
Présidente du comité d'éthique
Université de Genève
Professeur émérite
Institut International de Recherche et d’Action sur la Fraude et le Plagiat Académiques (IRAFPA)
Présidente
FERE (Fondation pour une éducation équitable et responsable)
Présidente
Université de Genève
Professeur à la GSEM (Geneva school of economics and management)
Association OVSM (Observatoire des valeurs de la stratégie et du management)
Fondatrice et présidente

Établissement & diplôme

McGill University
Diplôme en management

Fiche n° 45993, créée le 09/05/2022 à 15:41 - MàJ le 09/05/2022 à 16:35

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